conséquences induites par cette règle rigoureuse
: tout vient de la langue et tout y va ; les avatars du vécu
ne sont pas du ressort du logos, la mission est de désigner,
contribuant toutefois par là même à faire
exister (car rien na de réalité avant davoir
été nommé).
Leffusion,
le lyrisme donc, quil répudia, quil décria
même, ne sont pas seuls en cause. Cest la raison
même que lon peut avoir duser de mots à
des fins artistiques et philosophiques qui se trouve mise en
question.
Prenant au pied
de la lettre létymologie du mot « poésie
», ce poiein grec, qui signifie « faire »,
« fabriquer », il se place dans la position de larchitecte
ou du géomètre, lui qui est plongé dans
une époque toute tournée vers la célébration
du décor et de lenjolivure. Il sait que les formes
et leurs structures nont dautre légitimité
que de servir à la stabilité du bâtiment
quil sagit de construire, puis dhabiter. Fi
de la fioriture, qui altère pureté et solidité.
Fi donc de lexpressivité extravertie de létat
dâme. On nhabite pas un délire architectural
; on habite un volume construit, édifié selon des
règles gérant la fiabilité des volumes,
des formes dont dépendra la stabilité de limmeuble.
Le vau-leau
et le « lâchez-tout » qui animaient la vie
poétique de son époque ne pouvaient donc lui convenir.
Scève, Malherbe, Mallarmé, cela lui aurait mieux
convenu que ce mélange dexpressionnisme et dhystérie,
prétendus « dérèglements de tous les
sens » résultant en fait de lusage dexpédients,
de stratagèmes et dartifices, si ce nest de
placebos. |
En ce sens,
dune façon souterraine et involontaire, il se tient
proche de létat desprit manifesté par
ces autres Languedociens : Valéry, Reverdy, Paulhan (chacun
à sa façon particulière).
Étrange
disposition mentale au demeurant que ce souci du vocable comme
sujet décriture principal, que lon retrouve
déjà chez Charles Cros, lhumoriste cathare,
et qui détermine par ailleurs lart, connexe, dun
Charles Trenet, dun Georges Brassens et, plus encore, dun
Boby Lapointe, autres Languedociens.
Faire du moindre
mot lespace susceptible dhéberger un macrocosme
entier, cest la grande affaire, le « truc »
de ces austères humoristes.
Cest sans
doute à partir de ce fond commun que les anciens lecteurs-commentateurs
de la Bible en sont venus à engendrer notre célébrateur
« inspiré » du Littré, du Larousse
et du Robert !
Lui aussi, comme
Cros, comme les trois « auteurs compositeurs », dune
certaine façon comme Paulhan (mais pas comme Valéry,
plus « Italien », ni comme Reverdy, plus résolument,
quoique inconsciemment, cathare), sous-tend ses exercices langagiers
dun mince mais inusable fil conducteur dhumour. Cest
dailleurs bien par là que lon pourrait, sil
en était besoin, aller enquêter, afin de déceler,
sous ce comportement magistral et imperturbable, le drame latent,
le non-dit dorigine probablement sismique, mais mis sous
scellés, et occulté à jamais.
Tel quil
se présente, Ponge est un bloc monolithique fiché
au milieu de la garrigue, signal discret parfaitement «
fondu » dans le naturalisme ambiant. Et cette chose-là,
qui ne paie pas de mine et « fait » bloc erratique,
est le produit dun savant et méticuleux travail,
exactement le contraire de l« uvre inspirée
» dont le moindre « poète » est capable
de produire treize exemplaires à la douzaine.
Pour célébrer le centième anniversaire
de Francis Ponge, avec un peu davance, ce mois de mai 1998. |