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22 h

A propos de Ernesto Prim
de Raymond Lepoutre

par Jean-Claude Milner

 

 

Parmi les textes dont les comédiens présents au Banquet auront assuré
la lecture, Ernesto Prim est le seul destiné en propre au théâtre, le seul aussi qui réunira les cinq comédiens, Anne Alvaro, Marc Betton, Nathalie Kousnetzoff, Laurent Manzoni, Philippe Morier-Genoud.
Le surgissement de la voix et de la sonorité dans l’écriture de Raymond Lepoutre, son faux aspect de collage,
la fréquence des formulations dubitatives, ont représenté, dans le travail des comédiens, quelques-uns des accès au texte. Il nous faut, disent-ils, donner à voir des voix. Quelques jeunes gens déjà engagés dans la lecture du Quichotte en ouverture du Banquet se trouvent associés à ce travail.
Ernesto Prim est publié aux éditions Verdier.



Connaissiez-vous l’histoire d’Ernesto Prim, parfait de corps et d’esprit ? Il était amnésique et jeune : incarnation des commencements absolus. Grâce à lui, chaque sujet peut croire aux pages vierges sur quoi écrire le texte de son vœu le plus intime.
Une femme écrira le texte de son amour : une femme, c’est-à-dire deux, une mère et une fille (l’une disparaîtra, l’autre mourra). L’homme – j’entends le mâle, le vrai, commissaire de police ou actionnaire principal – écrira le texte de son pouvoir ; à chacun le sien, car l’homme toujours est rival de l’homme.
Ernesto Prim ne ressemble à personne, mais il est aussi celui par qui tous un jour pourraient se ressembler. Unique et premier, il est au principe formel de toute foule et il autorise le règne de l’indistinction généralisée. Aussi poudroient, autour de lui et indistinguables de lui, en nombre sans cesse croissant, de jeunes hommes au corps et au visage parfaits.
Ainsi s’éclaire le nom de Prim : qu’on songe au a prime, a seconde de nos manuels. Le lecteur de La Boétie y reconnaît le nom d’Un, cause des servitudes volontaires et le lecteur de Freud, le « trait unaire », constituant des foules contemporaines. Mais le lecteur de Brecht associe autrement. D’un prénom rastaquouère à l’autre, d’Ernesto à Arturo, il reconstitue les précédents de l’amnésique. Ernesto Prim est l’Arturo Ui des temps présents. Sinon que son prédécesseur croyait aux territoires – camps et murailles –, alors qu’Ernesto est contemporain de l’univers moderne, tout de flux et de mobilités. La femme capitaliste – elle s’appelle Ève – ne s’y trompe pas et l’installe au sommet de son très up to date empire financier.

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