![]()
|
On avait limpression que la belle vie allait surgir sur
Terre, depuis les rives du Tage, après tant de fausses
routes et tant déchecs et de millions de morts.
Cétait dautant plus émouvant que là,
au Portugal, la mort nétait nulle part présente.
Les services occidentaux de désinformation navaient
à montrer aucune image de guerre civile, les flaques de
sang et les femmes en pleurs nétaient pas au rendez-vous.
Ni les argousins, ni les mouchards ordinaires du salazarisme,
ni les pétainistes ordinaires navaient été
pendus aux balcons ou aux eucalyptus, et la révolution
prenait son essor à la bonne franquette, sans que la CIA
pût y faire prospérer la moindre gangrène.
La dictature du prolétariat allait être débonnaire,
dans un pays de vin, de riche table et de fraternité facile.
Sur les photos des magazines en papier glacé aussi bien
que sur les couvertures des revues gauchistes, certains pêcheurs
ressemblaient à des marins de Kronstadt aux alentours
de 1920, et leurs visages exemplairement burinés exprimaient
parfois une intransigeance propre aux années vingt, qui
ne faisait pas bon ménage avec lhumour, mais, à
chaque coin de rue et dans chaque bistrot, on se rendait compte
au premier coup dil que nul jamais ici ne songerait
à oublier de rire et de sourire, et quaprès
la proclamation dune véritable démocratie
populaire, tous continueraient à sourire, tous continueraient
à vouloir et à pouvoir rire et sourire. Au grand
dam des ennemis de la révolution, qui finirent, dailleurs,
par lemporter, il y avait absence cruelle dhémoglobine,
et pas la moindre amorce de dérive sauvage en perspective,
quelle que fût la perspective. Je parle de ces impressions dété en 75 parce quelles ensoleillaient ceux et celles qui étaient comme moi, en attente de grand soir. Quelque indulgence que lon puisse avoir, après mai-juin 1968, la somnolence sétait de nouveau emparée des gestes dà peu près tous et toutes, et, même si quelque chose avait été modifié dans les comportements et dans le langage, même si, de temps à autre, des patrons séquestrés étaient invités à flairer la corde que des gaillards légèrement ultra-gauches se promettaient de leur passer autour du cou, la vigueur des grandes marées soixante-huitardes appartenait désormais à la légende. Le soufflé était retombé. Lidée dun torrentueux bouleversement mondial avait semé ici et là des germes de rêves, mais de nouveau on comptait en petits chiffres, sur les doigts de mains finalement pas très nombreuses, les noctambules du grand soir et les taupes anarchistes et marxistes. Tous nous étions de nouveau condamnés à la patience. |
![]()
|
| Page Précédente |
|