Quaurait-on
eu à dire en mai 1998 sil ny avait pas eu
Mai 68 ? À voir la presse, presque rien. Mai 68 en 98.
Une répétition après la générale.
La générale sétait prise pour une
répétition. La révolution na décidément
quun sens astronomique. De mai à mai la pensée
calendaire emballe le temps comme Christo emballait le Pont Neuf.
Mai 68, mai
1998 : la mode commémorative a besoin des chiffres ronds,
sans voir que cest ainsi que les avant-gardes deviennent
des arrière-gardes. Sans reconnaître la contradiction
entre la critique (intellectuelle, sociale, politique) et sa
commémoration, qui ne peut plus en être quune
redite. La culture de la nostalgie nest plus quune
nostalgie de la culture.
Il y a dans
la commémoration une faculté dimprésence.
De mai à mai, un effacement : la mémoire joue le
rôle de loubli. Ce cliché archi-usé,
qui oppose la jeunesse au vieillissement, pour effacer la jeunesse
à venir, et celle du présent. Mai 68 est parfait
dans ce rôle.
Penser commémorationnement,
cest penser groupe. Cet attroupement ressemble à
de la pensée, mais fait le contraire de penser, parce
quil y manque le risque.
Tout le bruit
du déjà-pensé empêche lécoute
du présent, de linconnu. La socialisation précède,
au lieu de résulter. La socialisation passée empêche
la socialisation à venir.
Mais il y a
une différence indiscutable avec les autres commémos
: cest que les anciens acteurs en sont les parleurs, souvent,
ce qui nest |
pas le cas avec les bicentenaires, les centenaires, les cent-cinquantenaires.
Cest pourquoi ce Mai avait un air penché.
Puis, au-delà
de la « glu générationnelle 1 » et
de son sentimentalisme, la symbolique dune « révolution
à léchelle planétaire » (p.
55). Dix ans après, 1978 « le cur ny
était plus » (p. 57). Vingt ans après, 1988
« le soixante-huitard, la quarantaine
grisonnante, et volontiers bourgeoisante » (p. 58), cest
« le fond du trou » (p. 59). 1998 : « Ce sera
long, prophétisait Jérémie » (p. 59).
Car il y a encore et toujours à ne pas laisser faire et
refaire les « nouveaux vieux » (p. 62) qui retournent
« le mythe comme une veste » (p. 62), ne gardant
du mois de mai que le 22 mars. « Triste époque »,
et surtout actualité de linactuel, de lintempestif.
Écouter limperceptible cest la poétique
du politique, la politique de la poétique.
Jour jour
Mai
68 a envahi mai 1998. On a dit que lexpression «
les événements » avait été
réservée à 1968. Cest oublier quon
le disait déjà de la guerre dAlgérie.
On a ici un cas superbe, une anthologie de considérations
sur ce-qui-reste. Dont on pourrait suggérer une
collection à un éditeur, sinon un nouveau genre
littéraire 2. Le paradoxe de la critique est alors dêtre
la contre-contestation. Lespérance comme «
processus de décomposition », le dogmatisme réversible.
La forme journal a été privilégiée.
Le Monde, du 5 au 31 mai 98, en a refait le
|
feuilleton, « Les aventures de mai », par Patrick
Rambaud, avec à chaque séquence un bout de vie
rétrospective, « Passé-présent ».
Le feuilleton à la sous-Alexandre-Dumas : « Cétait
à Paris, le premier samedi du mois de mai, vers le milieu
de la matinée. Les deux garçons venaient de la
rive droite [
] ».
Un éditorial
(Le Monde, 2 mai 1998, p. 13) na pas manqué
de reprendre la formule de Céline (Dun château
lautre) si souvent imitée par tous ceux qui
nont pas le sens du langage : « Dun Mai lautre
». Qui nont pas non plus le sens de lépigonal,
et le sens de léthique dans la poétique.
Et le sens du politique dans l'éthique. Eh oui, cest
le même, nen déplaise aux gâche-papier.
Et encore : « Dune banlieue lautre »
de Nanterre à Saint-Denis. Et « Dune
révolution lautre. Il y a trente ans,
cétait la rue. Aujourd'hui, cest leuro
». La rue, leuro : une déclinaison qui se
prend pour un sens de l'histoire.
Les anthologies,
Mai 68 à lusage des moins de vingt ans 3,
accompagnent les récits dune jeunesse dil
y a trente ans. Sil en demeure quelque chose, comme des
textes dada des années vingt, cest une puissance
de révolte, une force de refus, nécessairement
syncrétique, et qui ne savait rien de lavenir, ni
de son propre présent, comme toujours. Sinon le refus
du tout-consommation, avec ses dogmes et ses dogmatiques. Mais
cétait aussi avec dautres dogmatismes : la
Mao-vérité. Mai-Mao. Mais on ne peut pas se lasser
de le redire : le monde, et |