pavé


 Mai mai par Henri Meschonnic

Qu’aurait-on eu à dire en mai 1998 s’il n’y avait pas eu Mai 68 ? À voir la presse, presque rien. Mai 68 en 98. Une répétition après la générale. La générale s’était prise pour une répétition. La révolution n’a décidément qu’un sens astronomique. De mai à mai la pensée calendaire emballe le temps comme Christo emballait le Pont Neuf.
Mai 68, mai 1998 : la mode commémorative a besoin des chiffres ronds, sans voir que c’est ainsi que les avant-gardes deviennent des arrière-gardes. Sans reconnaître la contradiction entre la critique (intellectuelle, sociale, politique) et sa commémoration, qui ne peut plus en être qu’une redite. La culture de la nostalgie n’est plus qu’une nostalgie de la culture.
Il y a dans la commémoration une faculté d’imprésence. De mai à mai, un effacement : la mémoire joue le rôle de l’oubli. Ce cliché archi-usé, qui oppose la jeunesse au vieillissement, pour effacer la jeunesse à venir, et celle du présent. Mai 68 est parfait dans ce rôle.
Penser commémorationnement, c’est penser groupe. Cet attroupement ressemble à de la pensée, mais fait le contraire de penser, parce qu’il y manque le risque.
Tout le bruit du déjà-pensé empêche l’écoute du présent, de l’inconnu. La socialisation précède, au lieu de résulter. La socialisation passée empêche la socialisation à venir.
Mais il y a une différence indiscutable avec les autres commémos : c’est que les anciens acteurs en sont les parleurs, souvent, ce qui n’est

pas le cas avec les bicentenaires, les centenaires, les cent-cinquantenaires. C’est pourquoi ce Mai avait un air penché.
Puis, au-delà de la « glu générationnelle 1 » et de son sentimentalisme, la symbolique d’une « révolution à l’échelle planétaire » (p. 55). Dix ans après, 1978 « le cœur n’y était plus » (p. 57). Vingt ans après, 1988 « le soixante-huitard, la quarantaine
grisonnante, et volontiers bourgeoisante » (p. 58), c’est « le fond du trou » (p. 59). 1998 : « Ce sera long, prophétisait Jérémie » (p. 59). Car il y a encore et toujours à ne pas laisser faire et refaire les « nouveaux vieux » (p. 62) qui retournent « le mythe comme une veste » (p. 62), ne gardant du mois de mai que le 22 mars. « Triste époque », et surtout actualité de l’inactuel, de l’intempestif. Écouter l’imperceptible – c’est la poétique du politique, la politique de la poétique.

Jour jour
Mai 68 a envahi mai 1998. On a dit que l’expression « les événements » avait été réservée à 1968. C’est oublier qu’on le disait déjà de la guerre d’Algérie. On a ici un cas superbe, une anthologie de considérations sur ce-qui-reste. Dont on pourrait suggérer une collection à un éditeur, sinon un nouveau genre littéraire 2. Le paradoxe de la critique est alors d’être la contre-contestation. L’espérance comme « processus de décomposition », le dogmatisme réversible.
La forme journal a été privilégiée. Le Monde, du 5 au 31 mai 98, en a refait le

feuilleton, « Les aventures de mai », par Patrick Rambaud, avec à chaque séquence un bout de vie rétrospective, « Passé-présent ». Le feuilleton à la sous-Alexandre-Dumas : « C’était à Paris, le premier samedi du mois de mai, vers le milieu de la matinée. Les deux garçons venaient de la rive droite […] ».
Un éditorial (Le Monde, 2 mai 1998, p. 13) n’a pas manqué de reprendre la formule de Céline (D’un château l’autre) si souvent imitée par tous ceux qui n’ont pas le sens du langage : « D’un Mai l’autre ». Qui n’ont pas non plus le sens de l’épigonal, et le sens de l’éthique dans la poétique. Et le sens du politique dans l'éthique. Eh oui, c’est le même, n’en déplaise aux gâche-papier. Et encore : « D’une banlieue l’autre » – de Nanterre à Saint-Denis. Et « D’une “révolution” l’autre. Il y a trente ans, c’était la rue. Aujourd'hui, c’est l’euro ». La rue, l’euro : une déclinaison qui se prend pour un sens de l'histoire.
Les anthologies, Mai 68 à l’usage des moins de vingt ans 3, accompagnent les récits d’une jeunesse d’il y a trente ans. S’il en demeure quelque chose, comme des textes dada des années vingt, c’est une puissance de révolte, une force de refus, nécessairement syncrétique, et qui ne savait rien de l’avenir, ni de son propre présent, comme toujours. Sinon le refus du tout-consommation, avec ses dogmes et ses dogmatiques. Mais c’était aussi avec d’autres dogmatismes : la Mao-vérité. Mai-Mao. Mais on ne peut pas se lasser de le redire : le monde, et

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