Rembrandt
La mère du peintre, 1631
Rijksmuseum, Amsterdam
Certes, tous les Espagnols peuvent se réclamer de Cervantès. Mais aucune tyrannie n’a jamais pu se réclamer du génie. La tyrannie mutile et simplifie ce que le génie réunit dans la complexité. En matière de paradoxe, elle préfère Bouvard et Pécuchet à Don Quichotte qui, depuis trois siècles, n’a pas cessé lui aussi d’être exilé parmi nous. Mais cet exilé, à lui seul, est une patrie que nous revendiquons pour nôtre.
Nous célébrons donc, ce matin, trois cent cinquante années d’inactualité. Et nous les célébrons avec cette partie de l’Espagne qui, aux yeux des puissants et des stratèges, est inactuelle. L’ironie de la vie et la fidélité des hommes ont ainsi fait que ce solennel anniversaire est placé parmi nous dans l’esprit même du quichottisme. Il réunit, dans les catacombes de l’exil, les vrais fidèles de la religion de Don Quichotte. Il est un acte de foi en celui qu’Unamuno appelait déjà Notre Seigneur Don Quichotte, patron des persécutés et des humiliés, lui-même persécuté au royaume des marchands et des polices. Ceux qui, comme moi, partagent depuis toujours cette foi, et qui même n’ont point d’autre religion, savent d’ailleurs qu’elle est une espérance en même temps qu’une certitude. La certitude qu’à un certain degré d’obstination la défaite culmine en victoire, le malheur flambe joyeusement, et que l’inactualité elle-même, maintenue et poussée à son terme, finit par devenir l’actualité.
Mais il faut pour cela aller jusqu’au bout, il faut que Don Quichotte, comme dans le rêve du philosophe espagnol, descende jusqu’aux enfers pour ouvrir les portes aux derniers des malheureux. Alors, peut-être, en ce jour où selon le mot bouleversant du Quichotte « la bêche et la houe s’accorderont avec l’errante chevalerie », les persécutés et les exilés seront enfin réunis, et le songe hagard et fiévreux de la vie transfiguré dans cette réalité dernière que Cervantès et son peuple ont inventée et nous ont léguée pour que nous la défendions, inépuisablement, jusqu’à ce que l’histoire et les hommes se décident à la reconnaître et à la saluer.
Cet article est paru dans Le Monde libertaire, n° 12, octobre 1955
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