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Revues littéraires en Europe :
un militantisme de l’exactitude et de la rigueur

    Maurice Nadeau, pour la Quinzaine Littéraire, Riccardo Bellofiore pour l’Indice et Ana Nuño, pour Quimera, se sont rencontrés mardi après-midi au petit cloître pour débattre en public, sous la responsabilité de Bernard Simeone, de l’histoire et de l’orientation éditoriale des revues qu’ils animent, avant de s’interroger sur la question, en rapport direct avec le thème central de ce Banquet du Livre, des rapports de la critique et de la vérité. Si le premier objectif a été largement atteint, la poursuite du second s’est révélée plus difficile. Peut-on traiter en profondeur des rapports entre critique et vérité en s’appuyant indifféremment sur des exemples empruntés aux sciences sociales et à la littérature ? Les notions d’exactitude et de vérité ont-elles le même sens dans des domaines aussi différents ? Si la question n’a pu être tranchée, elle a permis de pointer une ambiguïté qui permet au débat de rebondir aujourd’hui dans ces colonnes avec les interventions d’Ana Nuño et de Riccardo Bellofiore que l’on trouvera à la suite de ce compte-rendu.
    Les revues vraiment nouvelles, celles qui sont appelées à durer, éclosent dans les moments de crise et de rupture et ce n’est pas là une simple illusion rétrospective. La seule différence réside dans la nature de la crise et dans la forme donnée à la rupture. La Quinzaine littéraire est née de la volonté de faire autre chose alors que la revue Les Lettres Nouvelles était en fin de parcours. Cette dernière avait pour vocation de découvrir, de traduire, et d’éditer – le titre de la revue était aussi celui d’une maison d’édition – des textes d’auteurs français et étrangers. Les promoteurs de la Quinzaine, Maurice Nadeau en tête, ont éprouvé le besoin de faire un vrai journal, un journal qui rende compte, un journal consacré aux livres résolument ouvert aux sciences humaines.
La rupture se situe en 1966. C’est l’époque de Barthes, de Foucault, de Lacan, du structuralisme triomphant, de la linguistique et de la sémiologie. Deux ans avant 1968. La Quinzaine accueillera les auteurs cités puis elle accompagnera la remise en question des mouvements qu’ils incarnent. La volonté affirmée est de tenir compte des modes intellectuelles successives, mais avec l’intention, le plus souvent, de les combattre en tant que modes. La littérature est alors perçue par les rédacteurs de la revue comme une forme de non-conformisme. Avec les moyens du bord et un bénévolat indispensable au maintien de l’indépendance financière, la Quinzaine s’impose à un moment où n’existent pas encore les cahiers littéraires dans la grande presse.
    En Italie, l’Indice est apparu beaucoup plus tard (1984) et dans un tout autre contexte. La crise était celle des revues militantes à la fin des « années de plomb » et des revues culturelles sclérosées et confidentielles. À Turin, ce lieu « à part » dominé par la Fiat dans une société industrielle elle-même en crise, des intellectuels appartenant à la « gauche hérétique » – en grande majorité, des professeurs d’université proches d’il Manifesto – fondent une revue dont la tâche unique est la recension mensuelle des livres qui méritent l’attention, dans tous les domaines. L’objectif, modeste et ambitieux, vise à orienter le lecteur, désemparé par la prolifération exponentielle de la production éditoriale, vers ce qui s’écrit de mieux dans les domaines de la littérature, des sciences sociales et des sciences « dures ». Le Comité de la revue procède au choix initial des livres à présenter, puis sollicite des recensions auprès de spécialistes non seulement dans les domaines mais sur les thèmes précis traités par chaque ouvrage.
 L’impératif est celui de la fidélité : les lecteurs intéressés – et non les seuls spécialistes – doivent trouver dans le compte-rendu un résumé fidèle du contenu, quelle que soit la forme adoptée par le chroniqueur, afin d’avoir une idée claire de ce qu’est l’ouvrage, des raisons qui justifient son importance et le choix qui a été fait d’en rendre compte. Ce militantisme de l’exactitude et de la rigueur informative a contribué au succès de l’Indice à la fin des années quatre-vingt. Il tranchait fortement dans un climat culturel toujours plus consumériste et un climat politique toujours plus corrompu. Mais les exigences du lectorat ne sont plus les mêmes aujourd’hui. Le choix de nouvelles orientations est devenu nécessaire.
Quimera est née, elle aussi, dans un moment de rupture. Ou plutôt dans un moment où l’euphorie de la rupture (mort de Franco en 1975, nouvelle constitution démocratique en 1978) va conduire au défoulement de la movida (incarnée par les premiers films d’Almodóvar). Un groupe d’intellectuels incite pourtant à la vigilance. En 1980, la revue     Quimera est fondée (symboliquement par Juan Goytisolo, Susan Sontag et Miguel Riera, son premier directeur). Elle se propose de ne pas céder aux engouements éphémères, de faire le bilan du boom latino-américain qui a submergé un temps la littérature hispanique, et de défricher de nouveaux terrains comme les littératures de l’Europe de l’Est ou du continent africain. La littérature y est conçue comme une fenêtre ouverte sur la complexité du monde. Quimera se veut une revue de littérature « et d’idées » invitant le lecteur à penser au-delà du texte. La recension y occupe une place modeste. Le projet éditorial s’articule autour de dossiers qui se proposent de donner à voir et à penser des phénomènes escamotés ou banalisés. Pour prendre un seul exemple : la reprise des études de Américo Castro sur Cervantès a permis de relancer

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