Autre
vérité oubliée : on se plaint souvent aujourdhui
quon nous fait boire des vins trop jeunes. Mais il y a
trois siècles, lorsquon a commencé à
expédier les grands Bordeaux, cétaient des
vins qui ne tenaient pas un an ! Lété qui
suivait la vendange, les Haut-Brion « Obrian
» disaient les Anglais, qui pensaient certainement que
le propriétaire était écossais , ils
étaient fichus !
Patrick de Marien. Alors là, on va aborder limmense
problème du goût et de son évolution. Ce
qui est considéré aujourdhui comme la véritable
qualité était parfois vu hier comme un défaut
!
Vincent Pousson.
Pour ne prendre que ces dix dernières années,
voilà ce qui sest passé. Dabord il
fallait que lon sente le bois dans le vin, à tel
point que certains en ont ajouté de façon artificielle,
avec des chips de chêne déversés dans les
cuves comme mensonge on ne fait pas mieux
Maintenant
on a une contre-mode qui veut quon ne sente plus le bois
! Jai trouvé dans des manuels du dix-septième
siècle des techniques pour enlever le goût du bois
Patrick de Marien.
Une vérité, cest ce qui sénonce.
On peut donner très précisément le taux
dacidité dun vin, son degré dalcool.
Mais lorsquil sagit de donner son goût, on
rentre dans la sensation, dans le plaisir, et on est obligé
de faire appel à des références. À
dautres vérités.
Mais la véritable difficulté,
lorsquon goûte un vin, avant même de le dire,
cest de savoir exactement ce que lon ressent. Le
directeur de la cave dEmbres, Bernard Pueyo, me racontait
son diplôme de fin détudes nologiques,
à Bordeaux. Le dernier jour, alors quils avaient
déjà leur petit diplôme à la main,
leur professeur les invite à fêter ça avec
une dernière dégustation à laveugle.
Il les installe dans une salle de dégustation, et il leur
dit : vous allez goûter cinq vins différents, et
vous allez les noter. |

Patrick de Marien
Moi, pendant ce temps, je vais changer
la lumière, et je vais vous faire entendre des musiques
différentes. Ils dégustent les cinq vins, ils les
notent, et le professeur fait une synthèse de toutes les
appréciations très différentes qui rendaient
compte de tel ou tel vin. Puis il range les fiches, et il leur
dit : « Voilà, vous avez fait sept ans détudes,
vous êtes de très bons professionnels, compétents
et avisés. Mais je veux que vous vous souveniez quaujourdhui,
vous avez dégusté cinq fois le même vin !
» Les ambiances quil avait créées avec
les lumières et les musiques avaient suffi pour que tous
simaginent quils avaient bu des vins différents
! Cétait une formidable dernière leçon
dhumilité avant de les lâcher dans la vie
professionnelle ; pour quils voient à quel point
ces choses du goût sont fragiles.
Vincent Pousson.
Cette humilité, malheureusement, cest ce
qui manque le plus aux consommateurs français. Ils sont
persuadés quils sont tous très savants, que
la France est le pays du vin, donc quils ont ce talent
inné de bien connaître le vin. Ce qui fait quon
est actuellement le pays, en Europe et dans le monde, où
lon connaît le moins bien le vin, et où surtout,
on le juge avec le plus da priori. Les grands dégustateurs
sont anglo-saxons ! Parce que ces gens-là ont fait leffort
dapprendre ; le vin, ça sapprend. |