Jean Eustache :
l’art du soi
La projection du film Mes Petites Amoureuses, ce samedi 15 août, invite à quelques propos sur les soirées qui l’ont précédée dans la cour de l’abbaye.
Un court flash-back nous ramène quelques mois en arrière lorsque est arrêté le thème du Banquet : « dire la vérité ». Les premières esquisses de sélection tournent autour de « questions d’histoire » (portraits, relations, biographies, etc.), d’autres autour de la « question du politique » dans le cinéma américain (postmaccarthysme par exemple), autant de variations qui pourraient n’être que l’illustration de ce thème. Le Banquet propose, par ailleurs et en vidéo, des projections de documentaires et une journée de réflexion sur l’image. Le grand écran devra donc recueillir d’autres écritures que celle du documentaire (du cinéma-vérité). Reste dès lors à convier ceux des cinéastes qui, dans une posture d’interrogation itérative de leur pratique, et dans un souci d’« authenticité », traquent dans l’écriture de leurs œuvres l’énigme de la vérité dans l’art cinématographique. Si la problématique est là dès la naissance du cinéma (Lumière, Méliès, puis Griffith, Dreyer, Murnau, et tant d’autres), elle se fixe un temps sur la question du réalisme. Jean Renoir, puis Robert Bresson (ils ne sont pas les seuls), feront leurs ces interrogations : « Pour la plupart d’entre nous, il y a la vérité extérieure et la vérité intérieure. Le culte de la vérité extérieure mène à l’académisme. La reproduction de la nature sans l’intervention de l’artiste n’offre aucun intérêt. » Ainsi, parle le fils d’Auguste Renoir, réalisateur de La Règle du jeu, à propos de Carl Dreyer.
Comme en écho, et à propos de l’adaptation du récit de guerre Un Condamné à mort s’est échappé, Robert Bresson inscrit au générique de son film : « Cette histoire est véritable. Je la donne comme elle est, sans ornement. » Les légataires de ces cinéastes présents au Banquet (Renoir pour la première fois depuis 1995) sont en premier lieu ceux de la Nouvelle Vague. Ceux qui, aux Cahiers du Cinéma, vont initier la politique des auteurs, vont refléter et susciter les politiques de leur temps. « La première forme du talent aujourd’hui, au cinéma, c’est d’accorder une plus grande importance à ce qui est devant la caméra qu’à la caméra elle-même ; de répondre d’abord à la question pourquoi, afin d’être ensuite capable de répondre à la question comment », écrit Godard en 1959. Cette obsession du réel ne se confond toutefois pas pour tous avec l’abandon de la fiction. Et si Jean Rouch, Chris Marker, ou le premier Resnais s’orientent délibérément et dans un premier temps vers le documentaire, Jacques Rozier, Jacques Rivette, Jean-Luc Godard, n’auront de cesse de nous dérouter tant par leurs histoires que par leur manière de les imaginer, de les exposer, de les improviser. Sans s’écarter jamais, saisis par la « vérité de la fiction » (ainsi que la désigne Godard), de l’intention de modifier notre regard sur le monde. Dans un temps voisin, le début des années soixante, mais dans un espace qui n’est déjà plus celui de la Nouvelle Vague, quelques cinéastes radicaliseront le propos de Renoir, de Bresson, de Godard, de Resnais.

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