8. L’art et la culture
— Dans la perspective que vous dites d’unification du
système capitaliste sur toute la planète, comment voyez-vous se
développer les rapports entre l’art et la culture, l’art et la
civilisation ?
— Voilà quelque chose qui est plus près de mes
connaissances, parce que je dois l’avouer, en tant que politicien, je
suis un amateur, mais en tant qu’historien de l’art, je pense être un
professionnel. Naturellement, comme tous les jeunes italiens, ceux qui
étaient jeunes lorsque j’étais jeune, j’étais très enivré par
l’idéalisme, surtout l’idéalisme de Croce, en Italie. Par la suite,
avec une expérience d’un côté phénoménologique et existentielle, et
d’un autre côté marxiste, mes idées sur la situation de l’art dans le
monde ont beaucoup changé. Et je peux chercher à l’expliquer en peu de
mots. Je considère l’art comme une sorte de modèle de la production de
l’artisanat, lié à l’économie de l’artisanat. Il y a des rapports
culturels évidents, des analogies de formes, des morphologies qui sont
communes, le rapport avec un modèle idéal de la nature qui est commun,
l’utilisation des techniques manuelles qui est commune. Et en tant que
rapport avec la production artisanale, j’explique même ce qui a été
considéré comme la valeur idéale, spirituelle, religieuse de l’art.
Pour l’artisanat, on parle de production. Pour l’art, on parle de
création. Qu’est-ce que la production ? La création, elle, serait une
sorte de production dont le grand industriel est le bon Dieu. De cette
façon, l’art est justifié, institué par la providence de Dieu pour le
bonheur du monde. L’art était lié très étroitement à la religion
catholique, à l’église ; l’église qui est une structure instituée par
Dieu pour donner aux hommes la possibilité de monter au ciel. Et bien,
l’art est justement l’un des instruments de cette valorisation
intellectuelle et spirituelle de la production artisanale.
Naturellement, c’est une explication à peu près marxiste mais
évidemment, ce n’est pas une solution du problème. Il y a quelque chose
au-delà de cette utilité sociale de l’art. Oui, c’est vrai, dans le
système culturel occidental, l’art est une composante nécessaire et
fondamentale. Qu’est-ce qu’elle représente ? Elle représente les
produits de l’imagination, tandis que la production économique est
plutôt le produit, la réflexion rationnelle d’une activité logique ;
elle est faite pour répondre à ses besoins. Il y a donc un rapport
logique entre le besoin et la consommation. Cette sorte d’équilibre
logique entre les deux, c’est justement l’équilibre qui maintenant
s’est gravement altéré. Pourquoi alors cet instant métaphysique de la
production, du travail, ne pourrait-il pas être en rapport avec l’idée
que c’est le travail humain qui représente la possibilité de sauver son
âme, d’un salut de l’âme. Et alors, si l’art est conçu dans cet idéal
d’une existence au-delà de l’existence quotidienne, de l’existence
pratique, et bien, voilà ce que je me demande toujours : qu’y-a-t-il
au-delà de la vie ? C’est évident, la mort. Il y a un grand philosophe,
Hegel, qui a parlé d’une mort de l’art. Et qui a été le philosophe de
la bourgeoisie, de la civilisation bourgeoise, qui était en train de
monter en Europe. Il a compris que dans une situation bourgeoise, l’art
était destiné à être comme absorbé par la pensée philosophique, être
une vérité pas seulement comme effet d’une sorte d’intuition,
d’induction, mais une vérité acceptée.
9. La crise de l’art
— Mais est-ce que vous ne pensez pas qu’actuellement, de même que la société est en crise, l’art aussi est en crise ?
— Je pense que l’art est beaucoup plus que dans une crise.
