Le Monde de l’éducation, avril 2002 « Les gens de ma sorte ont parcouru en une vie l’équivalent de quinze siècles »
Homme
de terroir, écrivain du temps qui passe, Pierre Bergounioux sait conter
l’espoir et les ruptures dont ont été porteurs la modernité
technologique et le changement des mentalités. Écrite sous le signe du
changement, son œuvre est le reflet de sa propre trajectoire qui le vit
passer du monde paysan de son enfance à celui de la littérature. Le
Monde de l’éducation : Comme Faulkner avec le sud des États-Unis, vous
rapatriez sur votre table le désert et les forêts de la région de
Brive-la-Gaillarde. Le rythme y est alangui par des siècles de
paysannerie qui n’a pas pris la mesure de la modernité. Vous constatez
que le crétinisme rural a sévi dans cette zone plissée qui sépare
l’Auvergne de l’Aquitaine. Pierre Bergounioux :
Force est de prendre ce que le sort nous assigne. Il a fallu partir
pour sentir de quel poids la vieilIe société agraire avait pesé sur nos
corps, accablé nos cervelles. Enfant, j’étais mû, comme tous les
enfants, par ce que Montaigne appelle « le naturel désir de
connaître ». J’ai demandé en vain aux livres qu’on trouvait sur place
de m’éclairer un peu. Ceux qui auraient pu le faire manquaient. La
région, le groupe auxquels j’appartiens étaient privés des richesses
matérielles et de ces biens qu’on dit de l’esprit, qui vont de pair.
Aussi longtemps qu’un certain type d’activité matérielle, l’économie
rurale de subsistance, par exemple, s’appesantit sur une contrée, elle
interdit à ses habitants de se porter en conscience à la hauteur de
leur existence, de briser le carcan de leur particularité. L’oiseau de
Minerve, disait Hegel, s’envole au crépuscule. Lorsque le jour décline,
qu’une époque s’achève, alors nous commençons à deviner ce qui s’est
passé. Il arrive parfois que la littérature fleurisse dans la marge.
Celle de Faulkner est à la fois archaïque et futuriste. Ses petits
cultivateurs de coton ont un œil fixé sur les cours de Wall Street pour
savoir à quel moment vendre leur récolte. Ma région natale est sans
relève. Elle appartient irrémédiablement au passé. Elle est sortie de
l’histoire, à supposer qu’elle y fût jamais entrée. Je transcris un
souvenir. Dans les années 1960, celles de votre formation,
les habitants ont rencontré la modernité. Vous figurez cela avec cette
expérience de la vitesse vécue dans une Citroën en 1965. La
vitesse a bouleversé l’histoire en l’espace d’une génération. C’est ce
que Marc Bloch a entrevu juste avant de mourir. J’ai fait, à mon
échelle microscopique, cette expérience au mois d’octobre 1965. Un
copain, qui était apprenti garagiste, avait retapé une traction avant
Citroën, la célèbre « 15 ». Il est venu me chercher, un samedi, à la
bibliothèque municipale. Il venait d’accéder à la puissance fabuleuse
de 77CV exactement, qui restait alors l’apanage des hommes mûrs.
Lorsque j’étais enfant, on ne voyait que des quadras - et des
quinquagénaires - au volant des voitures. Puis le pays s’est redressé.
Les usines se sont remises à tourner à plein. Des gars de 18 ans ont
commencé à parcourir les routes tortueuses, bombées, bordées de hêtres
et de platanes homicides, du département. La tyrannie de la distance a
été vaincue. Longtemps on s’était déplacé à pied, au pas très lent des
bœufs, à l’allure capricieuse des chevaux. Du jour au lendemain, le
moteur à explosion, une invention française qui remonte à 1862, a fait
son entrée dans les mondes immobiles. La contrepartie, c’est qu’à
l’instant où il y aurait eu enfin moyen d’affronter à armes égales les
troncs rugueux, la terre pesante, les longs chemins, ils ont été
frappés de déshérence. Des terres qu’il avait fallu maintenir en
culture pendant des millénaires pour subvenir aux besoins de la
population ont perdu d’un coup leur utilité économique. La Beauce, la
Brie ont suffi à nourrir la totalité du pays. Les versants acides,
humides du Massif Central sont tombés en désuétude. On a pris la route
de l’exil. La fascination qu’exercent sur vous des
générations qui ont vécu sur ces terres inhospitalières est
compréhensible. Mais tout en respectant, en entretenant la mémoire
passée, est-ce que vous n’éprouvez pas en même temps la nostalgie de ce
moment d’ouverture exceptionnelle qui était celui de votre jeunesse? Qui
ne regrette ce moment vertigineux, au milieu des années 1960, où tout a
paru possible dans tous les domaines, intellectuel, moral, politique ?
