1. La jeunesse (les études, la formation intellectuelle, la direction des galeries d’art)
—
Nous aimerions que vous nous racontiez vos premières
années turinoises et les milieux familial, intellectuel et scolaire
dans lesquels vous avez commencé votre apprentissage.
— Je ferai un effort pour raconter parce que je ne suis
pas très capable de raconter, surtout de raconter ma vie. Je suis né à
Turin en 1909. Ma mère était professeur à l’école primaire, mon père
était employé dans l’administration de l’hôpital des maladies mentales
de Turin. On habitait même dans l’hôpital. Ce qui, pour moi, a une
certaine importance parce que je me rappelle d’avoir eu comme spectacle
quotidien de ma vie les jardins où les malades qui étaient seulement
des femmes, à Turin, marchaient presque tous les jours d’avant en
arrière. Et cela a été pour moi une certaine expérience psychologique,
si on peut dire, remarquable. Cela a été une certaine idée du monde qui
m’a donné, je crois, une passion pour la rationalité, comme une sorte
de réaction à ce spectacle quotidien. Après, naturellement parmi les
premiers souvenirs, je me rappelle de la Première Guerre mondiale. Ce
qui a eu pour nous – j’étais alors enfant – une certaine importance.
Pour l’Italie, ce fut le passage de l’alliance avec les empires
centraux, ce qui était très peu populaire, à l’alliance avec la France
et l’Angleterre, qui, pour nous, étaient déjà au fond des démocraties
bourgeoises, mais quand même très différentes des pays de l’Europe du
centre qui étaient alors absolument réactionnaires. Après, je me
rappelle – j’avais alors 12, 13, 14 ans – d’avoir décidé d’être
peintre. Je m’amusais beaucoup à faire du dessin, mais cela n’avait
absolument aucune valeur. Tout de même je cherchais à être peintre.
J’ai peint pendant quelques années à l’école, ce qui n’était pas
approuvé par les maîtres du lycée, ni par mes parents, je dois le dire.
Et à 16 ans, j’ai même exposé dans la plus importante exposition à
Turin, j’avais alors 16 ans et j’étais dans la deuxième classe du
lycée. Je me rappelle qu’on a fêté le plus jeune et le plus vieux, et
le plus vieux était le sculpteur Gemito. Après, je suis parvenu à
l’examen du bachot, puis je suis entré à l’université d’abord à la
faculté de droit, puis, par hasard, dans la classe où Lionello Venturi
donnait des leçons d’histoire de l’art. Il parlait des
Impressionnistes. Il y avait sur l’écran l’image de l’
Olympia de
Manet. Et j’ai compris que la peinture des autres m’intéresserait
beaucoup plus que la mienne. J’ai abandonné du jour au lendemain sans
aucune douleur l’idée de faire de la peinture. Et je suis passé
naturellement de la faculté de Droit à la faculté des Lettres, où j’ai
surtout étudié l’histoire de l’architecture, justement pour me délivrer
de ce jugement facile qu’un peintre, même jeune, avait sur les choses
de la peinture. Je me suis d’abord occupé de l’histoire de
l’architecture et, étant encore étudiant de troisième année, j’ai fait
un travail sur Palladio que Venturi a voulu publier dans sa revue.
C’est comme cela que j’ai commencé mon travail, disons d’écrivain
d’art, il y a soixante et un ans, en 1930. À l’université, j’étais lié
avec un petit groupe d’étudiants qui n’était pas fasciste du tout, qui
ne faisait pas de l’antifascisme professionnel, mais qui était
antifasciste. Il y avait parmi eux l’écrivain Cesare Pavese, le
critique de la littérature russe Ginzburg qui a été tué par les
allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, le critique musical
Massimo Mila, et le philosophe de la politique Norberto Bobbio, qui est
toujours vivant et que je rencontre encore quelquefois. Ce fut pour moi
une période très importante dans ma formation intellectuelle parce que
j’ai alors rencontré des personnages assez décisifs pour l’époque ;
surtout la rencontre avec Benedetto Croce. Et je dois dire que
Benedetto Croce était – tout le monde le savait – un peu le drapeau des
intellectuels antifascistes italiens. Mais d’un autre côté, Croce était
préoccupé par le fait que les intellectuels italiens, pour faire de
l’antifascisme, pouvaient se détacher de la recherche scientifique. Et
il nous conseillait toujours de ne pas nous éloigner de nos études pour
faire de la politique. Je me rappelle qu’une fois Croce m’a dit : « Eh
bien, si vous voulez faire de l’antifascisme, écrivez un bon essai sur
le Tasso. » Je ne sais pas pourquoi sur le Tasso, mais c’est ainsi.
Cela veut dire que à cette époque-là, pour les intellectuels italiens,
antifascistes, ce qui surtout les dégoûtait, c’était la vulgarité
culturelle du fascisme. Je dois dire pas tellement les idées
politiques, le fascisme n’avait pas de grandes idées politiques. Non
pas tellement cela. D’ailleurs, on était absolument séparés du monde
ouvrier ; on n’avait pas une idée de ce qu’était le socialisme. Je me
rappelle d’avoir connu cela pendant la Deuxième Guerre mondiale, et
surtout pendant la Résistance qui a été pour les intellectuels italiens
une chose d’importance incroyable, surtout parce qu’on a pu lire
d’abord des choses qu’auparavant il était impossible de lire. Je me
rappelle que c’est seulement après la chute du fascisme qu’on a pu lire
Gramsci parce qu’il était impossible de trouver les livres de Gramsci
avant. On pouvait trouver Marx, mais en allemand, chez les libraires,
mais impossible de trouver Gramsci, et même impossible d’acheter un
livre. L’achat de
La Condition humaine de Malraux était suffisant pour aller en prison.
Je suis entré en 1933 dans l’administration des
Beaux-Arts, dans les musées. J’ai été, en premier, attaché à la
Pinacothèque de Turin, puis chargé de la direction de la Pinacothèque
de Modène qui est une galerie formidable détenant des chefs d’œuvre
parce que c’était la galerie Estense qui avait été déplacée de Ferrare
à Modène en 1507. Puis je suis parti à Rome, au ministère qui était
alors celui de l’Instruction publique, comme inspecteur pour les musées.
—
En quoi consistait le travail de directeur de galerie ou
d’inspecteur ? Était-ce un travail, à l’époque, très différent de celui
d’aujourd’hui ?