Je pense que l’art est une valeur qui a, du moins pour l’instant,
achevé son existence. D’ailleurs, durant toute son histoire, l’art a
été une communication entre deux sujets. Cette communication ne peut
pas devenir une communication de masse. Ici, le discours pourrait
devenir très long et très difficile et aboutir à des problèmes qui sont
tout à fait en dehors de mon horizon philosophique, c’est-à-dire les
grands problèmes des mass-media, la communication et la consommation
d’images par les masses. Ce qui est presque annuler l’idée de liberté.
Je suis assez vieux pour me rappeler ce que fut le fascisme, avec ses
drapeaux, ses uniformes, ses fanfares. Maintenant, ce n’est pas
nécessaire du tout, il y a la télévision qui fait cela. À huit heures
et quart, il y a des millions de personnes dans un pays qui voient la
même chose, qui reçoivent la même communication, qui y répondent avec
des émotions intérieures, évidemment. Ce qui finit par retirer toute
notre sensibilité envers le monde, notre sensibilité humaine. Regardez
la télévision. Maintenant que nous avons vu la guerre du Golfe avec des
morts, des milliers de morts, que nous avons vu le Bangladesh, que nous
avons vu tout cela, au fond nous avons été incapables de juger parce
que nous avons été des témoins, et le témoin ne juge pas. On a trouvé
un système qui empêche la critique, qui empêche le jugement, qui
empêche donc l’histoire parce qu’il est évident que l’histoire est le
produit d’une critique et d’un jugement. Moi, je dois dire que je ne
crois pas possible que l’art puisse exister dans ce système, puisque
justement l’art est avant tout critique. Ce n’est pas moi qui dit que
l’art est une critique, le premier a été Sir Joshua Reynolds, vers
1780. Ce grand peintre a dit : l’art est une critique. La pensée
anglaise de la période des Lumières considère l’art comme une critique.
Il y a un critique du début du XVIIIe qui s’appelait
Richardson et qui a écrit d’un point de vue économique très sérieux :
l’art, c’est la technique qui produit le plus de richesse. Entre la
valeur d’un petit morceau de toile, d’un petit cadre en bois et
quelques morceaux de couleur, on fait une chose qui coûte... Mais
qu’y-a-t-il entre la toile blanche et le tableau ? Il y a une peinture.
Cette peinture, ce n’est pas une chose qui est faite en deux heures, ou
trois jours, un mois. Pour la faire, est nécessaire une expérience, une
culture. Vous vous rappelez qu’à la fin du siècle passé, un peintre
américain qui habitait Londres, Whistler, a eu un procès contre Ruskin,
parce que ce dernier avait dit qu’il avait demandé je ne sais pas
combien de livres pour un tableau qui avait été peint peut-être en
quelques heures. Il a dit : « Oui, je l’ai peint en quelques heures,
mais pour pouvoir peindre ce tableau en quelques heures, j’ai étudié
pendant toute ma vie. » Cette sorte de valeur, c’est une valeur qui est
celle d’une communication des idées qui n’ont pas été des idées
réfléchies, comme produits d’une rationalité, comme la pensée
mathématique. Mais ce sont les produits de l’imagination. Jusqu’au
début de ce siècle, presqu’aucun philosophe n’a étudié l’imagination
comme une pensée concrète, réelle ; ils l’ont étudiée peut-être comme
une sorte de fuite de la réalité, d’évasion de la réalité. Justement,
cela a commencé avec Bergson. Maintenant, le plus avancé dans les
recherches sur la valeur intellectuelle et la structure, la dialectique
de l’imagination, ce sont les travaux d’Arnheim. Il y a cependant eu un
moment dans l’histoire de l’art où on a vraiment posé le problème de
l’imagination comme un problème religieux, intellectuel, celui d’une
activité réelle de la pensée ; et cela a été avec Le Bernin au
commencement du XVIIe siècle. Quelquefois, on me reproche de
donner trop d’importance à la culture, aux idées, à la réflexion, à la
philosophie des artistes. Ils disent : « Mais Michel-Ange n’a jamais
réfléchi à ces choses-là. » Je suis d’accord. Mais moi, j’ai pensé ces
choses-là, je n’aurais pas pu les penser sans Michel-Ange.
