La paresia nest pas un mode de persuasion, ni un
mode de démonstration, elle nest pas, de ce point
de vue, située dans le discours. Parce que la paresia
est une connexion entre ce quon dit et ce quon fait,
ce que lon est. Le « paresiaste » est quelquun
à qui on reconnaît quil dit la vérité
parce que son mode de vie en témoigne. Ce nest pas
du tout une technique que lon peut apprendre. [
]
Pour devenir
« paresiaste », il faut être courageux. Car
il faut du courage pour sexposer à ne pas être
compris, à rester seul, à défier les puissants.
Socrate était un « paresiaste ». Cétait
quelquun chez qui la pensée et laction devaient
aller ensemble. Sa vie devait être lépreuve
de la vérité de son discours. Et la mort de Socrate
démontre justement jusquoù peut aller le
courage dun « paresiaste ». Pour Platon, cette
mort fut une indication pour chercher la vérité
hors du contexte subjectif de qui la proférait. Le chemin
dune vérité universelle commença alors.
Cependant la
pratique « paresiastique » ne disparaîtra pas
; elle se développera dans les écoles philosophiques
pour devenir la qualité fondamentale du maître,
du philosophe. Ce ne sera plus une vertu politique mais une vertu
éthique. Le « paresiaste » est le partenaire
indispensable pour dire la vérité sur soi-même,
cest celui qui écoute, qui fait parler, qui parle.
Son autorité lui vient non pas de quelque institution
à laquelle il appartiendrait, ni du savoir quil
est supposé détenir, mais comme le « paresiaste
» est politique, de son mode de vie, de sa pratique. Dans
les deux cas de paresia, la paresia politique et
la paresia éthique, on peut dire que le «
paresiaste » nest pas celui qui veut lêtre
face aux autres, cest-à-dire celui qui veut être
un sujet de vérité devant ceux quil voudrait
soumettre à son autorité. Cela nest pas en
son pourvoir. |
Lautorité du « paresiaste », le fait
dêtre écouté comme quelquun qui
dit la vérité, nest pas un mouvement qui
vient de celui qui lexerce mais de celui ou de ceux qui
la lui accordent. [
]
Évidemment,
dans ce jeu « paresiastique », on peut croire quon
a trouvé des sujets véridiques enseignants,
penseurs, hommes et femmes concrets à valeur de
maître, et puis se tromper. Mais il faut tenir compte de
deux choses : premièrement, le jeu ici est ouvert, les
vérités incarnées ne sont nullement universelles
; et deuxièmement, lobjectif visé est toujours
la liberté et lautonomie pour sinventer soi-même.
Sinventer
soi-même, cest-à-dire devenir majeur. Il faut
dabord développer une attitude anarchéologique
contre le pouvoir de soumission immanent aux vérités
des sciences humaines. On devient alors conscient de la volonté
de vérité de certains discours et on apprend à
se demander devant telle ou telle vérité sur nous-même
« qui la dit ? », et « pourquoi la dit-il ?
». Ces deux questions mettent en évidence que toutes
les vérités sont incarnées et que celui
qui les profère est intimement lié à elles.
Cest le sujet de véridiction qui importe pour savoir
sil faut justement accorder du crédit à une
vérité. Et puis, avec le discours que lon
choisit, il faut construire son propre territoire, expérimenter
dans son jardin propre. « Il faut creuser, disait Foucault,
pour montrer comment les choses ont été contingentes,
pour telle ou telle raison intelligible mais non nécessaire. |
Maité Larrauri
Il faut faire apparaître lintelligible sur fond
de vacuité et nier une nécessité, et penser
que ce qui existe est loin de remplir tous les espaces possibles.
Faire un vrai défi incontournable de la question : à
quoi peut-on jouer ? et comment inventer un jeu ?
»
Jajouterai
pour finir quexpérimenter, cest comme créer
une musique à partir de mélodies existantes. Foucault
samusa un jour à dire que le principe epimeleia
eautou, cest-à-dire « soucie-toi de toi-même
», lui faisait penser à la musique puisque la racine
de epimeleia était peut-être melos, qui est aussi
la racine de mélodie. Et donc quil fallait comprendre
le principe epimeleia eautou comme « écoute ce qui
chante en toi, ce qui est dans ta tête, le chant qui tappelle,
qui te convoque, qui tinterpelle ». Cest peut-être
ça le secret de lappel musical : écouter,
faire attention à la ritournelle si laborieusement créée,
parce que cest justement le rythme de notre propre désir,
ce désir que nous avons construit à partir de ce
que nous possédions. |