philo


« Travail et paresse de la vérité »
Extraits de l’intervention de Guy Lardreau

J’ai intitulé mon intervention « Travail et paresse de la vérité », et s’il n’était pas malséant de donner exergue à une simple communication orale, volontiers choisirais-je celui-ci (c’est prétérition, puisqu’en effet je vous le livre) :
« Oui, dans la paresse, est toute sagesse,
par elle les gens sont indulgents, intelligents,
c’est un rien, un souffle, un rien… »
Ces vers sont tirés d’une opérette de Planquette, Rip, dont le livret s’inspire de la célèbre légende que fixa W. Irving.
Si je n’ai pas eu trop de scrupule à rompre la bienséance que d’abord je disais, c’est qu’à ce moment je me trouve écrire, avec Esther Cotel, un petit dialogue métaphysique sur l’opérette, qui s’intitule Aucune importance. Et que je crois, justement que, comme l’opérette, « dire la vérité » n’a rigoureusement aucune importance.
Ce qui a de l’importance, chacun le sait, c’est le cul, voire l’amour, la maladie et la mort. Ou, d’un autre biais, l’argent, le pouvoir, le fusil. Termes passablement synonymes, s’il faut de l’argent pour acheter les fusils, et si le pouvoir est au bout du fusil.
La vérité, au contraire, en somme, est gracieuse, c’est-à-dire aussi bien paresseuse, c’est un luxe, si mieux vous voulez, dont la philosophie seule nous rendit le superflu d’une chose si nécessaire.
 Par provocation, un peu, je prendrai pour me faire entendre un exemple que me suggère la première de nos soirées philosophiques, qui liait assez fortement la question de la vérité à celle de la justice, lien que résume, en somme, le terme d’affaire, tel que la stratégie voltairienne en a solidifié le sens. Or, l’affaire, par excellence, bien sûr, c’est l’Affaire Dreyfus. Eh bien ! Je dis sans hésiter que la culpabilité ou l’innocence de Dreyfus n’ont aucune importance. Que le parti dreyfusard, dont, bien sûr j’aurais été, ne se fondait pas sur la vérité. Réfléchissez : la chronologie interdit cette conjecture ; personne alors ne savait ce qu’il en était « au vrai » ; c’est rétroactivement qu’on conclut le parti dreyfusard parti de la vérité. Il se fondait, dirais-je, sur la Raison. C’est-à-dire qu’en son nom à elle il s’opposait à des mesures que, de toute évidence, elle n’inspirait pas. La vérité des dreyfusards est une vérité négative : elle ne dit pas « oui » à Dreyfus, elle dit « non » aux antidreyfusards. Je ne sais pas si Dreyfus avait raison ; je sais que ses adversaires avaient tort. Maintenant, si la vérité n’a aucune importance, pourquoi dirais-je que la philosophie nous la rendit nécessaire ? Pourquoi moi, si j’ose – en tremblant – me dire philosophe, y suis-je à ce point attaché ?
Peut-être n’est-il pas inutile de commencer par quelque chose triviale tout à fait, quelque chose qu’assurément chacun sait, mais dont il est moins certain qu’on tire toujours les conséquences dernières – qui sont, après tout, assez coûteuses.
La philosophie est née d’une négation. Elle est née contre des discours, avant elle constitués, qui sembleraient, après tout, avoir même objet qu’elle.
Celui des physikoi, d’abord, qui élevaient au poème le savoir à leur époque disponible sur la nature et les formules des prêtres. Ils demandaient d’où vient qu’il y ait ce qu’il y a, comment – je parle ici avec Heidegger – l’étant parvient-il à l’éclat du paraître ? Mais aussi où doit aller l’être parlant, et pour qui persiste-t-il à être ? Si bien que si l’on faisait tenir la philosophie dans une réponse risquée aux trois questions qui font titre à un tableau célèbre de Gauguin, il y aurait eu, avant Socrate, de la philosophie.
Celui des sophistes, ensuite, qui, comme leur nom l’indique, pouvaient se dire sages puisqu’en toute chose savants ; qui encore estimaient si haut la puissance du discours que le pouvoir politique, à leurs yeux, en dépendait. Perversion qu’autorisait le régime d’Athènes, dit « démocratie », dont pourtant, tous, étant métèques, naturellement se trouvaient exclus.
Ici encore, la philosophie devrait trouver son bien. Ici encore, pourtant, elle ne le trouva pas.
De ces remarques triviales, je tire deux conclusions, et l’on pourrait dire une, parce qu’elles sont à peu près équivalentes.
La philosophie est sans objet, sauf objet emprunté et n’a, par là, aucun rapport essentiel avec la vérité, si celle-ci suppose l’adéquation à un objet quelconque.

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