Dans Un
Fenoglio à la première guerre mondiale, le
romancier italien Beppe Fenoglio raconte une permission de son
grand-oncle, soldat de larmée italienne. En provenance
des tranchées du front, il arrive dans la ville la plus
proche de son village natal du Piémont. Il sort de la
gare et sarrête dans un café. En buvant un
verre, il remarque, dans la salle attenante au café, qui
sert de cercle aux notables de la ville, des gens attroupés
autour dune carte du front. Des épingles de couleur
y figurent les troupes qui saffrontent ; il se précipite
au milieu des patriotes darrière-salle et balaie
dun revers de main les épingles en criant «
Et la merde, et le sang, ils sont où ? ». Naturellement,
la police militaire, appelée à la rescousse, débarque,
lentraîne dehors et le renvoie au front, menottes
aux poignets, sur le premier train militaire. Ainsi sachève
la permission. Mais la question demeure.
Sous la louange
de Rome, il y a le sang et la boue des batailles. Cest
ce que rappelait Foucault en commentant la question de Pétrarque
« Quy a-t-il donc dans lHistoire qui ne soit
la louange de Rome ? ». Cest dire que sous lhistoire
des puissances et des puissants, il y a lhistoire de ceux
qui souffrent, qui peinent, qui sont dominés et quil
faut donner voix à leur présence. La question du
point de vue de celui qui veut rendre compte de « lhistoire
brûlante » du temps des hommes est centrale. Doù
faut-il parler, quelle est notre place dans le champ de bataille
? Faute de se poser la question, on court le risque décrire
toujours du point de vue des vainqueurs, du point de vue des
dominateurs, des puissants.
Lhistoire
peut-elle donner la parole aux humbles, à ceux qui ne
parlent pas, ne laissent pas de traces dans les archives ? Voilà
presque trente ans, François Furet donna à cette
question une réponse très nette : les classes inférieures
du passé ne peuvent être étudiées
que sous le signe « du nombre et de lanonymat, au
moyen de la démographie historique et de la sociologie
». À eux seuls, Les Carnets de guerre de Louis
Barthas, tonnelier, édités par Rémy
Cazals, suffiraient à montrer ce que cette réponse
« quantitativiste » a de trop rigide : il existe
des matériaux, des sources, des documents qui sont les
voix des sans-voix. |
Encore faut-il avoir la volonté de les trouver, prendre
la décision de les rendre publics.
Au-delà
même de la recherche de ces témoignages, Carlo
Ginzburg rappelle quil est possible davoir une
démarche historique « qualitativiste », qui
prenne en compte la présence et la parole des individus.
« Il a été démontré
écrit-il dans Le Juge et lHistorien
surtout grâce aux sources judiciaires, quon peut
mener des analyses qualitatives, en travaillant soit sur les
actes des procès soit, si nécessaire, sur leur
réélaboration littéraire. » Il cite,
pour exemple, la voie qua suivie Natalie Davis pour son
livre Le Retour de Martin Guerre ; dans la préface
de son livre, celle-ci explicitait sa méthode : «
En labsence des procès-verbaux (il manque au parlement
de Toulouse tous les actes de ce type relatifs aux affaires criminelles
antérieur à 1 600), jai dépouillé
les registres des sentences parlementaires pour en savoir plus
sur laffaire et mieux connaître la pratique et les
attitudes des juges. Sur la trace de mes acteurs ruraux, jai
passé au crible tous les actes notariés de plusieurs
villages disséminés dans les diocèses de
Rieux et Lombez. Quand je ne trouvais pas lhomme ou la
femme que je cherchais, je morientais, autant que possible,
vers dautres sources des mêmes époques et
lieu afin de découvrir le monde quils avaient dû
connaître et les réactions quils avaient pu
avoir. » On pourrait tout aussi bien citer les livres de
Ginzburg lui-même
et, au premier chef, Le Fromage et les Vers, dans lequel
il reconstitue tout ce quon peut savoir de la vie et de
« lunivers mental » du meunier Menocchio qui
vécut dans le Frioul au xvi e et fut brûlé
comme hérétique.
La question
de Fenoglio « et la merde et le sang, où
sont-ils ? » ne peut avoir été posée
en vain. Lhistoire, comme la philosophie et la littérature,
doivent lentendre, la prendre en compte, la faire résonner.
Jean-Claude Zancarini |