E. M. Cioran


Petite théorie

L’Espagne eut des débuts fulgurants, mais ils sont bien lointains. Venue trop tôt, elle a bouleversé le monde, puis s’est laissée choir : cette chute, j’en eus un jour la révélation. C’était à Valladolid, à la Maison Cervantès. Une vieille, d’apparence quelconque, y contemplait le portrait de Philippe III : « Un fou », dis-je. Elle se tourna vers moi : « C’est avec lui qu’a commencé notre décadence. » J’étais au vif du problème. « Notre décadence ! » Ainsi donc, pensais-je, la décadence est en Espagne un concept courant, national, un cliché, une devise officielle. La nation qui, au xv e siècle, offrait au monde un spectacle de magificence et de folie, la voilà réduite à codifier son engourdissement. S’ils en avaient eu le temps, sans doute les derniers Romains n’eussent-ils pas procédé autrement ; remâcher leur fin, ils ne le pouvaient : les Barbares les cernaient déjà. Mieux partagés, les Espagnols eurent le loisir (trois siècles !) de songer à leurs misères et de s’en imprégner. Bavards par désespoir, improvisateurs d’illusions, ils vivent dans une sorte d’âpreté chantante, de non-sérieux tragique, qui les sauve de la vulgarité, du bonheur et de la réussite. Changeraient-ils un jour leurs anciennes marottes contre d’autres plus modernes, qu’ils resteraient néanmoins marqués par une si longue absence. Hors d’état de s’accorder au rythme de la « civilisation », calotins ou anarchistes, ils ne sauraient renoncer à leur inactualité. Comment rattraperaient-ils les autres nations, comment seraient-ils à la page, alors qu’ils ont épuisé le meilleur d’eux-mêmes à ruminer sur la mort, à s’y encrasser, à en faire une expérience viscérale ? Rétrogradant sans cesse vers l’essentiel, ils se sont perdus par excès de profondeur. L’idée de décadence ne les préoccuperait pas tant si elle ne traduisait en termes d’histoire leur grand faible pour le néant, leur obsession du squelette. Rien d’étonnant que pour chacun d’eux son pays soit son problème. En lisant Ganivet, Unamuno ou Ortega, on s’aperçoit que pour eux l’Espagne est un paradoxe qui les touche intimement et qu’ils n’arrivent pas à réduire à une formule rationnelle.


du destin

Ils y reviennent toujours, fascinés par l’attraction de l’insoluble qu’il représente. Ne pouvant le résoudre par l’analyse, ils méditent sur Don Quichotte, chez lequel le paradoxe est encore plus insoluble, puisque symbole… On ne se figure pas un Valéry ni un Proust méditant sur la France pour se découvrir eux-mêmes : pays accompli, sans ruptures graves qui sollicitent l’inquiétude, pays non tragique, elle n’est pas un cas : ayant réussi, ayant conclu son sort, comment serait-elle « intéressante » ?
C’est le mérite de l’Espagne de proposer un type de développement insolite, un destin génial et inachevé. (On dirait un Rimbaud incarné dans une collectivité.) Pensez à la frénésie qu’elle a déployée dans sa poursuite de l’or, à son affolement dans l’anonymat, pensez ensuite aux conquistadores, à leur banditisme et à leur piété, à la façon dont ils associèrent l’évangile au meurtre, le crucifix au poignard. À ses beaux moments, le catholicisme fut sanguinaire, ainsi qu’il sied à toute religion vraiment inspirée.
La Conquête et l’Inquisition – phénomènes parallèles issus des vices grandioses de l’Espagne. Tant qu’elle fut forte, elle excella au massacre, et y apporta non seulement son souci d’apparat, mais aussi le plus intime de sa sensibilité. Seuls les peuples cruels ont l’heur de se rapprocher des sources mêmes de la vie, de ses palpitations, de ses arcanes qui réchauffent : la vie ne dévoile son essence qu’à des yeux injectés de sang… Comment croire aux philosophies quand on sait de quels regards pâles elles sont le reflet ? L’habitude du raisonnement et de la spéculation est l’indice d’une insuffisance vitale et d’une détérioration de l’affectivité. Pensent avec méthode ceux-là seuls qui, à la faveur de leurs déficiences, parviennent à s’oublier, à ne plus faire corps avec leurs idées : la philosophie, apanage d’individus et de peuples biologiquement superficiels.


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