Lorsque j’ai écrit mon livre sur Gropius (Cf. la bibliographie), celui-ci m’a dit : « Je vous
remercie, vous avez écrit sur moi. Vous m’avez attribué une
philosophie. Mais je ne suis pas un philosophe. Je n’ai pas réfléchi à
ces choses-là. » Et je lui ai dit : « Mais Monsieur Gropius, ça n’a
aucun importance ; vous, vous avez fait en sorte que moi j’ai pu
réfléchir sur votre travail, sur les choses que vous avez faites. »
C’est comme lorsque nous lisons un philosophe, un poète, ou un écrivain
des siècles passés, nous pensons à des choses qui ne sont pas les
choses auxquelles il pensait, mais ce sont des choses auxquelles il
nous fait penser. Ce qui est important et qui établit son actualité
aujourd’hui. Et j’en viens là à un des points de ma conception de
l’art. Je disais toujours à mes élèves, lorsque j’étais professeur à
l’Université, qu’il n’existe pas un problème de Giotto dans son époque,
dans son environnement, etc. Puisque nous, aujourd’hui, nous sommes ici
nous causons de Giotto parce que Giotto est un problème aujourd’hui. Et
l’importance des œuvres d’art, ce qu’on appelle l’éternité des œuvres
d’art, c’est qu’elles ont la possibilité de garder ce caractère de
problème, même aujourd’hui, bien que ce soit des choses anciennes.
Alors naturellement, c’est vrai, il faut étudier l’œuvre d’art dans son
milieu, dans les causes même occasionnelles, qui l’ont produites. Chez
mes élèves, dans mon école, les jeunes me disaient qu’ils étaient très
intéressés à savoir, à étudier : les conditions d’achat des œuvres
d’art, les collectionneurs ; quel était le rapport entre les artistes
et le marché... Je me rappelle d’une fois que j’avais un des jeunes
élèves qui était plus marxiste que les autres, et qui me dit : « Mais
c’est important de savoir que Mantegna a peint ce tableau-là pour le
prince ! » Je lui ai dit : « Mes chers amis, c’est beaucoup plus
important de savoir contre qui ce tableau a été peint. » Parce que dans
l’histoire de l’art, il y a des discussions, il y a des polémiques,
comme dans la littérature, comme dans les sciences, comme dans la
philosophie. Et en étudiant l’histoire, j’ai été quelquefois surpris de
découvrir que les artistes luttaient entre eux pour la victoire de
leurs idées. Mon dernier livre sur Michel-Ange architecte montre
l’histoire d’une sorte d’antagonisme profond, qui n’était pas une
rivalité de métier, mais qui était un antagonisme d’idées très profond
entre Michel-Ange et Léonard. Ce dernier qui était plus vieux que lui,
et qui avait conçu l’art comme une plus vaste connaissance du monde,
avait conçu l’art comme un procédé méthodologique de l’analyse et de la
connaissance du monde, tandis que Michel-Ange était passé d’un point de
vue gnoséologique à un point de vue ontologique, et avait posé le
problème de la connaissance de soi-même par rapport aux problèmes
religieux, aux problèmes de la vie éternelle après la vie réelle, etc.
Alors que toute la philosophie moderne est fondée plus sur l’ontologie
lorsqu’à la fin du XVIe siècle s’est déjà formée en Europe une science
organisée : avec Copernic, d’un côté, et Galilée de l’autre. Désormais,
à la fin du XVIe, la connaissance de la réalité, la connaissance du
monde n’était plus une chose pour les artistes ; il y avait une science
pour le faire. Tous ces scientifiques-là n’ont pas cherché à se
rattacher aux recherches scientifiques de Léonard parce qu’une science
artistique comme Léonard l’avait conçue était complètement dépassée.
