Je demandai un volontaire pour venir avec moi ; le Narbonnais
Ayrix se proposa. Il était illettré et Mondiès
lui écrivait ses lettres pour sa famille ; munis dune
pelle et dune pioche, nous revînmes à lendroit
doù les obus nous avaient chassés ; quand
nous en fûmes à vingt pas, nous trouvâmes
un sac déchiqueté où seul un carnet de notes
était intact. Cétait celui de Mondiès
que comme seul souvenir de lui jenvoyai à sa famille.
Quand à lendroit où était Mondiès,
la tranchée était complètement comblée
; malgré le danger dêtre vus des Allemands,
nous fouillâmes la terre et nous finîmes par découvrir
une tête en bouillie et un képi quà
sa forme particulière nous reconnûmes aussitôt
pour être celui de Mondiès. De grosses gouttes de
sueur tombant de notre front, tremblants démotion
de tous nos membres, avec Ayrix nous rejetâmes quelques
pelletées de terre sur cette tête doù
la vie, lintelligence venaient dêtre si brutalement
arrachées et qui nétait plus quune
chose informe (
) |
Nous fîmes tout ce que nous devions faire pour essayer
de le sauver de loubli, nous plantâmes au-dessus
de lui une croix grossièrement faite avec deux morceaux
de bois et à côté une bouteille le goulot
planté en terre contenant un papier où son nom
était écrit, mais quelque obus dut bientôt
emporter tout cela et le nom de Mondiès nexistera
que dans notre souvenir. »
Louis
Barthas, tonnelier, na cessé décrire
pendant les quatre ans et demi quont duré, pour
lui, les horreurs dune guerre qui ne fut Grande que par
le sang versé. Chaque jour, à compter de la mobilisation
générale, il a tenu la chronique des menus faits
comme celle des humiliations et des révoltes. La guerre
terminée, il a repris ses carnets de tranchée et
de garnison et les a retranscrits, réécrits sur
dix-neuf cahiers qui auraient pu sombrer à tout jamais
dans loubli. Au cours dune recherche sur la mémoire
des poilus, Rémy Cazals, historien spécialiste
de la mémoire ouvrière, les a retrouvés
et publiés en 1978 dans la collection des « Actes
et mémoires du peuple », chez Maspero. Le succès
immédiat de cette édition tient sans aucun doute
à la qualité de lécriture et à
sa capacité à faire surgir lémotion,
mais aussi au fait que les témoignages publiés
jusqualors émanaient, dans leur immense majorité,
de gradés ou de lettrés. Pour la première
fois un sans-grade un caporal a pour seul privilège
de se faire tuer le premier à la tête de son escouade
disait lhorreur vécue au plus près
des rats, de la boue et du sang qui ont endommagé nombre
de ses carnets. Un soldat avait noté noir sur blanc son
dégoût des officiers hautains, des brimades, du
mépris des nantis pour la chair à canon. Non pas
dans un pamphlet, mais au jour le jour, dans le moindre détail
élevé au rang de pièce à conviction
dun réquisitoire implacable.
Louis Barthas
nétait pas un jeune homme inexpérimenté
en 1914. Il avait alors trente-cinq ans. Ouvrier agricole, il
avait connu les premiers combats syndicaux du début du
siècle puis la révolte des vignerons, en 1907.
Devenu artisan tonnelier, il avait adhéré au parti
socialiste et sétait présenté à
des élections locales. |