Le Carrosse d’or
de Jean Renoir
Placer, le dernier soir d’une programmation consacrée à « cinéma et vérité », Le Carrosse d’or de Jean Renoir, c’est conclure par le film qui pose le plus la question de l’artifice. C’est aussi rendre hommage à un des maîtres constamment cités par les cinéastes dont nous avons vu le travail. Une remarque de Serge Daney à propos de Jacques Rozier reliait d’ailleurs ainsi Renoir et Bresson aux générations de cinéastes français qui leur ont succédé : « Comme tous les cinéastes qui héritent à la fois de Renoir (pour le théâtre) et de Bresson (pour la haine du théâtre) [il] sait que le continu du film (le film) est fait de la somme des intermittences des personnages. »
Jamais autant que dans Le Carrosse d’or, tourné en 1952, il n’a rendu la référence aux feux de la rampe aussi manifeste. Par le sujet d’abord : au xviii e siècle, une actrice italienne vient avec une troupe de commedia dell’arte divertir les colonies d’Amérique ; là, elle hésite entre trois soupirants, le vice-roi d’Espagne, un toréador et un aventurier tiers-mondiste avant l’heure. Présent par le sujet, l’univers du théâtre l’est plus encore par le traitement : encadrement du récit par l’ouverture et la fermeture d’un rideau sur un décor de grand escalier, frontalité systématique dans la construction des plans pendant tout le film : « En principe, précise le cinéaste pour le Carrosse, il n’y a pas de contre-champ […] ; le style consiste à placer la caméra face à la scène et à tourner. »
Autant Bresson fuit le théâtre comme le montrent les disjonctions qu’il opère même sur les corps filmés, autant Renoir paraît traiter avec le plus grand scrupule l’intégralité du lieu théâtral. Mais ce scrupule,
d’être trop poussé, se colore lui aussi d’ironie.

L’intermittence des personnages, l’intensité variable de leur persona ne se sépare donc pas d’une mise en crise de la scénographie classique qui, elle, cherche toujours à suturer l’espace en le filmant dans des axes multiples.
Renoir, au contraire, joue en effet ostensiblement avec la présence-absence du quatrième côté. Ainsi la séquence de la corrida, où l’on ne voit ni les charges du taureau, ni les passes du toréador puisque la caméra filme en continu Camilla assise dans les tribunes : il ne reste plus au spectateur qu’à guetter le reflet du combat dans l’arène, les émotions de la foule et celles de Camilla, sur la faible portion de champ qu’il est permis de lire sur l’écran, c’est-à-dire avant tout le visage d’Anna Magnani. L’intermittence, c’est alors la conscience du battement entre identification et distance, entre illusion de la vie et travail de l’acteur, entre effet de réalité et artifice. C’est le moyen de rappeler à chaque instant au spectateur la vérité précaire de sa place.

— Francis Desbarats

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