— Non. C’était, je dois dire, un travail absolument
autonome. Naturellement, on était dépendant de l’administration
centrale. La galerie de Modène dépendait de l’administration de
Bologne, mais dans la direction du musée, on était autonome, seulement
on n’avait presque pas d’argent pour le faire fonctionner. Ensuite, je
suis allé à Rome, au ministère, comme inspecteur technique (c’est comme
cela qu’on les appelait alors) justement pour les musées, pour la
restauration. Et je me rappelle à cette époque-là de quelque chose qui
a eu pour moi une certaine importance : l’amitié, je dois dire,
fraternelle avec Cesare Brandi qui a été un critique, un poète, et un
théoricien de l’art très important pour l’Italie, avec Roberto Longhi
qui fut, lui, le grand critique que tout le monde connaît. Je me
rappelle aussi, comme une chose un peu plus importante que les autres,
que j’ai pu fonder l’Institut central pour la restauration qui fut le
premier, pas seulement en Europe, mais dans le monde. Son but était de
transposer la restauration des tableaux anciens, mais naturellement
aussi les bronzes, etc., du plan empirique et artisanal sur un plan
scientifique. Pour la première fois, nous avons eu non seulement tout
un matériel (les rayons X, etc.) ce qui était alors d’avant-garde dans
les études critiques, mais nous avons eu des chercheurs en chimie, en
physique, spécialisés dans le travail scientifique par rapport à la
restauration de la peinture, surtout de la peinture ancienne.
2. L’histoire de l’art entre les deux guerres et après
la Seconde Guerre mondiale. Le rôle de l’historien par rapport à la
ville
—
Plus généralement, quel était l’état de l’histoire de l’art, en Italie, dans les années 30 ?
— Il y avait, on peut dire, deux écoles. Nos maîtres
étaient Adolfo Venturi, l’auteur de vingt ou vingt-cinq volumes, et son
fils Lionello Venturi qui après avoir quitté l’Italie parce qu’il était
antifasciste s’est établi à Paris, a vécu à Paris, puis est parti en
Amérique, et enfin est rentré en Italie immédiatement après la guerre.
Il y avait donc deux écoles : la première était une école qu’on
pourrait appeler de connaisseurs, de recherche philologique, dont le
chef reconnu fut Roberto Longhi avec même une remarquable valeur en
tant qu’écrivain. J’ai très bien connu Longhi, on a même eu des
difficultés, notre amitié n’a pas été sans difficultés. Mais j’ai quand
même beaucoup appris par la fréquentation de Roberto Longhi. Mon
maître, surtout dans l’art du Moyen Âge, fut Pietro Toesca qui a écrit
le grand volume sur l’histoire de l’art du Moyen Âge en Italie. Après
la guerre, disons-le comme cela, la situation était encore plus
clairement divisée : d’un côté, l’école de Rome où j’étais alors
professeur à l’université parce que j’avais succédé à Lionello Venturi.
C’est lui qui avait désiré que je lui succède, et là j’ai surtout
développé la recherche qui a été le but de toute ma vie : le contenu
des idées des œuvres d’art. J’étais persuadé, et je suis toujours
persuadé, qu’il y a toute une culture qui n’est pas secondaire
vis-à-vis de la culture littéraire ou philosophique de l’époque, mais
qui n’est pas tellement connue parce que évidemment le langage
figuratif, le langage visuel est beaucoup moins répandu que le langage
verbal. J’ai toujours cherché à reconstruire la philosophie des
artistes jusqu’à mon dernier travail sur Michel-Ange
(
Cf. la bibliographie) que j’ai cherché à décrire, comme peut-être pour Erasme de Rotterdam, comme le plus grand philosophe du XVI
e
siècle. Mais pour revenir à l’histoire de l’art, du côté du
connaisseur, dont le chef reconnu était Roberto Longhi, ce dernier a
développé une recherche qui est très respectable sur les structures
figuratives et là, on pourrait dire, sur la verbalisation de l’image.
Tandis que, de l’autre côté, il était surtout question de la recherche
des idées dans les œuvres d’art. Et bien, si vous voulez, c’est un peu
amusant, et pour amuser, les jeunes disent que l’histoire de l’art en
Italie était partagée entre les « longhistes » (les élèves de Longhi)
et les « arganistes » (mes élèves). Et bien maintenant, je dois dire
que cette situation est encore la situation actuelle. Peut-être en ce
moment, préfère-t-on l’autre côté, le côté des élèves de Longhi, des
disciples de Longhi. Tandis que tout de suite après la guerre, c’était
le courant de Venturi et le mien qui était beaucoup plus fort, le
courant, disons-le comme cela, des idées. Et ça se comprend parce que
notre courant était évidemment lié à des problèmes philosophiques et
aussi à des problèmes de politique. Notre courant d’idées était un peu
la gauche de l’histoire de l’art, en Italie. Tandis que dans les autres
[courant] il y avait une attitude plus conservatrice. Je ne dis pas
réactionnaire, mais quand même conservatrice. Et puis en ce moment, il
faut le reconnaître, les forces politiques conservatrices sont beaucoup
plus fortes que les forces socialistes qui sont dans une crise très
grave. Évidemment, aujourd’hui, le courant conservateur est beaucoup
plus fort. Pour moi, il n’est évidemment pas question de changer d’idée
; c’est un peu tard à 82 ans de changer d’idées. Cette « dualité », si
on peut dire, entre les conservateurs, c’est-à-dire les connaisseurs,
et les critiques est toujours assez remarquable en Italie. Et je vais
expliquer cette différence. Les critiques qui travaillent sur l’œuvre
d’art comme quelque chose d’unique, le chef d’œuvre, ou l’œuvre très
caractérisée quand même, est naturellement conduit à se lier avec les
expertises et le marché. Et ça se comprend très bien d’ailleurs. On
peut même faire du marché antiquaire d’une manière très correcte, ce
n’est pas facile, mais quand même on peut ou on pourrait le faire.
Tandis que le courant que nous avons appelé « critique » s’est lié
surtout avec la politique des biens culturels, en se battant contre
toute forme de privatisation du patrimoine culturel italien, et en se
battant pour l’affirmation d’un intérêt public, même des œuvres d’art
qui sont de propriété privée : interdiction de les exporter, obligation
de les faire connaître, les rendre à leurs propriétaires pour que tout
le monde puisse en jouir. Et ça évidemment, porte vers une politique de
gauche, et porte vers les intérêts de ce qui est considéré comme un
patrimoine artistique et historique, surtout de propriété publique, la
ville, les problèmes de l’urbanisme. Évidemment moi, en tant
qu’historien de l’art, ce qui surtout m’intéresse c’est l’urbanisme,
les problèmes d’urbanisme du centre historique, c’est évident, et ce
pour des raisons professionnelles. Mais vous le savez très bien, et
Rome peut vous le montrer, que les possibilités de conserver le centre
historique se trouvent dans l’organisation des périphéries. Le danger
pour le centre de Rome est justement la périphérie de la ville qui a
été bâtie par la spéculation foncière, la spéculation immobilière et
qui à cause de cela n’a pas une possibilité de fonctionnement
organisée. C’est un poids lourd sur le centre historique de la ville.