Plus important était l’existence d’une science avec une fondation
philosophique, telle qu’a été la science de Galilée, et après avec
Luther, Spinoza, Leibnitz. Mais presque personne n’a jamais réfléchi
qu’au même moment, la même année, lorsque Descartes décrivait le
dessein de la pensée rationnelle, à Rome, Le Bernin décrivait dans ses
œuvres la naissance d’une pensée imaginative. Oui, c’est vrai, pour
Descartes la rationalité avait sa conclusion dans une vérité énoncée,
c’est-à-dire, dans les mots, dans le langage, tandis que l’imagination
agit directement sur la réalité physique de l’artiste, sur les
mouvement de ses bras, sur le traitement d’une matière, c’est-à-dire a
une issue pragmatique au lieu d’avoir une issue philosophique ou
mathématique. Le Bernin est vraiment, et c’est un peu paradoxal, le
parallèle de Descartes pour la pensée imaginative.
— Vous exprimez clairement la dialectique historique
entre art et culture. Je dis historique ! Vous dites justement que les
mass-media ont un pouvoir très important aujourd’hui. Est-ce que vous
voyez une fin de cette dialectique entre l’art et la culture, voire une
fin même du système figuratif ?
— Aujourd’hui, je pense que l’art existe. Il y a des
artistes qui font des tableaux, des sculpteurs qui font des sculptures
; évidemment, ils le font parce qu’ils ont quelque chose à dire au
monde avec leur peinture. Mais je suis persuadé qu’ils affirment
seulement dans leurs tableaux et dans leurs sculptures la mort de
l’art. C’est un peu comme les discours que Cassius, si je me rappelle,
prononce dans le César de Shakespeare sur le cadavre, sur la dépouille
de César mort. Lui aussi a dit : « César est toujours vivant. » Oui, il
était toujours vivant puisqu’il était mort. On pourrait dire la même
chose de l’art. Il est toujours vivant parce qu’il est mort. Je vais
vous dire. Je suis assez près de la pensée, sur ce point-là seulement,
d’un philosophe français, Alain, que je considère assez remarquable et
qui a écrit un Système des Beaux-Arts, et même plus que cela, le
système technique des Beaux-Arts. Il a écrit que les arts aujourd’hui
sont un système technique qui a terminé son existence. Puisqu’il est
l’idée de la mort, la métaphore de la mort, il peut continuer à dire :
l’art est éternel parce qu’il est mort. Mais le problème aujourd’hui
est autre. C’est le problème de savoir si, dans une société de
mass-media, dans une société de l’information par image, il y aura
quand même encore une certaine idée de ce que nous appelons aujourd’hui
la valeur esthétique. Il peut y avoir une esthétique en dehors de
l’art. Nous tous, nous avons une certaine considération de la beauté
d’une jolie femme, c’est une valeur esthétique, qui heureusement n’a
rien à faire avec l’art.
— Les femmes... Il n’y a pas simplement le corps de la femme, il y a aussi son costume, la façon dont elle s’habille, la parure.
— Évidemment le corps de la femme a intéressé aussi les
esthéticiens, pas seulement vous. Il y a d’autres gens avant vous qui
ont eu un certain intérêt pour le corps de la femme, mais en réalité ce
n’est pas une valeur... Oui, naturellement, vous pouvez me dire il y a
le maquillage, il y des choses comme ça, mais il y a même une beauté
d’un point de vue idéal, n’est-ce pas ?, la beauté de Vénus. Vénus ne
se maquillait pas. Homère ne dit rien là-dessus. Alors, je suis obligé,
sur ce problème, de faire plus confiance à Monsieur Homère qu’à vous,
je vous demande pardon, mais c’est comme ça. Et bien, peut-être y
aura-t-il des valeurs, des types esthétiques qui pourront s’approcher
de valeurs de type esthétique qui seront produites par la télévision,
ou qui seront produites par des mass-media. Ce qui est possible. Parce
que si vous réfléchissez, c’est une expérience qui n’est pas
l’expérience d’un critique, c’est l’expérience de l’homme de la rue.
