philo


« Vous êtes mes témoins »
Extraits de l’intervention de Benny Lévy

Je vais commencer par un souvenir : il y a une vingtaine d’années, dans le Gard, j’étais en vacances avec Sartre et je lui lisais un petit livre (en effet je m’informais de la chose juive) de Guy Casaril, Rabbi Siméon Bar Yochai et la Cabale. Dans ce livre j’ai lu – je lisais pour moi et pour Sartre en même temps –, cette phrase, qui venait de l’un des textes les plus anciens de la tradition d’Israël : « Le monde est créé avec des lettres. » Je ne comprenais strictement rien à ce que je lisais, pourtant j’ai su tout de suite que tout allait désormais être différent dans ma pensée. Je me souviens que Sartre avait noté cette fébrilité. C’était, précisément, un signe qui m’était fait d’un lieu inconnu. Qu’en est-il de ce signe ? En hébreu, ce même mot désigne aussi la lettre. Qu’en est-il de ce signe, voilà ma question au départ. C’était le signe qui précédait ma recherche. Et si, comme on le supposera tout de suite, ce signe a affaire avec la vérité, alors à l’évidence, on ne recherche pas la vérité (elle se dit, certes, avec recherche autant qu’il est possible). Je venais d’apprendre, sans encore me le dire, ni le dire à mon interlocuteur, que la vérité précède le savoir. C’est dire que je peux sans réserve tenir avec J.-C. Milner que la vérité ne se dit pas du lieu du savoir ni du lieu de l’exactitude. Comme c’est une précieuse correspondance, je tiendrai donc cette proposition pour notre point de départ. La preuve, J.-C. Milner la voulait freudienne : jeux de mots, hasards, lapsus, rêves, mais, je crois, il ne refuserait pas de la lire chez Antoine Roquentin dans la Nausée, ou même dans ce tout premier texte de Sartre, qui s’appelait précisément La Légende de la vérité,

où la découverte (c’est-à-dire quelque chose comme une vérité qui tombe sur la tête de Roquentin), était précisément que : « l’existence s’absentait des formes, de la mesure, de la république des égaux ». Ce sont des expressions tirées de ce petit texte. Vous vous souvenez de l’expression, dans La Nausée, : « existence tombée », et puis cette phrase d’Antoine : « La vérité, c’est la contingence. »

Et certes, puisque la vérité se dit, toute bouche peut être le lieu de son passage : le verset nous parle ainsi de la bouche de la terre, ou bien, pour ce prophète des nations, égal à Moïse en prophétie, Balaam, la vérité est passée par la bouche de son ânesse. De toute bouche, fût-elle d’égout, peut donc sortir une vérité. Nous retrouvons donc l’horreur dont nous a parlé
J.-C. Milner. Mais, l’on peut soupçonner que toutes les bouches n’ont pas la même valeur, et s’arrêter à la bouche d’Adam, à sa précédence.
Voici donc le deuxième pas que je vais risquer. Si le dire de la vérité et, disons le mot, si la prophétie peut passer par le truchement de bouches diverses, toutes les bouches ne pèsent pas du même poids. Disons-le autrement, et c’est un enseignement talmudique, le rêve, qui était donc la preuve freudienne, n’est qu’un soixantième de la prophétie. Il faut donc soutenir la proposition positive : la vérité ne se dit pas du lieu de l’exactitude, elle se dit, elle procède, par excellence, du lieu de la prophétie. Avant de soutenir la proposition elle-même, encore un geste de reconnaissance profonde en direction de Sartre. Car enfin, dire : « La vérité, c’est la contingence », voilà qui était vertigineux. À première vue, quel tourniquet !

La contingence, qui est non prédicative, l’énonce de la manière la plus prédicative : La vérité, c’est la contingence. Et les problèmes qui s’ensuivront dans toute l’histoire du texte sartrien seront nombreux. Mais pourquoi, pourquoi, malgré l’immédiate objection qui est soulevée par cette phrase, pourquoi l’a-t-il dite ? C’est que Sartre, tout en découvrant l’existence tombée, ne désespérait pas d’y lire la trace d’une relève, c’est cela même que signifie l’expression : « La vérité c’est ». Le « c’est », la copule, n’a pas de grande importance ici. La relève espérée de l’existence, voilà ce qui justifie l’expression « la vérité, c’est ». Mieux encore, ce qu’atteste le parcours de la contingence dans le texte sartrien à travers ses successives métamorphoses, c’est ceci : sous le terme de contingence, Sartre rêve de l’unicité de l’existence. Dans sa langue, contingence et singularité sont synonymes. Et si nous le disons dans une autre langue, la contingence est comme l’oubli d’un nom propre. Nous dirons donc grâce à Sartre que la contingence est le rêve de l’unicité. Au reste, c’est ainsi que j’entends, et je ne soutiens pas que c’est ainsi que Jean-Claude voulait le dire, l’axiome deux, l’axiome « anti canaille ». Si on ne veut pas être à la traîne de n’importe quelle bouche, de la bouche d’une ânesse, si on veut s’arracher à la canaillerie, il faut une vérité à la première personne. Voilà le nécessaire tribut que je paye à la langue de la philosophie pour vous dire ce qui me tient à cœur là, à savoir un Midrash central, concernant la vérité.
Le Midrash fait partie d’une littérature considérable, décisive, de l’ensemble de l’enseignement oral, et prend donc cette forme qu’on a vite traitée d’allégorie.

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