Aujourd’hui même, si vous habitez dans la périphérie et si l’après-midi
vous devez faire un télégramme, vous devez venir dans le centre de la
ville. Toutes les organisations culturelles importantes sont dans le
centre de la ville. Il n’y a presque aucune activité culturelle dans
les périphéries. Ce qui produit une déchéance remarquable du niveau
social. Et voilà pourquoi les critiques d’art, disons le côté critique
des historiens de l’art, sont presque tous liés avec la politique, et
surtout avec la politique de gauche. Voilà pourquoi j’ai été maire de
Rome, puisque les partis de gauche étaient persuadés qu’il était
important d’avoir un historien de l’art, maire de Rome.
—
On reviendra un peu plus tard à cet événement. Mais
est-ce que, dans votre jeunesse, au moment où vous avez commencé vos
études, cette dualité était déjà marquée dans la critique d’art
italienne ?
— Oui, elle l’était déjà. Mais ces deux parties n’étaient
pas divisées comme aujourd’hui. Je dois aussi dire qu’il y a dix ans,
la division était beaucoup plus grande qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, il
y a des rapports assez amicaux entre les deux parties. Et je crois que
ce n’est pas grave d’avoir cette dualité parce qu’au fond les
connaisseurs qui sont intéressés à la singularité de l’œuvre d’art ont
leur valeur pour affirmer cela dans les musées, même dans les villes.
On doit surtout conserver cette valeur. Pour nous, c’est surtout le
contexte qui importe : même pour les œuvres d’art qui ne sont pas
tellement importantes, même pour le patrimoine artistique du village,
comme c’est en Italie, mais aussi en France, et un peu dans toute
l’Europe, là où la culture artistique était très étendue dans les pays,
même dans les petites villes, même dans les villages où il y a une
église qui a une certaine importance. On ne peut pas oublier que toute
l’histoire européenne, les villes européennes, ce sont des villes qui
ont une histoire.
3. Quelques portaits d’historiens d’art
—
Au
cours de votre carrière, vous avez connu un certain nombre d’historiens
d’art, comme Francastel, Panofsky ou des connaisseurs comme Berenson.
Est-ce que vous pourriez nous dresser des petits portraits de chacun
d’entre eux ?
— Bien sûr, bien sûr, je peux vous dire même mes rapports
d’amitié avec les collègues français. D’abord en Italie, comme vous
avez nommé Berenson. Berenson a été évidemment un grand connaisseur. Il
était d’un caractère très difficile. Je l’ai rencontré, je l’ai connu
très bien. C’était un homme très aimable, mais il était persuadé qu’il
était unique, et que tout le monde devait le suivre.
En France, j’ai eu beaucoup d’amis. J’étais ami avec
[André] Chastel, dont je regrette la fin, l’année passée. Je sais très
bien que Chastel a été l’un des plus grands historiens de l’art
italien. Il était en Italie comme chez soi. Mais mon ami, surtout, en
France, fut Pierre Francastel. J’étais lié d’une amitié profonde avec
cet homme dont l’importance n’a pas été tellement reconnue, en France.
Il était un homme d’un caractère difficile, je dois le reconnaître,
mais c’était un homme qui avait une originalité, un point de vue
toujours perçant, qui arrivait au centre du problème avec une force de
critique, surtout de critique de ses collègues, et surtout peut-être de
Chastel...
Après, j’ai eu naturellement des rapports avec tous les
historiens de l’art français d’autant plus que j’ai été pendant des
années président de l’A.I.C.A. (l’Association Internationale des
Critiques d’Art) et pendant quatre ans, le président du Comité
International d’Histoire de l’Art. J’ai alors rencontré tous les
collègues français. On a toujours été en grande amitié, et je pense
qu’il faudrait maintenant retrouver une collaboration, une coopération
entre les historiens de l’art italien et les historiens de l’art
français parce qu’ils ont des problèmes communs, des problèmes qui sont
les mêmes problèmes, et surtout ceux pour la protection du patrimoine
artistique, et surtout pour ce problème qui va s’ouvrir en 1992 de la
circulation libre des œuvres d’art dans le marché européen, où des pays
comme l’Italie et la France peuvent être vraiment des victimes. Nous
sommes en rapport avec les français pour chercher, si possible, des
lois, des principes de droit international pour la protection du
patrimoine artistique.
—
Pouvez-vous nous parler d’Erwin Panofsky et de Wittkower que vous avez connus ?
— Je peux vous parler d’Erwin Panofsky. J’ai de Panofsky
un souvenir qui est vraiment chargé de gratitude, de reconnaissance. Et
je vais vous raconter ça. Je l’ai connu quand j’étais très jeune, et je
me rappelle de Panofsky avec une reconnaissance énorme parce que la
rencontre a eu une importance très forte sur mon existence. J’étais
encore étudiant à l’Université, et j’avais écrit cet essai sur
Palladio, dont je vous ai déjà parlé. J’étais à la maison, je
travaillais à ma thèse de diplôme, et on a sonné à la porte. Je suis
allé ouvrir, j’étais seul à la maison ; il y avait un petit monsieur
qui demande :
« Vous êtes Monsieur Argan ?
— Mais oui, vous cherchez mon père, peut-être, qui est dans son bureau ?
— C’est votre père l’historien de l’art ?
— Oh non ! mon père n’est pas historien de l’art.
— Mais qui a écrit l’essai sur Palladio ?
— Ah ça, c’est moi !
— Oh ! Herr Kollege, Erwin Panofsky. »
Alors, naturellement, je suis sorti avec lui, on a fait le
tour de Turin ensemble ; on est restés en correspondance ; on
s’écrivait. Il habitait alors Hambourg, Alte Rabenstrasse n° 14. Après,
il est parti en Amérique, parce qu’en tant que juif il était persécuté.
Notre correspondance a été interrompue évidemment parce que on ne
pouvait pas communiquer surtout après la guerre (pendant la guerre ce
n’était pas possible). Tout de suite après la guerre, je l’ai cherché,
et lorsqu’on m’a nommé professeur, on m’a appelé à l’université de
Rome. J’ai décidé de payer ma dette envers Panofsky, et j’ai eu le
plaisir de le faire professeur
honoris causa de l’université de
Rome. Quelque temps après, il est mort. Et je me rappelle que je lui
avais écrit une lettre – je ne savais pas qu’il était malade – en lui
disant que j’allais diriger une revue :
La Storia dell’arte qui
existe encore et que j’aurais désiré publier dans le premier numéro une
contribution de lui. J’ai reçu une lettre en anglais, quelques mots
seulement : « Sorry, but impossible. I am terribly ill. » Et après, à
la main, « Adieu, Panofsky ». Quelques jours après, il est mort. Je me
rappelle de Panofsky comme quelqu’un qui m’a fait du bien, beaucoup de
bien, avec ses gestes d’une hauteur de civilisation extrême. D’aller
chercher un inconnu, un étranger – il ne savait pas que j’étais un
jeune homme et que c’était mon premier essai – seulement parce qu’il
avait été d’accord avec les idées exposées et que j’avais pensé grâce à
Panofsky, d’ailleurs.
