Albert Camus


L’Espagne et
le donquichottisme
En l’an 1085, pendant les guerres de reconquête, Alphonse VI, roi remuant qui eut cinq femmes dont trois Françaises, prit la mosquée de Tolède aux Arabes. Averti que cette victoire avait été rendue possible par une trahison, il fit rendre la mosquée à ses adversaires, puis reconquit par les armes Tolède et la mosquée. La tradition espagnole fourmille de traits semblables qui ne sont pas seulement des traits d’honneur, mais, plus significativement, des témoignages sur la folie de l’honneur.
À l’autre extrémité de l’histoire espagnole, Unamuno, devant ceux qui déploraient les faibles contributions de l’Espagne à la découverte scientifique, eut cette réponse incroyable de dédain et d’humilité : « C’est à eux d’inventer. » Eux étaient les autres nations. Quant à l’Espagne, elle avait sa découverte propre que, sans trahir Unamuno, on peut appeler la folie de l’immortalité.
Dans ces deux exemples, aussi bien chez le roi guerrier que chez le philosophe tragique, nous rencontrons à l’état pur le génie paradoxal de l’Espagne. Et ce n’est pas étonnant qu’à l’apogée de son histoire, ce génie paradoxal se soit incarné dans une œuvre elle-même ironique, d’une ambiguïté catégorique, qui devait devenir l’évangile de l’Espagne et, par un paradoxe supplémentaire, le plus grand livre d’une Europe intoxiquée pourtant de son rationalisme. Le renoncement hautain et loyal à la victoire volée, le refus têtu des réalités du siècle, l’inactualité enfin, érigée en philosophie, ont trouvé dans Don Quichotte, un ridicule et royal porte-parole.
Mais il est important de noter que ces refus ne sont pas passifs. Don Quichotte se bat et ne se résigne jamais. « Ingénieux et redoutable », selon le titre d’une vieille traduction française, il est le combat perpétuel. Cette inactualité est donc active, elle étreint sans trêve le siècle qu’elle refuse et laisse sur lui ses marques. Un refus qui est le contraire d’un renoncement, un honneur qui plie le genou devant l’humilié, une charité qui prend les armes, voilà ce que Cervantès a incarné dans son personnage en le raillant d’une raillerie elle-même ambiguë, celle de Molière à l’égard d’Alceste, et qui persuade mieux qu’un sermon exalté. Car il est vrai que Don Quichotte échoue dans le siècle et les valets le bernent. Mais cependant, lorsque Sancho gouverne son île, avec le succès que l’on sait, il le fait en se souvenant des préceptes de son maître dont les deux plus grands sont d’honneur : « Fais gloire, Sancho, de l’humilité de ton lignage ; quand on verra que tu n’en as pas honte, nul ne songera à t’en faire rougir », et de charité : « Que lorsque les opinions seraient en balance, qu’on eût plutôt recours à la miséricorde ».
Nul ne niera que ces mots d’honneur et de miséricorde ont aujourd’hui la mine patibulaire. On s’en méfie dans les boutiques d’hier ; et, quant aux bourreaux de demain, on a pu lire sous la plume d’un poète de service un beau procès du Don Quichotte considéré comme un manuel de l’idéalisme réactionnaire. En vérité, cette inactualité n’a cessé de grandir et nous sommes parvenus aujourd’hui au sommet du paradoxe espagnol, à ce moment où Don Quichotte est jeté en prison et son Espagne hors de l’Espagne.

Retour au Sommaire

Page suivante