Bourdet-Landon, on avait toujours eu des précepteurs que
lon traitait en domestiques. Ma mère, dont les origines
sociales étaient bien moins brillantes que celles de son
époux, tenait particulièrement à leur faire
sentir quils étaient à son service au même
titre que la bonne ou le jardinier.
Tu te renfrognes,
Clara. Je vois le bout de ton nez se retrousser dindignation.
Tu as raison, bien sûr, mais tu sais, ce sentiment de révolte
qui est aujourdhui le tien ne ma jamais abandonnée
depuis lenfance. Je vais avoir soixante et dix ans. Jen
avais douze quand jai décidé de rompre avec
cette vie trop dorée qui métouffait. Je ne
sais plus aujourdhui ce qui ma ouvert les yeux. Longtemps,
je me suis raconté, et jai raconté aux autres,
que cest Victor Hugo qui était à lorigine
de ma conversion sociale. Jaurais rencontré les
pauvres derrière une phrase des Misérables comme
Claudel avait eu la révélation de Dieu derrière
un pilier de Notre-Dame. Cest bien trop joli pour être
honnête. Cest la solitude et lennui qui mont
sans doute donné envie de pousser les grilles du parc
de mon enfance qui, pour moi, ressemblaient tant à une
prison. Dehors, les enfants jouaient, riaient. Ils se connaissaient
tous. Ils allaient à lécole ensemble. Les
filles portaient des tabliers à carreaux de toutes les
couleurs. Moi, dans mes jupes plissées bleu marine et
mes chemisiers blancs denfant de Marie, je mourais denvie
et de honte, cachée derrière les voilages, à
les voir si gais, si libres.
Je métiolais sous le regard sévère
de cette pauvre demoiselle Minchet, ma préceptrice, qui
me faisait parler latin sous prétexte que cest plus
convenable, plus chic pour une jeune fille de mon rang de savoir
sexprimer dans la langue de Cicéron, et surtout
dans celle de Monseigneur lÉvêque, un cousin
éloigné, que lon conviait à table
une fois lan. Par bonheur les enfants ne dînaient
pas avec les grands
Ton amoureux,
petit-fils de mon cur et vieux complice, a suivi mon exemple,
Clara. Je le revois encore le jour où il a décidé
de ne pas être lingénieur polytechnicien que
sa mère, ma fille, son père et tous les Bourdet-Landon
et autres de Sanget voyaient en lui avant même sa naissance.
Ses vingt sur vingt en mathématiques avaient avivé
leurs espoirs. Sa « prépa maths » au lycée
Henri IV devait le conduire à intégrer «
lX dans la botte », prédisait son père.
Au pire, il serait centralien. Mais voilà, chère
Clara, ton Éric avait sa petite idée |
derrière la tête. Lui que jai souvent gardé
lorsquil était bébé, lui que jai
pris en pension chez moi alors quil entrait en seconde,
lui, il a décidé quil serait enseignant,
comme sa grand-mère. Au terme de sa très brillante
« prépa », il a intégré
lécole normale supérieure. Il serait agrégé
de mathématiques et finalement prof de lycée.
Jignore
comment naissent les vocations et même si elles existent.
Je crois quil y dans toute vie des circonstances qui vous
révoltent et qui vous poussent. Je ne serais jamais devenue
professeur despagnol sans le mépris profond qui
entourait cette langue et ceux qui la parlaient. « Une
langue de vendangeurs, démigrés »,
disait-on chez nous. Quant à Éric, il ne maurait
pas suivie sur cette voie sans notre rencontre avec Claudine.
Cétait
il y a tout juste quinze ans. Mon gendre venait dêtre
envoyé en poste diplomatique en Inde. Ma fille avait hésité
à le suivre à cause dÉric. «
Pas question de traîner ce brillant élève
chez les sauvages », avait-elle déclaré.
Jai commencé à rêver en silence à
un arrangement possible : les parents dÉric partiraient
pour lInde et je garderais leur fils chez moi. Mais il
fallait absolument taire ce vu si je voulais quil
puisse un jour se réaliser. Jai joué à
fond le jeu du départ. Jai même acheté
des vêtements « coloniaux » à Éric.
Tu aurais vu la tête de ma fille que la perspective dune
scolarité indienne terrorisait
Elle a fini par craquer.
Son fils resterait en France. « Dans un pensionnat chic
? », ai-je demandé perfidement. Elle na pas
répondu tout de suite. Je savais quelle abandonnerait
cette idée, si toutefois elle lavait eue, en apprenant
les prix de pension.
Tu vas croire,
ma pauvre Clara, que je suis une mère indigne. Je dirais,
moi, que je suis une mère sans illusions. Jai aimé
Christine passionnément, dautant plus fort que très
vite son père est parti et quil ne me restait plus
quelle. Mais Christine, elle, se sentait toujours plus
à laise chez mes parents que chez moi. Elle adorait
le luxe de la grande maison familiale, le parc, le poney
Elle a dabord demandé à y aller tous les
week-ends, puis aussi le jeudi. Et, comme mon F3 nétait
pas très éloigné du château Bourdet-Landon,
elle a fini par sy installer. Jaurais pu my
opposer. Je nai rien dit. Sans doute cela marrangeait
aussi. Ce célibat soudain me permettait dêtre
le prof disponible, la nonne |