Avec Wittkower, on a été de grands amis. Je l’ai connu
grâce à une bourse d’études que j’avais gagné dans un concours. Je suis
allé à Rome en 1931, et naturellement, j’ai travaillé à la Bibliothèque
Hertziana où Wittkower était l’un des historiens de l’art. Alors, on
s’est rencontrés, on s’est retrouvés avec Heydenreich qui, le pauvre,
est mort, avec Krautheimer aussi, qui est toujours vivant à 93 ou 94
ans et qui habite toujours Rome. On s’est rencontrés et alors on s’est
trouvés à dire du mal du fascisme et du nazisme. Et on s’amusait même à
se rendre de petits services comme par exemple, de faire des compte
rendus assez sévères des écrits des adversaires. On écrivait, on
faisait des comptes rendus. Je faisais des comptes rendus sur des
professeurs allemands amis du nazisme. Ils faisaient des comptes rendus
sur les professeurs fascistes.
4. Le fascisme et la guerre
—
Pour revenir un peu en arrière, justement,
comment s’est traduite dans votre milieu universitaire la montée
progressive du fascisme, en Italie ? Comment l’avez-vous ressentie ?
— Ce n’est pas une expérience personnelle parce qu’alors
j’étais au service des musées, je n’étais pas à l’université. Je suis
entré à l’université, c’est vrai, en 35 (chez vous on dit maître de
conférences, chez nous on disait « libero docente »). Ensuite, je suis
entré comme professeur ordinaire à l’Université après la guerre en 54.
En tout cas, je peux dire que pendant le fascisme il y avait des
professeurs, comme partout lorsqu’il y a une oppression politique, qui
étaient fascistes mais qui acceptaient de discuter avec leurs
adversaires. Je me rappelle, par exemple, que presque tous les
intellectuels italiens, moi-même, qui ont eu des problèmes avec le
fascisme ont été aidés par Gentile qui était fasciste, mais qui était
ouvert vis-à-vis de ses collègues, même antifascistes. Il y en avait
d’autres qui vous dénonçaient. Cela c’était tout à fait autre chose,
évidemment. Même chose parmi les artistes. Par exemple, il y avait des
artistes fascistes qui étaient dangereux parce qu’ils pouvaient leur
arriver de vous dénoncer. Mais il y en avait d’autres qui étaient
fascistes tels que Sironi. Tous les artistes qui ont eu des problèmes
avec le fascisme on été aidés par Sironi, je dois le dire. C’est la
vérité. Il faut toujours se rappeler qu’en Italie, le fascisme était
tout à fait autre chose que le nazisme allemand. Les fascistes
n’avaient aucun intérêt pour la culture. S’il n’y avait pas quelqu’un
qui vous dénonçait, si vous n’écriviez pas très clairement contre le
fascisme, tout passait. Benedetto Croce a écrit toute sa vie contre le
fascisme sans faire de l’antifascisme, en faisant tout simplement un
peu de critique en marge. Mais quand même il a écrit contre le
fascisme, et il n’a pas eu de problèmes. Évidemment, il était en dehors
de toute activité officielle, mais il n’a pas eu de problèmes. C’est
dire qu’en Italie, une certaine autonomie et liberté de la culture ont
été gardées, non pas grâce à une certaine forme de libéralisme de la
part du fascisme, mais justement à cause de la grossièreté culturelle
du fascisme qui surtout était persuadé que les intellectuels étaient
des gens qu’on pouvait laisser parler, discuter, etc. et que cela
n’avait aucune importance. Tout cela a changé lorsque le fascisme s’est
lié avec l’Allemagne. L’Allemagne cherchait à imposer aux pays alliés
les choses les plus infâmes, elle le faisait pour avoir des complices.
On a imposé la lutte contre les juifs, ce qui en Italie était tout à
fait incompréhensible puisqu’on était en rapport d’amitié avec tous les
juifs. Pendant la persécution contre les juifs de la part du fascisme,
et surtout lorsqu’il y a eu l’occupation allemande, chacun de nous
avait « son » juif à la maison pour empêcher qu’il soit pris et puis
déporté en Allemagne. Le problème est autre. Le problème est que dans
un pays totalitaire, où il y a un gouvernement totalitaire, même si ce
gouvernement ne fait pas une politique culturelle, même les
intellectuels libres sont embarrassés par cette situation. Ils sont
seulement, en apparence, des intellectuels libres, mais ils ont une
sorte de complexe d’infériorité qui les bloque, et leur pose des
limites.
Je vous disais que nous étions dans l’impossibilité
d’avoir une idée quelconque de la question ouvrière, qui était pourtant
une question également culturelle. Nous avons appris à connaître les
problèmes culturels d’une économie socialiste des travailleurs dans une
période capitaliste dominante, pendant la résistance, lorsque nous
avons eu comme camarades de lutte des ouvriers, lorsque nous
découvrions qu’ils avaient une culture tout à fait différente de la
nôtre, mais qu’ils avaient une culture. Je me rappelle que lorsqu’en
1953, on a fait à Rome, après la guerre, la première exposition Picasso
à la Galerie nationale d’art moderne, une très belle exposition, et
étant dans le comité [d’organisation], j’étais là lorsque les ouvriers
ont ouvert les caisses où il y avait les tableaux de Picasso. Et comme
vous le savez, même alors, pour faire une exposition, il fallait
travailler la nuit. (J’ai dit que les expositions sont le contraire du
mariage parce que tout dépend de la dernière nuit, on travaille la
dernière nuit.) Bref, lorsque les ouvriers ont découvert les tableaux
de Picasso, ils ont ri ; ils riaient et à un moment donné, ils ont dit
: « Mais regardez ! regardez cette couleur rouge ! mais il sait
peindre, il est capable de peindre ce type-là, il connaît son métier. »
Et j’ai vu les ouvriers qui étaient là à travailler, comprendre, je ne
peux pas dire comprendre de mon point de vue mais de leur point de vue,
comprendre Picasso. Et c’était bien naturel. Moi, j’étais un
intellectuel bourgeois, et je comprenais Picasso en fonction de ma
culture d’intellectuel bourgeois, eux, ils étaient des travailleurs,
ils comprenaient Picasso en fonction de leur culture de travailleurs.
Pour revenir à la question que vous m’avez posée, je dois
dire que jusqu’en 1938, lorsque l’Italie s’est liée avec l’Allemagne,
il y avait une sorte de..., je ne dis pas de liberté, mais de tolérance
pour les intellectuels antifascistes, s’ils ne faisaient pas de
l’antifascisme actif. Il faut dire qu’alors, même dans le fascisme se
sont développées des forces pour l’art moderne, contre le nazisme. Je
me rappelle, par exemple, que le ministre de l’instruction publique
d’alors, qui était Giuseppe Bottai était un homme intelligent qui
comprenait l’art moderne et qui a protégé l’art moderne italien et la
connaissance de l’art étranger contre le fascisme. Je peux vous dire
que la seule revue qui a pu publier, parce qu’on ne pouvait pas l’en
empêcher, l’image de
Guernica de Picasso en 1937, a été la
revue du ministère des Beaux-Arts, ministère de l’Instruction publique.
