Dire la vérité
est-il le but premier du biographe ? À quelle vérité
peut-il espérer parvenir sur le personnage dont il sempare
? À ces questions que lui pose Michèle Gazier,
Pierre Lepape répond avec simplicité et modestie,
avec rigueur aussi. Il avoue franchement que tout écrivain
ne lui paraît pas mériter une biographie, et quil
tend plutôt, pour sa part, à écrire des «
récits de vie » ou des « essais biographiques
», refusant comme un leurre la tentative de reconstituer
heure par heure la vie dun écrivain. Il faut, pour
que la biographie dun écrivain vaille dêtre
tentée, quelle offre matière à réflexion
sur ce qui, de la vie, déborde luvre, et inversement.
Ce double débordement, me semble-t-il, mérite dêtre
pris au sérieux, car cest lui en effet qui, seul,
peut garantir la pertinence dun essai biographique qui
renonce à la collecte des misérables petits secrets
dune vie telle que la dénoncée André
Malraux.
En sintéressant
jusquici à Diderot, à Voltaire et à
Gide, Pierre Lepape a choisi trois figures « dintellectuels
» (lanachronisme, pour les deux premiers, est permis).
Tous trois ont exercé une action concrète en marge
de leur uvre ou, souvent, à travers elle (mais Voltaire,
en se consacrant à laffaire Callas, croyait encore
sécarter de la littérature). Ce faisant,
ils posent, entre autres, la question de la relation entre la
dimension publique et la dimension privée de lécriture.
Cest sur cette question que lon aurait peut-être
aimé entendre davantage ce très attentif lecteur
quest Pierre Lepape. En quoi lécriture, surtout
quand elle se détourne de la « vérité
» factuelle pour passer par le détour de la fiction,
conserve-t-elle un lien à la vérité ? Diderot,
qui déjoue si souvent les pièges du fictionnel,
et qui garda sous le boisseau ses uvres majeures, |
selon une stratégie soigneusement élaborée,
pour laisser à la postérité le soin de leur
rendre justice, pose éminemment cette question à
un premier niveau, dans la mesure où il ny a pas
chez lui, dun côté lécrivain,
et de lautre le philosophe, contrairement à limage
dun Diderot « seulement » écrivain répandue
par lenseignement scolaire.
Mais ce nest
pas un hasard si cest à propos de Gide que Pierre
Lepape sest montré le plus émouvant, entrant
soudain en résonance profonde avec le thème du
Banquet. Gide, héritier de Diderot sur plus dun
point, a travaillé à déjouer la fiction
« naïve » sans renoncer à lambition
de raconter, tout en luttant contre son ami Valéry (héritier,
lui aussi, du xviii e siècle autant que de Mallarmé)
qui renvoyait toute fiction à une pure et simple usurpation
des pouvoirs du langage. Mais en marge de son uvre, Gide
élabore ce Journal qui, à ses yeux, nen
fait pas partie, mais où il cherche à atteindre
sa propre vérité, tournant longtemps autour de
laveu de son homosexualité, que son uvre publiée
travaille dabord à rendre possible. Pour pouvoir
confesser en public son homosexualité, Gide a attendu
de devenir suffisamment célèbre, afin que la proclamation
devienne acceptable.
Si, en apparence,
Gide na cessé de dire la vérité sur
lui-même (jusquà privilégier, dans
son journal, les aveux les plus difficiles, comme si la vérité
devait forcément coûter, comme si le sceau de la
vérité était la difficulté de laveu),
il a donc joué toute sa vie sur lambiguïté
entre stratégie publique et stratégie privée
: le Journal se transforme en tribune publique à partir
de sa parution en feuilleton dans la NRF. |
Maître à penser et à sentir de plusieurs
générations, sensibles à son intransigeance
dintellectuel attaché à reconnaître
publiquement ses erreurs autant quà son effort privé
pour joindre quête du bonheur et quête de la (de
sa) vérité, Gide est lécrivain français
qui a su donner une forme moderne à la question de la
vérité en littérature. Quand Pierre Lepape
a rappelé quil avait choisi, à partir des
années trente, de sacrifier son uvre à son
Journal, ne se consacrant presque plus quà
celui-ci, on sest trouvé, pendant quelques minutes,
au cur du sujet.
Le lieu critique
où se joue, pour lécrivain, lobligation
de dire le vrai, tient précisément à ce
rapport dialectique entre lécriture comme processus
intime, quête de soi, et luvre comme expression
publique. On aurait aimé entendre dire comment, dans son
uvre proprement dite autant que dans son journal (qui à
ses yeux nen faisait pas partie), Gide fait résonner
lexigence jamais abandonnée de la parole poétique
par quoi luvre fut inaugurée. On aurait aimé
que fût posée plus nettement la question du rapport
spécifique que la vérité littéraire
entretient avec le vrai et qui, si souvent, a mis la philosophie
mal à laise. Il se trouve, en un mot, que les poètes,
au sens ancien comme au sens moderne du terme, nentendent
pas être chassés de la Cité. Au nom de quelle
exigence universelle peuvent-ils y demeurer, cest la question
que lon se posait en sortant du petit cloître de
Lagrasse, ce mardi. Y répondre aurait mérité
de plus longs développements ; mais on doit remercier
Pierre Lepape de nous avoir aidés à la poser.
Jean-Yves Masson |