dans votre casquette en imaginant avoir assisté à
un bon gag.
Avez-vous connu ce mois portugais de juillet, ce mois daoût,
pourriez-vous le situer dans les mémoires ?
Oui,
je peux, je vais essayer de le situer. Les Américains
venaient de prendre la raclée de leur vie dans la péninsule
indochinoise et, à la pointe occidentale de lEurope,
au-delà de lEspagne encore franquiste, voilà
que des embryons de soviets naissaient sous le soleil, avec une
très jolie perspective immédiate de double pouvoir,
comme dans les meilleurs livres. Létat capitaliste
portugais ne tenait plus que par inertie, il se décomposait
à vue dil, son pourrissement désolait
les chancelleries occidentales. Sa décomposition autorisait
tous les espoirs, du moins chez ceux qui comme moi ont pour fantasme
courant la victoire dune insurrection ouvrière.
Des comités de soldats organisaient la vie des casernes,
les officiers de la Quinta Divisão, de la Cinquième
division, partaient évangéliser les régions
du Nord, plus rétives que lAlentejo, moins acquises
au collectivisme, et ils allaient ainsi, porteurs dadmirables
paroles, brandissant à qui mieux mieux les icônes
de Lénine, de Trotski et de Mao.
Au verão quente, à lété
chaud, on associe fréquemment aussi le terme daceleração,
qui ne nécessite pas quon le traduise. Dans les
rues chaleureuses de la capitale, des manifestants criaient leur
désir daller plus vite, daccélérer,
de dissoudre sans attendre, de construire, et avec eux nous |
réclamions, avec eux nous chantions la dissolution de
lAssemblée Constituante, nous chamanisions avec
eux afin de voir advenir ce qui nétait pas advenu
en 68.
La langue portugaise merveilleusement convient à lamour,
aux débats politiques nocturnes et aux slogans révolutionnaires.
Jour après jour, serrés, dans livresse, contre
de petites brunes rieuses et magnifiques, aux yeux brillants,
rieurs et magnifiques, nous acclamions des tanks couronnés
de drapeaux rouges. Ma génération navait
pas connu cela, des militaires sur le point de basculer dans
une aventure anti-capitaliste, de landrinople claquant
au vent sur les chars et ailleurs que devant des décombres,
dans un décor de ruines. Peu de générations
en ce siècle, et je le déplore, auront pu côtoyer
une armée ayant arraché son masque de meurtre,
intervenant pour aider les paysans à exproprier les grands
propriétaires, allant prêter main-forte aux invalides
de la guerre coloniale quand ils réquisitionnaient le
péage à lentrée du pont du 25 avril,
une armée soudain sympathique, constituée de fils
non indignes, dhommes comme une fois pour toutes éclairés
par lidée quils étaient fils dhommes
et de femmes, et que plus jamais ils ne seraient des rouages
lugubres, au service de pouvoirs sociaux et financiers lugubres
et obscurs. |