Je dois dire que l’homme qui a empêché les émissaires d’Hitler et de
Goering d’emporter en Allemagne des chefs d’œuvre de l’art italien,
contre les ordres que Mussolini avaient donnés, à savoir de les laisser
sortir, que cet homme est Bottai. Naturellement, il n’a pas toujours
réussi ; des choses sont sorties, mais d’autres ne sont pas sorties.
C’est lui qui a eu le courage de nommer professeurs, sans faire de
concours et par leur seul mérite, des artistes modernes tels que Carrà,
Manzù, Casorati, et d’autres, y compris Guttuso et d’autres encore. Je
me rappelle d’un historien de l’art allemand, assez lié avec le
nazisme, il s’appelait Pinder, je ne sais pas si vous avez connu ou
rencontré les livres de ce type-là, ou Seidlmayr qui a été un grand
historien de l’art, mais qui était nazi, et qui disait : « Ah, vous ne
pouvez pas faire une politique culturelle parce que les italiens sont
tous des amateurs. » En réalité, c’est un peu vrai que même les
fascistes ne croyaient pas à l’importance de la culture, et ça a été la
possibilité de garder une culture respectable, limitée, mais
respectable, sérieuse, pas de grande envergure mais sérieuse pendant le
fascisme.
—
Et pendant la guerre, vous avez dû vous battre pour le sauvetage des œuvres d’art ?
— Pendant la guerre... je n’ai pas fait la guerre. C’est
drôle à vous dire. Je n’ai pas fait la guerre parce qu’on m’avait
appelé. J’avais été envoyé en Sardaigne. L’Italie n’était pas entrée
dans la guerre. On nous avait envoyé en permission extraordinaire. Moi,
j’étais officier comme tous ceux qui avaient un diplôme. Mais après,
ils ont oublié de me noter sur leurs livres, et on ne m’a pas rappelé
lorsque l’Italie est entrée dans la guerre. Moi et ma femme, nous
attendions toujours la carte, la carte n’est jamais arrivée. Le
régiment dont je faisais partie est allée en Russie, tous sont morts,
mais puisque j’y figurais... alors je figurais mort, et comme ça je
suis vivant.
—
Pendant la période de la guerre, avez-vous continué à vous occuper des œuvres d’art ?
— Pendant la guerre, oui je m’occupais des œuvres d’art
jusqu’au moment où sont arrivés les allemands. On m’a alors destitué.
Puis avec des collègues de l’administration, nous avons organisé le
transport de toutes les œuvres d’art qui étaient dans des caches, à la
campagne, et à Rome, et nous les avons mises au Vatican puisque le
Vatican était ville ouverte, protégée. Je me rappelle avoir conduit
cette histoire-là. Il m’est revenu de traiter la chose avec le Vatican,
et j’ai eu même à cette occasion la première rencontre avec Monseigneur
Montini qui ensuite est devenu le Pape. Je l’ai rencontré encore comme
maire de Rome, il était devenu Paul VI. Bref, nous avons caché au
Vatican toutes les choses les plus importantes de Rome et des environs.
Et après des choses qui venaient de Venise et qui étaient déposées dans
un château près d’Urbino, à Carpegna. Je me rappelle que lorsque sont
arrivés les anglais et les américains, je suis allé avec eux ouvrir les
caisses qui étaient au Vatican, et la première chose qu’on a prise, par
hasard, une chose qui était là, et on a ouvert une caisse. C’était
La Tempête de Giorgione.
Je dois dire qu’après j’ai beaucoup travaillé avec cette
organisation italienne pour la restitution des œuvres qui avaient été
emportées par les allemands. Et c’est ainsi que j’ai collaboré avec un
homme important du maquis florentin qui s’appelait Siviero et avec un
archéologue qui est devenu directeur général des Beaux-Arts, et qui
était Ranuccio Bianchi-Bandinelli, un grand archéologue. Il fut
également un grand ami. Je me rappelle que nous avons fait une chose
qui a eu une certaine importance. Un antiquaire florentin avait vendu
des œuvres du XIV
e et XV
e siècles à Goering qui
les avaient payées avec deux tableaux de Cézanne et deux tableaux de
Van Gogh qu’il avait volés à Paris, à la collection Rothschild. Ces
quatre tableaux étaient en Italie lorsqu’on les a découverts. La
direction générale des Beaux-Arts, c’est-à-dire, justement
Bianchi-Bandinelli et moi, nous avons décidé de les restituer
immédiatement, sans même discuter la chose, sans même demander d’avoir
les choses qui avaient été vendues contre ces tableaux-là. En partant
du point de vue que les choses volées pendant une guerre doivent être
restituées immédiatement, sans conditions, au propriétaire, au pays
propriétaire. Après, naturellement, c’était à la France de décider s’il
fallait les donner à la collection Rothschild ou au musée de l’État.
Mais nous les avons restitués à la France.
5. L’activité politique
—
À partir de quand avez-vous commencé à avoir une activité politique importante ? Une activité militante, politique ?
— Pendant la guerre, je suis entré au Parti socialiste qui
était clandestin. Le Parti socialiste clandestin s’appelait Parti
socialiste d’Unité prolétaire. J’ai travaillé avec le Parti socialiste,
rien d’héroïque. J’ai tout simplement fait du travail de presse.
Pendant l’occupation allemande à Rome, je travaillais avec la
Résistance, mais surtout du travail de presse. D’ailleurs, vous savez,
à Rome, il n’y a pas eu une activité de résistance sinon par les
groupes d’action communistes. Là, ils se sont battus comme des héros.
D’ailleurs l’occupation allemande à Rome a duré du mois de septembre au
mois de juin, c’est-à-dire environ huit mois, moins peut-être, je ne
sais plus. Après la guerre, j’étais dans le Parti socialiste, je fus
même candidat aux élections politiques de 1961-62. Je n’ai pas gagné
l’élection, mais j’étais un candidat socialiste. Après, je fus lié
d’une amitié profonde avec Ferrucio Parri qui était l’un des grands
chefs du Parti indépendant. Il fut un grand homme de la Résistance, de
l’antifascisme qui avait fait plus de vingt ans de prison, et qui avait
été l’un des combattants de la résistance dans l’Italie du nord.