Les gens de ma sorte ont été coupés en deux par le devenir. Je suis,
par mon enfance, par mon ascendance, d’un canton verdoyant, sylvestre,
lacustre de la Terre. Le temps d’après m’a fait citadin, studieux, et
casanier. Structurellement, je suis voué à la nostalgie, ce mal du
retour. Je sais bien que le changement était inéluctable. Mais il y a
un privilège de l’origine. Je porte le deuil des amitiés brisées, du
pays perdu, des oiseaux et des sources. Dans B-17G, vous
êtes saisi par l’image de ce Boeing B-17 qui se désagrège. L’événement
a pris fin quand il semblait commencer. Comme si l’image condensait les
prodiges du siècle, irruption extrêmement violente de l’actualité dans
le vieux monde dont vous participiez. L’histoire du XXe
siècle, de la Grande Guerre à la désintégration de l’URSS, en 1991, est
marquée par une violence monstrueuse. Cette image d’avion en flammes,
je l’avais vue à la télévision en 1965, lors d’une rétrospective de la
seconde guerre mondiale. Elle condensait, dans sa soudaineté
dévastatrice, la puissance inouïe, rationnelle dans son principe,
démentielle dans ses applications, de la modernité. Tout va extrêmement
vite. En deux ou trois décennies, l’émouvante cage à poules de Blériot
s’est muée en un bolide de métal étincelant, hérissé de mitrailleuses
lourdes, qui sillonne à six ou sept cents kilomètres/heure l’antique
séjour des dieux. Ceux qui parcoururent les hauts firmaments avec,
entre les mains, l’équivalent du feu de Zeus, avaient 18 ou 20 ans. Ils
avaient traversé l’Atlantique pour arrêter la vieille Europe dévorée
par ses démons, déchirée par un conflit suicidaire. Lorsqu’on m’a
demandé quelle image, entre toutes, m’avait frappé, j’ai réfléchi une
demi-seconde et je me suis dit que c’était celle de cette forteresse
volante en voie de désintégration, à 25000 pieds d’altitude, au-dessus
de l’Allemagne, dans le courant de 1944. Quand on évoque les
écrivains qui sont attachés à la nature, on pense à ceux qui ont chanté
la terre. À Barrès par exemple. Pourtant, votre vision de la nature n’a
rien à voir avec la vision réactionnaire de la terre de Barrès. Il
y a matière à confusion dès qu’on évoque la terre. Barrès est un
phraseur réactionnaire et chauvin, un esthète brillantiné, un cabot. Je
suis un crétin rural fortement ancré à gauche. Je ne regarde ni ma
patrie ni ma personne comme revêtues d’une plus particulière qualité.
Au contraire, je sens, je sais de quelle défaveur elles sont frappées.
Rabelais, dès la Renaissance, moque le pauvre escholier limozin,
qui singe tous les langages et n’en possède aucun. Au siècle suivant,
Molière amuse énormément la Cour avec les ridicules de son Monsieur de
Pourceaugnac. Les tranchantes, les violentes catégories du matérialisme
historique, que j’ai reçues de condisciples creusois, au lycée de
Limoges, je les ai appliquées à cette chose que j’étais, parmi toutes
les autres. Elles m’ont prémuni contre l’esprit régionaliste, les
vanités locales qui nourrissent le mépris, l’incompréhension d’autrui
et de soi. Les mauvaises terres offraient de menues compensations, de
légers antidotes au vide, à l’ennui dont on était rongé. C’était le
contact galvanique des quatre éléments, la gloire intacte des trois
règnes. Ils dispensaient des joies muettes, océaniques, alimentaient la
curiosité. Ainsi certains insectes sont-ils extraordinairement beaux,
brillants comme des pierreries, façonnés par un invisible orfèvre au
fond des bois. Certains poissons semblent des lingots d’argent. J’ai
pris, vivantes, des bêtes de toutes sortes, capturé un vipéreau brique
moucheté de noir, des oiseaux multicolores, rêvé interminablement sur
l’eau captieuse. Jusqu’à une époque récente, des morceaux de la Gaule
chevelue restaient pris dans la France républicaine et jacobine. Ils
livraient aux enfants quelques dédommagements à l’absence des biens
centraux que sont les monuments célèbres, les grandes bibliothèques et
les musées, les établissements d’enseignement supérieur, la puissante
rumeur des capitales, la vibration du présent. De tout cela, nous
n’avons rien soupçonné aussi longtemps que nous sommes restés enfouis
dans les vallons ombreux de la périphérie. Il me semble que
votre rapport à la nature s’oppose au rapport à la terre d’un certain
nombre d’écrivains régionalistes par votre goût de la technique et du
bricolage. Votre idée par exemple, lorsque vous étiez jeune, de
posséder une roue de locomotive; ou l’acier que vous traitez comme
sculpteur. On était d’autant plus enclin à s’y intéresser
qu’on percevait la médiocrité des forces productives de la société
rurale. J’ai vu travailler les bœufs sous le joug, employer des outils
qui dataient de l’âge du fer, la houe, la cognée, la grande scie
passe-partout, le « pique-pré », une espèce de grande hache
mérovingienne qui sert à saigner les pâtures pour éviter qu’elles ne
s’engorgent. J’ai mesuré la puissance dérisoire de l’homme, qui est de
l’ordre d’un douzième de cheval-vapeur. Le moindre moteur de voiture en
donne 75 ou 80. Il s’est produit, en peu d’années, un saut quantitatif
et qualitatif équivalant à l’intrusion fracassante des formations de
Boeing B-17 au cœur de l’Allemagne nazie. Je crois avoir intégré
l’humilité un peu désespérée des manants des vieux âges devant la terre
ingrate, les hautes futaies, la terrible nature. L’apparition
prométhéenne des machines, des moteurs m’a fasciné. J’ai souhaité
posséder quelque symbole de cette révolution mécanique, un emblème de
la délivrance. L’occasion s’est présentée un jour. J’avais pour ami le
fils du chef de gare de Brive. Ce dernier m’a proposé gracieusement une
roue motrice de locomotive à vapeur, qu’on ferraillait au chalumeau.