Moi aussi quelquefois je regarde la télévision. Aujourd’hui, la
télévision est encore très arriérée parce que, par exemple, elle donne
des films qui sont des films faits pour les salles de cinéma et qui
passent sur le petit écran. Il est plus rare qu’il y ait des spectacles
qui soient faits, réfléchis pour le télévision. Je dois dire qu’il y a
eu une certaine déchéance vis-à-vis de ce qui était existait il y a dix
ans. La publicité est quelquefois, d’un point de vue, une technique
esthétique, beaucoup plus avancée que les films qui sont donnés par la
télévision. Je me rappelle avoir vu, surtout à la télévision
américaine, des publicités, des réclames, des produits qui étaient
vraiment quelque chose de nouveau, qui pouvaient être considérés comme
des choses d’art, comme une application d’une esthétique, la
réalisation d’une esthétique. Il peut être absolument possible que la
télévision, les mass-media, la communication par image puisse être une
manière de communication esthétique. Mais il y a toujours un problème
politique, même là. Rappelons-nous que, à la fin du XVIIIe
siècle, Schiller a écrit un petit livre sur l’éducation esthétique où
il expose l’idée d’un rapport, pour mieux dire, d’une identité entre la
communication, l’expérience esthétique et l’expérience libre.
L’expérience esthétique est une expérience libre de la réalité du
monde, mais alors au moment où la télévision et les mass-media seront
des instruments de pouvoir, ils ne donneront jamais la possibilité
d’une expérience esthétique, parce que l’expérience esthétique est une
expérience de liberté, une expérience contre le pouvoir.
10. Le baroque
— Vous évoquiez tout à l’heure la figure du Bernin, que
vous mettiez en parallèle avec Descartes, Descartes/Le Bernin. C’est un
thème de votre livre L’Europe des capitales (Cf. la
bibliographie). Qu’est-ce qui se passe exactement à l’âge baroque dans
la société pour justifier cette espèce de renversement des valeurs et
cette nouvelle raison qui apparaît ?
— Oui, c’est un peu ma bagarre, vous savez. Alors, comme
je vous disais, je suis intéressé par les problèmes actuels, les
problèmes d’aujourd’hui. Je considère nécessaire d’étudier l’histoire
pour comprendre la réalité présente. Qu’est-ce qu’a représenté le
baroque ? Une sorte d’exubérance technique, la magie, la
toute-puissance des techniques. Technique, c’est faire quelque chose.
L’Église, après la Contre-Réforme affirmait que l’homme pouvait se
sauver par son œuvre, par son travail, par ce qu’il produisait. Alors,
il devait produire beaucoup, produire d’une façon voyante, produire
dans une sorte d’élan spirituel vers une forme de salut, par une forme
de salut, qui était une forme, la véritable forme d’une liberté. Que
s’est-il passé au nord, dans les pays protestants ? Dans les pays
protestants, il y avait une autre idée de la richesse. La richesse
était quelque chose qu’il fallait produire comme une sorte d’hommage à
la divinité. Il y a un sociologue et philosophe contemporain qui
s’appelait Max Weber, et son livre L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme.
Voilà, les deux aboutissements de deux idées, deux conceptions
religieuses, telles que sont les religions catholique et protestante.
La religion protestante aboutira à l’industrie, la religion catholique
à l’artisanat. Et le baroque a été le dernier éblouissement de
l’artisanat. Vous rappelez-vous des travaux très délicats, et de
patience, qu’on faisait dans les couvents ? Des bouquets de fleurs en
bois avec des feuilles très subtiles ? Vous rappelez-vous ça ? Des
tricots d’une finesse incroyable qui étaient produits dans les couvents
de femmes, de moines. Quelle était la moralité de ces travaux-là, qui
prenaient des mois de travail ? Et si, à la dernière minute on faisait
une toute petite erreur, il était nécessaire de tout arrêter, c’était
fini, tout était détruit, comme dans l’existence. On peut vivre une
existence la plus chaste, la plus vertueuse du monde, mais si à la
dernière minute la tentation du diable vient, et si vous péchez une
fois, vous êtes condamné pour l’éternité aux enfers. Voilà l’éthique
que je crois fondamentale du baroque.
