Il n’y a pas d’énoncé qui, de soi, serait philosophique. Rien n’existe à la philosophie qu’une phrase travaillée. Pour elle, l’énoncé pauvre « En avril ne te découvre pas d’un fil », ne vaut pas moins que l’énoncé riche « Tous les corps tombent ».
Il suit que la philosophie n’existe que comme travail sur des énoncés d’ailleurs venus, auxquels elle représente les efforts de la paresse. Je n’ai pas dit le mot au hasard : seule la paresse, en effet, fait effort. […]
Pour dire ce qu’est la vérité pour la philosophie, j’ai proposé trois concepts, trois catégories, pour dire mieux. Il se trouve que je les ai, chronologiquement, avancés dans un ordre qui me semble aujourd’hui logique, parce que ces catégories se laissent aisément emboîter, en cercles concentriques disposer. Ce sont : nœud de discours, véracité, philosophisation ; j’y ajoute deux mandements : celui du système, celui de l’encyclopédie.
Nœud de discours, cela disait qu’il n’y a vérité pour un discours qu’autant qu’un autre, le contraignant, lui représente la vérité. Et, comme je crois, non pas universellement, mais pour une culture en tout cas où la philosophie est née et devenue – aussi peu que ce soit – agissante, il y a un nœud privilégié : philosophie, spiritualité, science (peut-être plutôt mathématiques, en tant que, bien qu’elle ne soit certainement pas une science,

 

Guy Lardreau

 

 

 

 

 

 

 

« science » ne s’entend, pour un moderne, que d’un discours, en droit au moins, capable, en chacun de ses énoncés, de mathématisation). Et ce nœud, il est clair que je le prenais à Koyré.
Véracité était un mot à distinguer du vrai, comme au faux évidemment opposé, au sein d’un discours quelconque, régulièrement constitué, une loi d’où leur opposition même procède. Par là sans rapport avec ces termes.
Philosophisation, enfin, signifie, comme on a dit déjà, que la philosophie, paresseusement, travaille. Car il y a deux façons, au moins, d’envisager la philosophie. Comme le corps complet des énoncés que l’institution reçoit pour tels. Travail mort, ou, si vous voulez, capital. Comme le travail qui s’exerce sur des énoncés donnés quels qu’ils soient, pour les élever au philosophème – cela s’appelle travail vif. Et je pense, au reste, mais cela restera pure suggestion, qu’on parlerait à bon droit de poétisation, de picturisation, musicalisation.

Aux trois catégories, il me semble devoir ajouter deux mandements.
Celui, d’abord, et tout à fait impérieux du système. Car c’est tout à fait superficiellement que la décision négative semble y contredire. Il est assez clair, à rebours, qu’une proposition positive vaut, isolément, par soi.

Que l’affirmation peut et doit se suffire d’énoncés isolés. La pensée négative, à rebours, ne valant qu’à représenter un énoncé quelconque auprès d’un autre énoncé quelconque, dont aucun positivement ne vaut, exige le système, c’est-à-dire un montage, le plus complexe, le plus symphonique, lâchons le mot, le plus tordu qu’on pourra.
Celui ensuite de l’encyclopédie. Il n’y a, dirais-je, sauf en la nature la plus brute, travail que sur un travail. Il faut ainsi que la philosophie opère sur des travaux déjà effectués, qu’autour d’eux elle fasse cercle, comme l’indique le mot encyclopédie. La possibilité, mais je crois que le choix de la philosophie tient en cela, fait qu’elle y découpe des zones libérées. Nous ne pouvons plus rêver le rêve de Leibniz, et pas même celui de Hegel, qui était déjà plus faible. Restreignons-nous alors à quelque simple apprentissage. À la maigre maîtrise d’une discipline quelconque. J’aurais appris du moins, à travers elle, la discipline qu’il faut en général pour qu’un savoir soit un savoir, et pour lui dire non. Avec ces trois catégories et ces deux mandements, nous devrions disposer de l’appareil nécessaire pour penser la relation très spéciale de la philosophie à la vérité, qui est aussi sa relation à la paresse et au travail. Et puisque, sans scrupule, j’ai commencé en citant une opérette, je conclurai sans remords par une autre, vulgaire cette fois tout à fait, de Lopez, que Luis Mariano a admirablement chantée, et dont, à la vérité, j’adresserai le refrain :

« Aucune importance,
puisque j’ai la chance
de t’aimer toujours. »
Transcription Aude Monjaret


Page Précédente

Retour au Sommaire