 Sans que la machine
se soit jamais reposée, nous continuons à avancer
jour et nuit régulièrement vers louest à
travers locéan modérément agité.
Nous ne faisons pas route exactement en face du soleil couchant,
mais un peu plus au sud. Le temps sest éclairci
hier après-midi, le soleil a brillé ; le ciel et
la mer sont devenus bleus. Mais le temps couvert du début
sest rétabli aujourdhui.
Hier, il a fallu se présenter aux
places des canots de sauvetage pour les instructions en cas de
détresse. Le jovial steward en chef nous a montré
le nôtre, auquel nous devrions nous présenter avec
nos insignes et nos gilets de sauvetage. Ensuite, le canot descendrait
du pont et lui, le jovial, nous ramènerait « à
la maison ».
La journée sest passée
à dormir et à manger dans lhabituel état
de demi-malaise gênant et étouffant, qui nexclut
pas la faim. Brèves promenades sur les ponts, éprouvantes
pour le cerveau ivre et paralysé. Pour le thé
et de nouveau après le dîner, au salon rouge avec
la musique. Jai terminé la lecture de Don Quichotte,
les dernières pages le soir avant de mendormir.
Quel monument original ! Soumis à son temps par le goût,
mais le dépassant pourtant par la mentalité qui
nest souvent que soumission loyale et par le sentiment
poétique, avec un esprit libre et critique. Lhumour
comme élément essentiel du caractère épique.
La diversité humaine des deux personnages principaux,
dont il devient conscient avec fierté par rapport à
la suite moins bonne quil déteste 1.
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Cette dernière voit en Don Quichotte un fou à
létat pur, et dans Sancho un simple goinfre. Sa
protestation méprisante et jalouse contre cette suite.
Lintangible dignité morale et intellectuelle du
héros grotesque et la fidélité décuyer
de Sancho, sincère et pleine dadmiration. Plaisanterie
épique que de faire naître les aventures de la deuxième
partie de la gloire littéraire de Don Quichotte,
du livre écrit sur lui, et en fin de compte encore dintégrer
au roman un personnage de la fausse suite et de lamener
à se convaincre de la fausseté du faux Don Quichotte.
Des limites et des preuves de loyalisme : laspect dévotement
catholique, la soumission totale au grand Philippe III et à
ses édits dexpulsion. La conclusion du roman est
plutôt molle, pas assez émouvante, je pense faire
mieux avec Jacob. La mort dune figure devenue si familière
et si importante aurait mérité dêtre
traitée dune manière plus émouvante.
Elle joue ici avant tout le rôle qui consiste à
protéger le personnage dautres exploitations littéraires
illégitimes. Et puis, la conversion liée à
la mort qui le détourne de la folie et des livres de chevalerie
est peu édifiante. Un livre dont lidée poétique
est la folie idéaliste pleine de grâce et de dignité
qui défie tout abaissement se rapetisse lui-même
en affirmant quil a pour but la réconciliation des
histoires de chevalerie avec la réalité. La mort
de Don Quichotte revenu de sa folie ne serait-elle pas une mort
désespérée ?
Aujourdhui, de nouveau bain dans de
leau de mer chaude, poisseuse et sentant un peu la pourriture.
Ensuite sur le pont. Au petit-déjeuner, du porridge
avec de la crème. Ensuite, senti un peu mal. Je fume des
cigarettes égyptiennes achetées à bord.
Lair est devenu plus chaud. Le roulis semble avoir diminué.
À 11 heures, on a servi du consommé avec des gâteaux.
1.
Thomas Mann fait ici référence au faux qui circula
en Espagne, entre les deux tomes du Quichotte, et qui mettait
en scène ses personnages (voir Corbières matin
n° 36). |