— C’est à l’âge baroque que naît la notion de capitale, de ville capitale, c’est un de vos grands thèmes ?
— Oui.
— Dans la ville de Rome, justement. C’est la ville de Rome qui devient l’archétype ?
— La ville de Rome est le modèle de la capitale parce que
dans le monde chrétien, c’est la ville instituée par Dieu, que Dieu a
choisie comme siège. L’Empire romain, c’était l’État comme valeur, la
plus grande valeur possible. C’est l’État qui devient un État
religieux. Cette histoire, qui n’est pas tellement édifiante de mon
point de vue, de Constantin est la conversion de l’Empire romain à
l’église chrétienne. Rome est vraiment la ville qui a une sorte de
charisme, une sorte de charisme spirituel, et qui est la ville, le
siège du pouvoir, et d’un pouvoir qui a été donné et qui est protégé
par Dieu lui-même. Vous vous rappelez que dans la peinture byzantine,
il y a l’image du Pantocrator. C’était Dieu qui gouvernait le monde et
Rome était vraiment la ville du Pantocrator. Naturellement, elle a
changé, elle s’est sécularisée. Rome est toujours la ville qui est la
concrétisation du pouvoir, et alors c’est la ville-capitale qui est la
concrétisation de l’État.
Je me rappelle, Skira, lorsqu’il est venu chez moi (Skira
était un homme très intelligent et un grand éditeur), m’a demandé
d’écrire un livre sur le XVIIe siècle, sur le baroque, et m’a montré les autres livres de cette série où il y avait ce livre de Duby intitulé L’Europe des cathédrales. Eh bien, il ma dit : « Nous avons ce livre de Duby, L’Europe des cathédrales, quel titre voulez-vous donner à vos livres ? » J’ai dit : « L’Europe des capitales. » Il fut fait par rapport au livre de Duby.
— Mais le modèle de la Rome capitale que dessine Sixte-Quint est en fait complètement imprégné de l’archéologie romaine ?
— Oui, oui, naturellement. C’est tout le problème de la
Renaissance. Vous savez que la Renaissance a été considérée comme
l’époque la plus brillante, la plus resplendissante de l’histoire de
l’art, pas seulement en Italie mais en Europe. Aujourd’hui, l’idée de
Renaissance s’est rétrécie toujours plus, et maintenant, c’est tout
simplement une chose de quelques dizaines d’années, avec le projet d’une renovatio urbis Roma. Avec la fin du schisme d’Occident, aux XIVe-XVe
siècles, Rome était la ville qui s’identifiait à l’Église puisque
justement elle était fondée sur la Rome ancienne, et la culture
humaniste qui commençait à donner une grande valeur à l’expérience du
monde ancien. Alors pour moi, classique ou Renaissance, ce sont
vraiment des problèmes.
11. Maire de Rome (suite)
— Est-ce que cela n’a pas été pour vous une espèce de
vertige, en tant qu’historien de cette période-là, et devenu tout d’un
coup maire de Rome, de voir que les problèmes qui se posaient à la
naissance de la Rome moderne, c’est-à-dire la Rome du XVIe et du XVIIe se retrouvaient exactement identiques au XXe
siècle, c’est-à-dire gérer à la fois la Rome ancienne, qui est là et
très encombrante, et la Rome moderne avec les gens qui l’habitent ?
— Vous voyez, ça c’est en réalité le grand problème. Cela
a été le grand problème déjà dans les siècles passés lorsque les
piémontais sont arrivés à Rome. Rome était une ville de 200.000
habitants, maintenant on est plus de 4 millions. Il était nécessaire de
changer, de faire de nouveaux quartiers et de faire mêmes les bureaux
de l’État italien. Il était alors nécessaire de faire une Rome moderne.
