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Exactitude et vérité de
la critique en sciences sociales
Entretien avec Riccardo Bellofiore (L’Indice)

L’Indice s’est donné une exigence d’exactitude et de clarté. Pour cela la revue fait appel à des spécialistes. Mais que recouvre ce terme de spécialiste ?
— L’idée était : pour chaque livre, la recension doit être faite par un spécialiste universitaire. Pas dans le sens d’expert en économie ou en littérature chinoise mais expert sur le thème de tel livre en particulier. Or le vrai défi était qu’il ne devait s’agir ni d’un essai, ni d’un clin d’œil aux autres spécialistes. C’était là le modèle, l’idéal. Ces dernières années nous avons évolué vers une forme plus journalistique, en ce qui concerne les thèmes. On a traité par exemple des ateliers d’écriture, des rapports entre littérature et cinéma. Au début nous refusions de faire des entretiens. Nous étions une revue de recension de livres : le livre devait parler de lui-même. Notre objectif était double : fuir une formule comme celle de la revue Alfabeta, une revue pour spécialistes universitaires multipliant les signes de connivence. Elle était consacrée à des mouvements comme le post-modernisme ou l’arte povera, traités dans un langage ésotérique. D’un autre côté il y avait le supplément littéraire de La Stampa, qui s’intéressait surtout à ce qui est autour de l’œuvre. On y trouvait des entretiens, des considérations à la mode. Notre démarche a eu une signification politique dans la mesure où le livre devenant un bien de consommation de masse, présenter des recensions rigoureuses était un acte de résistance culturelle.

— Un spécialiste très compétent peut s’opposer à un autre spécialiste tout aussi compétent, mais qui a des idées totalement opposées.
—C’est un vrai problème. Dans les premières années de la revue, il était résolu un peu trop facilement. Le bon recenseur devait rendre compte non seulement du livre mais aussi du contexte. Mais il y a des questions controversées. Alors l’objectif affirmé d’information pose problème. Informer, c’est aussi informer sur l’état d’un débat. Et pourquoi pas, prendre parti. Il existe des cas où des recensions respectant le modèle fixé par l’Indice exposent des arguments contradictoires sur un même thème. Cela pose problème. On peut comprendre qu’il y ait des positions différentes, mais il est plus difficile d’accepter que dans la même revue soient juxtaposées des critiques contradictoires qui ne dialoguent pas entre elles. C’est une question débattue à l’intérieur de la rédaction. Pour moi, par exemple, il est difficile de continuer à pratiquer ce genre de confrontation sansintervention de la rédaction –peut-être suffirait-il de mettre un chapeau de présentation. À mon avis, on peut aborder une question de deux façons. L’une dit : les choses sont ainsi et ne peuvent pas être autrement, l’autre se propose d’intervenir pour transformer les choses.

— Mais qui doit intervenir, la revue ou l’auteur de la recension ?
— C’est là le problème. La position majoritaire, qui n’est pas la mienne,

veut que la revue se tienne au-dessus de la mêlée. L’important c’est de choisir des personnes et de choisir des livres. Il me semble que ce n’est plus possible aujourd’hui. Il faut entrer dans la mêlée et ne pas faire des choix livre par livre mais avec une ligne culturelle plus transversale, y compris par rapport aux disciplines elles-mêmes. Je ne suis plus convaincu qu’aujourd’hui le lecteur cultivé veuille trouver dans une revue des sections compartimentées où chaque discipline traite les choses à sa manière. Il nous faudrait risquer maintenant le croisement entre disciplines. Le fait d’avoir introduit des thèmes non universitaires comme les films ou les ateliers d’écriture est positif. Mais nous devrions introduire une critique interne aux disciplines. Actuellement nous avons tendance à suivre simplement l’évolution des disciplines : si un courant perd de l’influence, il occupe peu à peu une place plus réduite dans la revue. Je pense que l’on devrait faire un choix différent : celui de l’intervention critique, transversale, à distance de l’évolution interne de la discipline. Être pluraliste ne veut pas dire être éclectique. On ne peut pas être une revue culturelle critique et dire une chose en page une et une autre en page quatre. On doit mettre en question les points de vue. L’autre possibilité est de dire : nous choisissons une voie critique qui représente, à notre avis, la pensée la plus rigoureuse dans tel domaine des sciences humaines. C’est ma position personnelle quant à la vérité de la critique.
Propos recueillis par D.B.

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