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Image
et vérité

 

Au mois de mai dernier paraissait dans la collection « Photo poche » un magnifique ouvrage sur Gilles Caron, photographe fulgurant de la fin des années soixante, disparu au Cambodge le 5 avril 1970 au cours d’un reportage, et qui ramena en trois ans, de tous les terrains de fraction de la terre – qui à cette époque n’en manquait pas – des photos définitives : Biafra, Viêtnam, Irlande du Nord, Paris du mois de mai de 68, Mexique, Tchad ou Moyen-Orient.
À la page 95 du livre, on peut voir cette photo et sa légende : « le cinéaste et photographe Raymond Depardon, pendant la guerre civile au Biafra, août 1968. »
C’est peu de dire qu’une telle image vous secoue, vous bouleverse. Ce cinéaste, dans une situation terrible, penché sur le plus extrême malheur – un enfant qui meurt de faim – pour « faire une image », ce n’est pas n’importe qui. Raymond Depardon est même un homme d’image des plus respectables, des plus soucieux d’éthique. Et l’on se dit que décidément, il y a quelque chose de fondamentalement blasphématoire dans toutes les postures du regard.
Une fois le premier choc passé, on se renseigne, et l’on apprend que Raymond Depardon a insisté pour que cette photo soit absolument montrée. Pour qu’elle figure, sans autre commentaire, dans le livre de Gilles Caron. Comme pour affirmer que cette position dégueulasse (au premier regard, on se dit : comment peut-il filmer, au lieu de…

Puis l’on se dit : au lieu de quoi ?…), c’est aussi celle qu’il faut subir pour que puisse surgir une vérité. Pour dire que ces images qui nous touchent, elles sont produites par un regard, par un homme qui se penche, comme ça, sur ce malheur. C’est ce que sa conscience, à ce moment-là, lui impose de faire : non pas courir le plus loin possible de cette horreur ; non pas tenter de sauver une, deux, ou trois personnes dans ce chaos avant de tomber soi-même exténué, mais autre chose, de tout simple, et de très digne. Ce que sa conscience, à ce moment-là, lui impose, c’est de se pencher, pour dire ce drame qui se joue. L’extrême dignité de Raymond Depardon, aujourd’hui, c’est d’insister pour que soit dite, aussi, cette vérité-là.

— Jean-Michel Mariou

Gilles Caron, Photo Poche, Nathan98.


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