Quelquefois, je me demande s’il n’aurait pas été peut-être mieux de
garder Rome, pas comme une petite ville, mais une ville pas trop
grande, avec un niveau culturel très élevé, une ville diplomatique et
politique surtout au lieu d’en faire une ville moderne. La ville
moderne a dégénéré dans une ville complètement chaotique. Mais
n’aurait-il pas été préférable d’en faire une ville morte ? Vous me
direz, on aurait pu en faire une ville bien organisée, bien dirigée,
etc. Mais vous savez très bien que ce sont des utopies. On a ouvert
Rome à tout le monde. C’est mieux ? C’est mal ? Je ne sais pas, je ne
sais pas. Quelquefois on m’a dit : « Est-ce que vous croyez à
l’éternité de Rome ? » J’ai répondu : « Mais oui, puisque sa décadence
n’aura jamais une fin. »
— Vous me répondez un peu à cette question en homme
politique. J’aimerais avoir votre réponse d’un point de vue
sentimental. Quelle sensation avez-vous eu, vous, le jour où vous vous
êtes retrouvé maire de cette ville avec tout son passé historique ?
— Comme je vous le disais, je n’étais pas heureux d’être
maire mais quand même cela m’a donné quelque chose, puisque j’ai
toujours énormément aimé Rome. C’est une ville extraordinaire, d’une
beauté, d’une humanité même cachée, presque introuvable, mais
extraordinaire. Lorsque j’étais maire, j’étais très intéressé par la
découverte de cette réalité lamentable qui était la ville pauvre, qui
était la misère des périphéries et même des bidonvilles immédiatement
en dehors de la ville. Je suis arrivé, je peux le dire, à éliminer
toutes les baraques pendant que j’étais maire. On a pu accueillir les
gens dans quelques hôtels modestes, mais on a éliminé les baraques, la
municipalité de gauche a éliminé les baraques de Rome. Je me suis
toujours demandé si c’était mieux de faire de Rome une statue ou de la
laisser comme une vieille femme encore agréable et un peu vicieuse, un
peu prostituée même. Mais peut-être était-ce mieux, je ne sais pas.
12. L’architecture, Brunelleschi. Portraits d’artistes
— L’architecture pour terminer. Vous êtes à l’origine
d’un regain d’intérêt pour les œuvres de Brunelleschi. Quelle idée vous
êtes vous fait de Brunelleschi ? Est-ce que vous avez l’idée de son
architecture comme une valeur d’anticipation ?
— À l’égard de Brunelleschi, il a été le grand génie qui a
créé une culture, un des grands créateurs d’une culture bourgeoise en
Europe. Il le savait très bien. Il était très lié en amitié avec
Donatello qui était un homme du peuple, très savant, mais homme du
peuple. Ils se disputaient toujours. Donatello reprochait à
Brunelleschi qui avait fait un Christ, une sculpture, d’avoir crucifié
un Monsieur, un bourgeois. Et Brunelleschi reprochait à Donatello
d’avoir crucifié un paysan. Mais il a été le créateur de cette grande
culture bourgeoise. Il a travaillé pour Cosme de Médicis, Cosme
premier, Cosimo il Vecchio, qui était quelqu’un comme le grand
industriel de nos jours qui a des intérêts culturels. Je disais
quelquefois que si Brunelleschi avait vécu dans notre siècle, en
Italie, il aurait été l’architecte de Olivetti, la maison Olivetti, qui
est la plus avancée parmi les industries italiennes d’un point de vue
technologique et même d’un point de vue social. Je suis persuadé que la
culture bourgeoise a été la grande culture et peut encore être une
grande culture. Tout cela est lié avec une culture des travailleurs
puisque il y a toujours un rapport, une liaison entre les intellectuels
bourgeois et le prolétariat. Je pense qu’en réalité, cette époque-là a
été très importante, justement, pour la naissance d’une seule culture.
