Michèle Gazier




La vocation









Tu es bien une des rares personnes à qui je peux dire sans provocation qu’être prof m’a sauvé la vie. Oh ! pas au sens propre, bien entendu. Personne ici n’en a jamais voulu à ma peau. Mais je crois bien que j’aurais crevé d’ennui si, un matin de septembre, je n’avais pas annoncé à tous ces bourgeois argentés qui sont ma famille : dans sept jours, je rentre à l’Éducation nationale. Leur tête !… D’abord, ils n’y ont pas cru. Ils ont pensé que c’était encore là une de mes provocations gauchistes. Ensuite, ils se sont employés à me faire changer d’avis.
— Comment peux-tu faire ce métier, toi qui as tant de possibilités intellectuelles. L’enseignement est idéal pour des jeunes gens méritants, mais toi, enfin… Tu sais bien que ton père ne rêve que de te voir prendre sa succession à la galerie. Tu es si artiste, si brillante. Professeur !…, tu plaisantes, ce serait vraiment ridicule…
J’ai résisté comme un roc. Je serais prof d’espagnol dans un lycée d’État. Si tu savais, Clara, toi ma petite fille tombée du ciel, ce que ces réacs de Bourdet-Landon ont pu raconter sur moi, uniquement parce que je dérogeais. Je m’avilissais, c’était leur mot, en allant traîner mes vingt-cinq printemps épanouis dans des lieux dont mes parents ni mes grands-parents n’auraient à aucun prix franchi le seuil. Cela t’étonnera peut-être. Aujourd’hui les temps ont changé, mais chez les
 

 

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