Ferrucio Parri a été le premier chef de gouvernement italien après la
Libération. Je suis passé dans la gauche indépendante avec Ferrucio
Parri. Étant de la gauche indépendante, qui m’a élu maire de Rome aux
élections de 1976. J’ai alors travaillé avec une coalition qui était
aux trois quarts communistes. J’ai eu des collaborateurs d’un loyalisme
absolu, qui se dévouaient au travail de la municipalité avec une grande
force de sacrifice. Ils étaient très mal payés. Ils étaient d’une
honnêteté absolue. Ils ont été pendant ces trois ans — difficiles pour
moi — des collaborateurs tellement amis, que de la gauche indépendante
je suis passé, en 1979, au Parti communiste. Le Parti communiste a
voulu me porter comme sénateur, et je suis encore sénateur du Parti
communiste. Je ne peux pas beaucoup trop travailler parce que, comme je
vous disais, j’ai 82 ans. Ce qui signifie une certaine diminution de la
force de travail.
6. Maire de Rome et adhérent au parti communiste.
—
Comment expliquez-vous, et à la suite de quel
compromis, que vous non catholique, avez été pour la première fois élu
maire de Rome, un maire qui ne soit pas lié au Vatican et à la
démocratie chrétienne ?
— Je vais vous expliquer tout cela très clairement. Le
Parti communiste a toujours su séparer son idéologie de sa fonction
politique. Si le Parti communiste nomme le maire d’une ville, dès ce
moment, le maire est le maire de toute la ville, des communistes, des
démocrates-chrétiens, des catholiques, etc., et même des fascistes, si
vous voulez. C’est un principe. Dans le cas spécial de Rome, il est
absolument impossible de gouverner cette ville sans avoir des rapports
avec le Vatican. Le Vatican est toujours le maître d’une partie
importante du terrain de la ville, du sol de la ville. À Rome, il y a
une grande quantité de maisons d’ordres religieux. À Rome, il y avait
depuis 40 ans une administration démocrate-chrétienne qui avait placé
des catholiques dans tous les lieux possibles et imaginables : dans les
hôpitaux, tout le personnel est en grande partie catholique ; dans les
jardins d’enfants, c’est la même chose ; dans les hospices pour les
gens âgés, etc. Si tous ces gens-là, on nous les avait enlevés – les
démocrates-chrétiens ont menacé d’enlever tout le personnel catholique
– cela aurait paralysé la ville. À ce moment-là, j’ai pensé que mon
devoir était d’établir un rapport direct avec le Vatican. Un rapport
qui n’était absolument pas un rapport de dépendance ou de soumission,
mais un rapport absolu, pas du fait de l’importance des personnages,
mais comme rapport entre deux institutions qui étaient absolument sur
le même plan. D’ailleurs, vous devez savoir que le Pape est l’Évêque de
Rome, et que sa résidence comme évêque de Rome, est le Latran qui est
la cathédrale de Rome. Le maire est obligé d’avoir des rapports avec
l’Évêque. Mais je dois le dire, moi, que j’ai eu avec Paul VI des
rapports d’un profond respect, et même je dois le répéter d’une
compréhension profonde. Mais, je ne suis pas religieux, je suis
communiste. Eh bien, je dois reconnaître qu’avoir rencontré cet homme
d’une grande spiritualité, a été quelque chose d’important pour moi.
Comme il serait important d’avoir rencontré un grand savant, comme
Einstein, il m’a été important d’avoir encore rencontré de grands
écrivains comme Thomas Mann, de grands architectes comme Walter Gropius
et Le Corbusier, ou Wright, ou de grands peintres comme Matisse et
Picasso que j’ai connus. C’est la même chose. Mais je ne suis pas
peintre, je ne suis pas physicien, mais quand même cela a été important
pour moi de rencontrer de grands peintres et de grands physiciens ou de
grands écrivains, et même un grand Pape.
—
Vous êtes-vous trouvé des points communs avec le Pape ?
— Oui, nous avons trouvé des points en commun : les
monuments de Rome, la ville de Rome. Pour le Pape, Rome était une ville
sacrée ; pour moi, c’était une ville historique. Il avait intérêt à sa
conservation et même à la conservation de son authenticité, même pour
le peu qui reste de la ville de Rome en tant que ville sacrée ; moi,
j’étais intéressé à la conservation de Rome en tant que ville
historique. L’objet de nos soins était donc le même ; l’origine de
notre intérêt était différent, mais l’objet était le même.
—
Et vous aviez tous les deux étudié le latin ?
— Nous avions tous les deux étudié le latin. C’est vrai.
—
Comment expliquez-vous que la démocratie chrétienne,
au moment de votre élection, n’ait pas voté contre vous, mais ce soit
abstenue simplement ? Est-ce que c’est parce qu’ils constataient leur
échec total ?
— Je vais vous expliquer. Cela a été imposé à la
démocratie-chrétienne par Andreotti qui était alors aussi – c’était un
peu une blague – membre du Conseil communal de Rome. Eh bien Andreotti
a dit : « On ne peut pas mettre la démocratie chrétienne contre
l’Université. Argan est un professeur de l’Université, il n’est pas
communiste dans le parti, il est communiste, mais pas obligé à une
obéissance politique. » Et alors, les démocrates-chrétiens ont déclaré
qu’ils s’abstiendraient seulement sur mon nom, et c’est à ce moment-là
que Berlinguer m’a dit : « Eh bien, si tu refuses (j’avais d’abord
refusé), tu refuses la victoire de gauche, cette première victoire de
gauche est perdue. » J’ai accepté.
Après avoir travaillé pendant trois ans avec des communistes que j’ai
admirés, peut-être pas pour l’intelligence politique ou pour leur
expérience d’un point de vue technique, mais pour leur honnêteté, leur
dévouement au travail, leur loyalisme entre eux et avec moi, j’ai
désiré rester dans ce parti. Je suis heureux d’être toujours dans le
Parti communiste. Mais, vous savez, le Parti communiste italien, je
dois le dire, c’est un témoignage que je donne, est un parti absolument
démocrate. Et dans ce parti, comme vous le savez peut-être je suis dans
le parti nouveau, mais à l’opposition. Eh bien, ils vont me nommer
ministre fantôme. C’est beaucoup mieux d’être un ministre fantôme qu’un
ministre vivant, vous savez, en Italie.
—
Mais au moment de votre élection, vous avez fait des
déclarations à la presse très utopistes. Vous aviez des projets très
précis. Est-ce que vous pouvez considérer aujourd’hui que vous avez
réalisé une partie de ces projets, et sinon, qu’est-ce qui vous en a
empêché ?
— J’ai réalisé une partie de ces projets. D’abord, j’ai
obtenu du ministère de l’Instruction publique la deuxième université de
Rome que ce ministère refusait. À cette époque-là, j’ai eu les premiers
rapports avec Spadolini qui était alors le chef de la Commission du
Sénat et de la Chambre des députés pour l’instruction, qui, je dois le
dire, m’a aidé à obtenir pour Rome la deuxième université. L’État n’a
pas su organiser cette université, mais l’Université cependant existe
quand même, et peut-être peut-elle même encore s’organiser.