— Vous nous racontiez que vous aviez connu beaucoup de
personnes. Est-ce que vous pourriez nous faire quelques portraits assez
brefs d’un certain nombre de gens que vous avez connus comme
Giacometti, Fautrier, Matisse ?
— La première rencontre a été avec Matisse. J’étais très
jeune. Il m’a reçu. J’étais présenté par Venturi que Matisse
connaissait très bien. Il était déjà malade. Il était couché avec une
chemise très blanche. Il était candide avec ses lunettes d’or, sa
petite barbe blanche ; il était très aimable. Il y avait là des jolies
filles qui coupaient des papiers colorés, et lui, donnait des
instructions pour les placer sur le mur. Alors moi, qui étais très
jeune, un peu ingénu, je lui ai dit : « Maître, comment ? Vous êtes
pour nous le plus païen des artistes, vous êtes vraiment le Gide de la
peinture, et vous avez peint une chapelle, avec une grande vierge. Mais
comment est-ce possible que vous soyez passé à la foi catholique ? «
Non, mon jeune ami, mais j’ai toujours aimé les jolies femmes. » Je
trouve que ça c’était admirable. Non ?
— Vous avez rencontré Picasso aussi ?
— Oui. Je peux dire que ça a été une soirée mémorable dans
mon existence. Ici, dans un restaurant Piazza du Trastevere, qui
s’appelle Cisterna, en 1953, je me rappelle. Il y avait eu à Rome une
réunion de ce qui alors s’appelait le Comité de la Paix. J’étais invité
à dîner par Luchino Visconti, le grand metteur en scène de cinéma, et
on s’est retrouvés à la même table avec Luchino Visconti, Guttuso,
Picasso, Sartre, Lukács et moi.
— Et Giacometti ?
— Oui. On a été de grands amis. Lorsque j’arrivais à
Paris, il venait me chercher parce qu’il avait son atelier pas loin de
l’hôtel où j’allais. Alors je lui téléphonais, il m’invitait à dîner.
Être invité pour dîner avec Giacometti c’était aller à la Coupole. On
mangeait des œufs durs. Ces œufs durs verts qui sont la spécialité de
la France. Je ne sais comment, il ont des œufs durs verts. Et avec ses
grands doigts de sculpteur, il épluchait avec une vitesse incroyable
l’œuf ; puis il me donnait l’œuf, deux œufs, trois, quinze s’il avait
voulu. C’était un homme admirable, délicieux, Giacometti.
Fautrier était un homme délicieux aussi, mais très
difficile, avec une névrose incroyable. Et c’était très fatiguant
d’être avec lui. Je me rappelle la dernière fois que je l’ai rencontré.
J’étais allé le voir puisqu’il était malade, il n’était pas bien. Tous
l’avaient quitté. Il était seul dans cette villa qu’il avait dans un
petit endroit de campagne, qui avait un nom qui était un symbole :
Châtenay-Malabry. Et je me rappelle de ce pauvre Fautrier qui était
déjà très malade, qui était complètement seul, et qui avait acheté pour
dîner avec moi un grand poisson. Et il était là qui tournait la
mayonnaise lui-même. Quelque quarante jours ou un mois après, il
mourait.
— À part Walter Gropius, quels grands architectes avez-vous rencontrés ?
— Les architectes, presque tous.
— Le Corbusier ?
— J’ai rencontré Le Corbusier. Et on s’est même « battus »
parce que j’ai attaqué Ronchamp, en disant que c’était un bel objet
plastique mais qui était le contraire de l’architecture qu’on pouvait
attendre de le Corbusier.
J’ai même rencontré quelquefois Frank Lloyd Wright qui
était un génie, mais insupportable. Gropius était un homme charmant, au
contraire, comme Thomas Mann. Mies van der Rohe était un homme aussi
très aimable. Je l’ai rencontré en Amérique. Neutra, Breuer, je les ai
presque tous connus les grands architectes.
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