Antoine Volodine



  Chère amie, j’ai bien trouvé votre message au retour d’un petit déplacement au Portugal et je vais y répondre comme convenu, avec gaucherie et même peut-être avec ultra-gaucherie, en babillant sans trop de légèreté ni d’ordre : comme cela me viendra.
Votre question sur mai 1968 m’a fait revenir en mémoire une grande quantité d’images, mais, d’abord, à cause de ce voyage que je venais d’effectuer, j’ai revu le Portugal un an après la révolution des œillets. Je me suis trouvé projeté là-bas, au cœur d’une autre année, dans un autre mois, une autre terre, dont les couleurs et les enthousiasmes entraient en vibration avec le mai 1968 français, jeune, ludique, frondeur, impromptu, et, au même moment, renouaient avec quelque chose de plus fondamentalement pur et prolétarien, le printemps 1917 à Petrograd, ce printemps en attente d’octobre qui est, n’ayons pas peur des mots, à la source de toutes nos émotions politiques.

 Lettre hèle-néant
  J’ai eu sous les yeux, donc, brusquement, Lisbonne pendant l’été 1975, que les Portugais appellent o verão quente, l’été chaud. C’était un temps d’espérance encore, une période de l’histoire contemporaine où on ne passait pas son temps à se retenir de respirer, comme on allait le faire ensuite pendant les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, et quand je parle de ne pas respirer je ne plaisante pas, je fais référence à l’étouffement des générosités élémentaires de gauche, aux pestilences qui tournoient à leur place dans les programmes et les proclamations, je pense à l’agonie vertigineuse des projets utopiques et fraternels, si simples pourtant à mettre en œuvre avec un peu d’insurrection par-ci, par-là, et je pense aussi aux idéologies de la crapulerie qui règnent désormais sans partage sur la planète, à la toute-puissance des mafias et à l’arrogance illimitée des maîtres riches et des crapules partout dans le monde.
En 75, le ciel possédait d’affreuses teintes grises, mais on remuait et on était vif encore. Il y avait de l’agitation sous le plomb des années de plomb. Il y avait encore des rêves solides, des certitudes rouge et noir, bien autre chose que les lambeaux d’une nostalgie caricaturale de bonheur égalitariste, et, quand dans la rue vous teniez un discours bolchévique, personne ne songeait à jeter un dollar

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