vérité


Qu’est-ce que le réel de l’histoire ?
Propos de Christian Jambet

Christian Jambet est philosophe. Il présente ici un des aspects
de la conférence qu’il prononça mardi dans le cloître de l’abbaye sur « l’énonciation messianique de la vérité ».

Je tiens que la question de l’exactitude des faits est résolue par les méthodes mêmes de l’histoire, mais les faits qui sont exactement établis ne peuvent l’être que par un travail de constitution. Il n’y a pas de faits bruts, simplement dévoilés, qui attendent dans l’archive d’être découverts. L’histoire ne peut connaître son objet – le passé – qu’en opérant une nomination. L’effet de vérité de l’historien passe par la création d’une nomination au présent. Par conséquent, toute nomination ne peut maintenir les grains du réel qu’en effaçant le chaos réel qui a présidé à leur apparition, quand ces grains mêmes étaient présents. L’histoire ne peut maintenir leur existence que par un acte qui les rend cohérents, par une activité imaginaire.
Comment peut-on définir cette activité imaginaire ? L’histoire n’est pas imaginaire au sens où elle ne toucherait nul réel ; au contraire elle est sens du passé. Mais elle est imaginaire au sens où elle construit nécessairement le passé comme nécessaire à notre présent ; elle construit le passé comme une dimension du présent, en vertu des intérêts de notre condition présente, laquelle est foncièrement étrangère à ce présent qui fut et qui est moment du passé. L’histoire est imaginaire parce qu’elle construit un passé, alors que ce qui fut, c’est, non un passé, mais un présent porteur de futur. L’opération imaginaire de l’histoire implique qu’elle ne peut saisir le réel qu’en en faisant un réel passé ; je nomme cela « passéiser le passé ».
Pour revenir sur la question de l’exactitude, j’estime donc que l’exactitude maximale du travail de l’historien est une asymptote, une limite. Pour que l’histoire puisse toucher le passé dans son réel, il faudrait qu’il cessât d’être un passé pour notre présent et qu’il fût restitué à son réel, c’est-à-dire à sa propre irruption comme événement intemporel, non encore situé dans le temps. Pour prendre un exemple qui concerne tous les gens impliqués dans le Banquet du Livre, c’est en ce sens que je vois la limite de ceux qui combattent le négationnisme. En effet, le négationnisme se soutient de faire un usage pervers de la dimension imaginaire de l’histoire. Du fait que l’histoire « imaginarise » le passé qu’elle connaît avec certitude, les négationnistes s’autorisent à déduire qu’il n’y a pas de certitude, et que tout le passé n’est qu’un rêve du présent. Or, j’affirme, pour ma part, tout autre chose : l’histoire construit bien un réel (Auschwitz a bien eu lieu) mais elle ne peut le faire que dans la dimension du « il y a eu ».
L. Febvre a écrit (je cite de mémoire) : « Chaque époque se donne sa Rome et son Athènes. » Cette formule est la règle du nominalisme historique et affirme que l’histoire n’est tissée que de noms. L. Febvre ouvrait ainsi la voie à un usage pervers de cette formule, puisqu’on peut l’entendre comme « à chacun sa vérité » ou encore « l’époque est mesure de toute chose ».

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