(quelle Révolution digne de ce nom accepterait de restreindre son champ d’action à un seul pays ?). C’est enfin, plus obscurément, une volonté désespérée, et jusqu’à frôler consciemment l’imposture (au sens où Antoine Compagnon voit dans l’imposture l’attitude de celui qui n’a droit à aucune posture), de faire tenir le monde en un livre pour assurer la très provisoire revanche de la chose écrite sur une réalité quotidienne qui la refuse de plus en plus. Rolin affirme avec une belle ferveur toujours tempérée d’ironie que la littérature ne sert à rien si elle ne se fixe pas des objets presque impossibles. Il ne nie pas qu’il y ait là une certaine attitude crépusculaire, une position qui le rapproche d’un Chateaubriand, serviteur des rois rempli de la conscience que les rois de son temps étaient devenus méprisables, et ennemi de la Révolution pourtant pétri de la certitude que la Révolution seule était porteuse d’universel. Rolin revendique pour lui, à la formulation interrogative près, la grande parole de Chateaubriand : « Pourquoi ai-je été si mal placé dans mon temps ? ». L’écrivain digne d’intérêt, répond-il, est forcément déplacé ; ce sont les publicitaires ou les créateurs de mode qui sont en accord avec leur temps, qui y sont à leur place. Y avoir leur place est leur seule raison d’être, le secret de leur brillance éphémère et dangereuse. Reconnaître cet état de fait et en refuser les prestiges est, incontestablement, une preuve de grandeur. Mais cette grandeur et cette ambition ont leurs limites, du reste sans doute très consciemment assumées.
On songeait, en entendant Olivier Rolin, que cette fin de siècle, que l’on espère malgré tout plus riche d’avenir caché qu’elle ne parvient à le croire elle-même, dans sa résignation funèbre et désenchantée, est décidément proche parente de la précédente – comme si la boucle se refermait, par-dessus les ambitions révolutionnaires du milieu du siècle. Avec la grandeur et les limites indéniables d’une fin de siècle qui marque peut-être en même temps la fin d’un âge inauguré depuis la Révolution Française – auquel le mot de romantisme ne conviendra peut-être pas mal, une fois décanté l’héritage –, on a donc vu se dessiner dans les propos d’Olivier Rolin une idée de la littérature comme double lieu d’une jouissance intense de la langue et d’une irrémédiable mélancolie historique. Il y avait là de quoi progresser dans le diagnostic des apories de notre temps, ne serait-ce que pour trouver des raisons de ne pas s’y tenir.

— Jean-Yves Masson

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