Deuxièmement, j’ai, je crois, aidé à un nouvel élan culturel de la
ville. Ce qui a permis d’inventer la politique communiste de la ville à
Rome qui n’est pas de moi, elle est de Nicolini. Mais tout de même, en
tant que maire, j’ai aidé Nicolini à réaliser sa politique. Puisque je
reconnaissais l’importance et l’utilité de la politique culturelle de
Nicolini, surtout dans la banlieue, moi je cherchais à faire une
politique culturelle – comment pourrais-je dire ? – un peu personnelle.
J’ai eu le plaisir de la commencer avec une magnifique exposition de
dessins de Cézanne au Palazzo Braschi. Après j’ai eu une exposition de
chefs-d’œuvre anciens du musée de Berlin, et d’autres choses encore
assez remarquables. Ensuite, je me suis posé le problème du centre
historique. J’ai créé une sorte de ministère de la municipalité pour le
centre historique, en nommant un professeur – Vittoria Colzolari – qui
était, et est toujours professeur d’histoire de l’architecture à la
faculté d’architecture de Rome. Et nous avons organisé et commencé une
restauration systématique des vieilles maisons dans le centre
historique afin de garder une fonction résidentielle au centre
historique. Nous avons restauré tout près de la via Arenula plusieurs
bâtiments populaires, et tout le quartier de tour de Nona, l’un des
vieux quartiers, le plus en ruine.
—
Nous avons une question à vous poser. La politique
culturelle, ce n’est pas toute la politique. Au début de votre mandat,
vous parliez des dettes, de la fiscalité, de la corruption. est-ce que
Rome est vraiment une ville gouvernable ?
— Très difficilement gouvernable... mais pour deux motifs.
Le premier, c’est que Rome n’est pas une communauté urbaine enracinée
dans de vieilles traditions. La majorité des habitants de Rome sont des
gens arrivés depuis une, voire deux générations. Rome n’est pas une
ville chauvine du tout, elle a accepté tranquillement un maire turinois
sans faire d’histoires. Mais quand même, Rome, est une ville qui n’est
pas liée d’une manière affective aux monuments, au visage, à la figure
de la ville. Rome est une ville qui n’a jamais eu un développement
organisé. Il y a eu plusieurs papes dans l’histoire qui ont étudié des
réformes de la ville. Mais vous savez que dans la sagesse de l’église
il est de nommer le Pape des cardinaux assez âgés pour être bien sûr
qu’ils ne restent pas trop d’années dans leur chaire. Alors les papes
qui ont fait des réformes, ont projeté des réformes de la ville, et
n’ont seulement pu que commencer à les réaliser ; les papes suivants
venaient et voulaient tout changer. Rome est une ville qui a un
désordre admirable. C’est une ville extraordinaire. Moi, je suis
turinois. Une fois, on m’a demandé si moi, étant né à Turin, j’aimais
plus Turin ou Rome. J’ai répondu : « J’aime Turin comme une mère et
Rome comme un amant. » Parce que Rome est une ville extraordinaire à
laquelle on peut tout pardonner. Et quelquefois je dis, et je le disais
lorsque j’étais maire, que Rome était une ville qui avait des vices
mais que je lui pardonnais comme les maris qui aiment leurs femmes sont
disposés à être cocus mais à rester avec leur femme. Et Rome c’est un
peu une ville comme cela. Je veux encore dire une chose sur la
politique de la municipalité de gauche. Il y avait deux projets pour
faire des centres de direction importants, mais qui auraient imposé
pratiquement de mettre la ville aux mains du capitalisme. Nous avons
refusé. Rome est une ville qui est convoitée par la spéculation
immobilière qui cherche à privatiser la ville. Nous avons réussi à
faire un accord entre la municipalité et la présidence de la Chambre
des députés et la présidence du Sénat pour faire du centre de Rome,
naturellement dans une perspective très éloignée – évidemment n’est-ce
pas, on ne peut pas faire les choses en quelques mois – une ville
surtout politico-culturelle : avec des bibliothèques, des musées, la
Chambre des députés, le Sénat, les grandes magistratures, les
ministères à l’extérieur, à la périphérie, le pouvoir exécutif
également à la périphérie, le pouvoir législatif et la culture au
centre. On a même réussi à obtenir quelque chose. Par exemple, je me
rappelle une chose qui pour moi est un peu un motif d’orgueil : le
palais Poli qui est juste derrière la Fontaine de Trevi était en train
d’être acheté par une banque. Moi j’ai réussi à l’empêcher, j’ai réussi
à obtenir son achat de la part de l’État pour y mettre les cabinets de
gravure qui sont au palais de la Stamperia, tout près. Bref, là on
aurait du voir venir une banque, où nous avons maintenant une
institution culturelle. Nous avons fait cette chose en trois ans, en
passant d’un gouvernement démocrate-chrétien à un gouvernement de
gauche, dans une époque terrible parce que c’était l’époque du
terrorisme. Moi, j’ai eu comme maire de Rome l’affaire Moro. Je suis
arrivé un des premiers à la via Fani. Il y avait là le pauvre garde de
Moro qui avait été tué, et qui était encore sur le trottoir.
Rome est difficile à gouverner parce que c’est une ville qui a une
structure ancienne. Il est difficile de faire passer des voitures, des
tas de voitures, dans les rues qui ont été projetées pour y marcher à
pied, ou peut-être pour les cardinaux qui marchaient sur les mulets.
Nous avons réussi à obtenir quelque chose, pas beaucoup. Mais par
exemple, notre idée d’empêcher le passage des voitures par la via Fori
Imperiali était une chose nécessaire pour faire du centre de Rome un
centre d’un niveau culturel très élevé, une City, une City
politico-culturelle. Il y a eu des projets néfastes. On avait même fait
des concours pour bâtir un gratte-ciel tout près de la Chambre des
députés pour y mettre leurs bureaux. On l’a empêché, on a pu
l’empêcher. On a pu obtenir, au contraire, de la Chambre des députés
d’acheter des bâtiments anciens qui étaient aux environs de la Chambre
pour y installer ces bureaux, après une restauration sérieuse. La même
chose avec le Sénat. Si vous allez au Sénat, il y a un palais à la
Piazza dei Caprettari où l’on y boit le meilleur café de Rome.
7. Les pays de l’est
—
Depuis que vous avez été maire de Rome pour le Parti
communiste, il s’est passé en Europe des phénomènes considérables
auxquels vous ne vous attendiez certainement pas. Comment jugez-vous
aujourd’hui cette vague de fond extraordinaire qui a bouleversé
complètement les pays de l’est ?
