Thomas Mann


Mardi 22 mai 34. Vapeur Volendam
Sans que la machine se soit jamais reposée, nous continuons à avancer jour et nuit régulièrement vers l’ouest à travers l’océan modérément agité. Nous ne faisons pas route exactement en face du soleil couchant, mais un peu plus au sud. Le temps s’est éclairci hier après-midi, le soleil a brillé ; le ciel et la mer sont devenus bleus. Mais le temps couvert du début s’est rétabli aujourd’hui.
Hier, il a fallu se présenter aux places des canots de sauvetage pour les instructions en cas de détresse. Le jovial steward en chef nous a montré le nôtre, auquel nous devrions nous présenter avec nos insignes et nos gilets de sauvetage. Ensuite, le canot descendrait du pont et lui, le jovial, nous ramènerait « à la maison ».
La journée s’est passée à dormir et à manger dans l’habituel état de demi-malaise gênant et étouffant, qui n’exclut pas la faim. Brèves promenades sur les ponts, éprouvantes pour le cerveau – ivre et paralysé. Pour le thé et de nouveau après le dîner, au salon rouge avec la musique. J’ai terminé la lecture de Don Quichotte, les dernières pages le soir avant de m’endormir. Quel monument original ! Soumis à son temps par le goût, mais le dépassant pourtant par la mentalité qui n’est souvent que soumission loyale et par le sentiment poétique, avec un esprit libre et critique. L’humour comme élément essentiel du caractère épique. La diversité humaine des deux personnages principaux, dont il devient conscient avec fierté par rapport à la suite moins bonne qu’il déteste 1.

 

Cette dernière voit en Don Quichotte un fou à l’état pur, et dans Sancho un simple goinfre. Sa protestation méprisante et jalouse contre cette suite. L’intangible dignité morale et intellectuelle du héros grotesque et la fidélité d’écuyer de Sancho, sincère et pleine d’admiration. Plaisanterie épique que de faire naître les aventures de la deuxième partie de la gloire littéraire de Don Quichotte, du livre écrit sur lui, et en fin de compte encore d’intégrer au roman un personnage de la fausse suite et de l’amener à se convaincre de la fausseté du faux Don Quichotte. Des limites et des preuves de loyalisme : l’aspect dévotement catholique, la soumission totale au grand Philippe III et à ses édits d’expulsion. La conclusion du roman est plutôt molle, pas assez émouvante, je pense faire mieux avec Jacob. La mort d’une figure devenue si familière et si importante aurait mérité d’être traitée d’une manière plus émouvante. Elle joue ici avant tout le rôle qui consiste à protéger le personnage d’autres exploitations littéraires illégitimes. Et puis, la conversion liée à la mort qui le détourne de la folie et des livres de chevalerie est peu édifiante. Un livre dont l’idée poétique est la folie idéaliste pleine de grâce et de dignité qui défie tout abaissement se rapetisse lui-même en affirmant qu’il a pour but la réconciliation des histoires de chevalerie avec la réalité. La mort de Don Quichotte revenu de sa folie ne serait-elle pas une mort désespérée ?
Aujourd’hui, de nouveau bain dans de l’eau de mer chaude, poisseuse et sentant un peu la pourriture. Ensuite sur le pont. Au petit-déjeuner, du porridge avec de la crème. Ensuite, senti un peu mal. Je fume des cigarettes égyptiennes achetées à bord. L’air est devenu plus chaud. Le roulis semble avoir diminué. À 11 heures, on a servi du consommé avec des gâteaux.

1. Thomas Mann fait ici référence au faux qui circula en Espagne, entre les deux tomes du Quichotte, et qui mettait en scène ses personnages (voir Corbières matin n° 36).

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