|

Vincent Pousson
Dans la Genèse, Noé monte
sur le mont Ararat, et au troisième jour, plante la vigne
Puis il récolte, boit le vin, mais il en ignore le pouvoir,
aussi il senivre, et le lendemain, répudie celui
de ses fils qui sest moqué de lui. Bref, il y a
déjà tout ce qui fait la riche ambiguïté
du vin, celle de sa vérité et celle du mensonge.
La vigne est une plante désordonnée
en fait cest une liane mais lhomme,
année après année, la corrige, la contrôle,
la remodèle, droite et alignée, parfaitement en
harmonie avec les paysages. Elle est donc à la fois dessence
divine, mais elle nexiste que pour autant que lhomme
lui donne un sens. En fait, tout est une question dharmonie,
et cest lhomme qui la crée. Il y a la qualité
du sol, la richesse du cépage, lensoleillement,
mais tout ça nest rien si lhomme napporte
pas léquilibre et lharmonie par son travail.
On constate que les civilisations du bassin méditerranéen,
qui ont été parmi les plus riches et ont accueilli
les grandes religions monothéistes, sont aussi celles
qui ont inventé le vin.
Vincent Pousson.
Le rapport est assez complexe entre lhomme et la
vigne. Cest quand même une des activités dagriculture
les plus intelligentes. Ce nest pas que les céréaliers
soient bêtes mais, enfin, élaborer un vin demande
une autre finesse. |
Patrick
de Marien. Cest
aussi un rapport différent parce que la vigne est une
plante pérenne, qui vit entre cinquante et quatre-vingts
ans ! Avant de planter une vigne, il faut voir comment on prépare
la terre, comment on affine les sols. On aménage ça
presque comme une chambre de bébé !
Vincent Pousson.
La vérité du produit, on peut la dire facilement,
cest le cépage, le climat, le sol et le savoir faire.
Tout le reste, cest la part de mensonge, cest le
commerce : cest ce qui sépare un Corbières
à 25 francs dun Château-Lafitte à 2000.
Mais dans le commerce, il ny a pas que le prix, il y a
aussi le message commercial. Et cest certainement là
que la vérité est la plus malmenée : toute
lidéologie de la tradition qui est attachée
à limage du vin et de son élaboration, cest
un immense mensonge destiné à rassurer le consommateur
qui, pour des raisons troubles, associe le vin à un savoir
faire ancestral dont il ne faudrait surtout pas séloigner.
Immense foutaise : il y a bien longtemps, et heureusement, que
le vin ne se fait plus au fond dune cave, avec un monsieur
qui ressemble à un moine, une chandelle à la main
Les vins que les gens préfèrent aujourdhui
sont des vins qui demandent une certaine technologie. Alors là
aussi, attention, il ne sagit pas daller trop vite,
de tomber dans dautres travers on retrouve cette
idée dharmonie. Mais lhistoire du vin est
avant tout une histoire de progrès. Et la seule tradition
dans le monde du vin, cest aller de lavant, chercher
à mieux faire, quitte à bouleverser les habitudes
! Nos civilisations avancent aussi grâce au vin : lorsque
les Romains arrivent par ici, ils ne font pas la guerre, ils
ne se battent pas, ils offrent la vigne et le vin à ce
pays et à ses habitants. Les batailles, il y en aura plus
loin, mais ici, ça progresse simplement grâce à
la vigne.
Alors, que le consommateur assimile le naturel
à la tradition, cest-à-dire à ce qui
existait avant, et on peut le regretter : quand jentends
parler de tradition, ça me fait toujours rigoler, surtout
ici, dans les Corbières, parce que sil fallait boire
le vin tel quon le faisait il y a soixante ou cent ans,
on aurait des surprises : la « typicité »,
ici, on le sait, cétait la piquette.
Cette idée de tradition, de passé,
elle pèse aussi sur une tendance un peu ridicule à
transformer le moindre cabanon en château. En France, on
voit des châteaux partout ! Cest létiquette
qui a créé ces nouveaux mensonges. Elle qui devrait
dire la vérité, elle nous entraîne dans des
effets de paraître tout à fait ridicules. Parce
que, à voir les rayons des cavistes, on dirait que depuis
dix ans, en France, on a construit plus de châteaux que
dans toute lhistoire de lhumanité
|