— Les forces politiques de la gauche en Italie ont cru que
les changements dans l’Europe orientale seraient un passage d’un
communisme totalitaire à un communisme en démocratie. Il y avait dans
ces pays-là une sorte d’intolérance des peuples très justifiée envers
ce qui était fait, il faut le dire, une oppression très grave de la
part de l’Union soviétique. Mais beaucoup d’entre nous ont supposé que
ce changement dans l’Europe orientale était, comme je vous le disais,
un passage d’un socialisme ou d’un communisme totalitaire à un
communisme en démocratie. Non, malheureusement, c’est la droite qui va
prendre le pouvoir. Je ne sais pas si elle va prendre vraiment le
pouvoir. Mais quand même, c’est une force qui détermine un mouvement
que je juge, peut-être est-ce une erreur de ma part, comme une sorte de
marche en arrière dans la culture, dans la civilisation de l’Europe.
Tous ces pays d’Europe orientale qui exigent maintenant leur autonomie
jusqu’à se partager en plusieurs États, cela est, de mon point de vue,
contraire à cette unification de l’Europe qui devrait être notre
objectif principal. Tandis que chez nous, en Europe, on parle de la
libre circulation de marchandises, qu’on parle d’élargir le domaine du
droit international, créer beaucoup plus de lois internationales, nous
assistons à la division de petits pays qui n’ont aucune autonomie
économique, et qui ont le droit d’exiger une autonomie de gouvernement.
Pour moi, en ce moment, le grand danger en Europe, c’est la destinée de
l’Union soviétique, et du mouvement de démocratisation qui a été
entrepris par Gorbatchev. On ne sait pas s’il va se conclure dans une
nouvelle structure du pays. Pour moi, il y a toujours le danger que des
droites, qui peuvent changer leurs visages très facilement d’un pays à
l’autre, mais qui sont quand même des droites, puissent prendre le
pouvoir et entamer en Europe un processus de régression vers des
positions antisocialistes, des positions de capitalisme dominant. Ce
que je pense et qui est grave, c’est la chute de l’économie socialiste,
sa totale désagrégation ; elle n’existe plus, malheureusement, de mon
point de vue. Je dis malheureusement, mais c’est comme ça. Maintenant
commence la deuxième partie, le deuxième chapitre : la crise du grand
système, c’est-à-dire la crise du capitalisme, et je ne sais pas quel
essor il pourra avoir. J’ai même écrit une fois dans de petits articles
politiques, car quelquefois j’écris dans les journaux de mon parti, que
ce qui est grave, c’est que partout dans le monde il y a un processus
de récession. Qu’est-ce que c’est ? C’est évidemment qu’on produit plus
que les besoins, alors il faut avoir une consommation plus forte, la
consommation plus forte pousse à la destruction artificielle des
produits. C’est pourquoi, je me demande si la conclusion de cette crise
du capitalisme ne serait pas une sorte de consommation très renforcée.
Quelle est la consommation plus forte ? C’est la destruction. Comment
fait-on la destruction ? Avec la guerre.
—
Nous vous posons une question sur la crise du
socialisme, du communisme, et vous nous répondez crise du capitalisme.
Est-ce que ce qui a déclenché la crise du communisme, ce ne sont pas
des problèmes presque identiques à ce qui pourrait déclencher la crise
du capitalisme aujourd’hui ?
— Le capitalisme est arrivé à un certain degré
remarquable, malheureusement, de dépolitisation des classes ouvrières.
Chez nous, maintenant, surtout dans l’Italie du nord où il y a de
grandes industries, les ouvriers lorsqu’ils ont la voiture, la maison
et la télévision ne demandent pas autre chose. Ils n’ont plus une
action politique, et voilà la crise de la gauche. Cette dépolitisation,
c’est évidemment une certaine démotivation de gauche. Dans le
capitalisme c’est autre chose. Dans ces sociétés qu’on appelle de
bien-être, qu’on appelle de consommation, qu’on appelle de
l’information, puisqu’il y a la tendance à pratiquement substituer la
consommation d’images à la consommation des choses, avec les
mass-media, justement, et bien cela pousse à une existence sans
problèmes, et c’est très grave. Tandis qu’il y a des continents où
presque la totalité du monde est mourante, où il n’y a rien à manger,
où il y a des épidémies, des maladies. Tous ces gens-là cherchent à
venir, et ils viendront en Europe avec des conséquences d’une gravité
énorme parce qu’il faut réfléchir que tous ces africains que nous
voyons, tous ces africains que nous rencontrons dans les rues de notre
ville, de nos villes, n’est-ce pas, et bien, ce sont évidemment les
plus actifs, les plus intelligents, les plus capables qui ont quitté
leurs pays en l’appauvrissant toujours plus, en rendant toujours la
crise de ces pays plus grave. J’ai voyagé en Afrique noire et j’ai
vraiment vu qu’il y a un recul, de mon point de vue, très grave. Que
faire ? Il faudrait évidemment pouvoir arriver à persuader les
européens et les américains, ceux qui habitent les pays riches, que
c’est dans leur intérêt de ne pas chercher ce bien-être exagéré,
énorme, et trouver la manière d’aider sérieusement (pas avec une sorte
de Croix-Rouge, n’est-ce pas) mais d’aider vraiment ces pays que
nous-mêmes avons empêché d’avoir une économie pendant la période
coloniale ; que nous-mêmes européens avons réduit dans une condition
misérable. Eh bien, on devrait pouvoir les aider à organiser une
économie, à s’organiser une culture. Il faudrait restituer à ces
pays-là les œuvres d’art qui étaient très importantes, que maintenant
nous considérons très importantes et dont nous avons dépouillé
complètement ces pays-là. Et vous savez que priver un pays de son
histoire, c’est la chose la plus grave qu’on puisse faire ; c’est la
chose qui l’empêchera toujours d’avoir une autonomie politique. Je
crois que pour avoir une autonomie politique, il est nécessaire d’avoir
un passé culturel. Et l’Europe leur a volé ce passé culturel.
Réfléchissons aux sculptures du Bénin qui étaient des chefs-d’œuvre
(maintenant tout le monde dit qu’ils étaient des chefs-d’œuvre). Mais
les chefs-d’œuvre ne sont pas l’expression du génie et inspirés par le
bon Dieu. Ils sont l’expression d’une culture. Et il y avait une
culture dans ces pays-là ; et s’il y avait une culture artistique, il y
avait une culture politique. En réalité, il y avait de grands empires.
Notre civilisation est le produit d’une « dé-civilisation » des pays
qu’avec une hypocrisie détestable on appelle en voie de développement ;
ce sont malheureusement des pays en voie de déchéance toujours plus
grave. Il est possible que les hommes politiques qui gouvernent nos
pays n’aient jamais, même au lycée, étudié un peu d’histoire, et se
rappeler que le Moyen Âge a commencé avec de grandes migrations des
peuples, qui changeaient de pays parce qu’ils n’avaient rien à manger.
Alors, lorsque les pays pauvres ne peuvent plus exister, ne trouvent
rien à manger, ils vont chercher à manger dans les pays riches en
commençant comme une forme d’émigration, et on peut en arriver à des
formes d’invasion.
Suite de l’interview