Elle était à moi, si je voulais, si je pouvais. Je comptais l’accrocher
au mur de ma chambrette, m’absorber dans sa contemplation pure et
désintéressée. Je n’ai pas pu. Elle pesait deux tonnes. Elle me manque
toujours. Vous êtes ainsi sur tous les fronts : dans le
monde paysan d’avant-hier avec la nature, dans le monde ouvrier d’hier
avec la nature transformée, l’outil et la fascination pour la
mécanique, et dans le monde d’aujourd’hui avec le brillant intellectuel
que vous êtes devenu en passant par l’École normale supérieure. Les
gens de ma sorte ont parcouru en l’espace d’une vie l’équivalent de
quinze siècles. On est parti, à peu près, du « manse » féodal. On a
atteint, à marche forcée, la fin de l’Ancien Régime, deviné plus qu’on
ne les a vus le triomphe du capitalisme et de l’industrie lourde, pris
pied dans le XXe siècle, découvert,
effarés, les formes de conscience universelle dont les capitales
européennes avaient été le berceau. La possibilité précaire,
redoutable, nous a été donnée de sauter en marche dans le train de
l’histoire, de brûler les étapes échelonnées sur la grand-route qui
mène des sociétés précapitalistes à la post-modernité. Ça demandait une
attention inquiète, un travail éprouvant. Nous venions de loin. Il m’en
reste je ne sais quoi de hagard qu’on voit à ceux qui débarquent à
l’aube en pays inconnu, clignant des yeux, après une longue et rude
traversée. Devenu professeur, vous avez choisi comme mission
d’initier les enfants à la compréhension du monde, à la compréhension
de ces trois strates du monde. Comment est-ce que vous percevez la
difficile initiation au français que vous proposez à vos élèves ? Enseigner
est une tâche exaltante. Tout enfant possède au suprême degré
l’intelligence à l’état pur, virginal. La chose la plus belle que je
sache, c’est l’intelligence des enfants. Lorsqu’on sait l’atteindre, où
qu’elle se trouve, c’est comme si on allumait une lampe. Parfois, bien
sûr, le courant passe moins bien. Il est 4 heures de l’après-midi. Six,
sept collègues m’ont précédé. La tension, l’attention baissent. Mais il
est aussi des moments de grâce. Par exemple, l’hiver, quand la nuit
profonde et glacée du matin obstrue le carreau et qu’on apporte le feu,
la lumière aux élèves que la République nous confie. Des choses très
délicates, la connaissance réfléchie de la langue, les arcanes de la
haute littérature sont accessibles à des esprits de quinze ans. Les
voir s’avancer dans ces domaines est une expérience émouvante. Qu’elle
soit malaisée découle de la division de la société en classes. Les
biens de l’esprit sont aussi mal répartis que la richesse matérielle.
Le tour de force qu’exécutent jour après jour les enseignants, mes
collègues, consiste à tenir ensemble ce qui, hors des murs de l’école,
s’exclut, se combat. D’un côté, ceux qui possèdent l’aisance et la
sécurité, une familiarité de toujours avec la culture scolaire, de
l’autre, ceux qui en sont dépourvus. Ces populations, généralement,
n’habitent pas les mêmes quartiers, les mêmes rues. J’ai désiré donner
à des enfants ce que, enfant, j’attendais de mes maîtres et n’en ai pas
toujours reçu. Je me sens bien dans une salle des professeurs, non pas
seulement parce que tout homme est aveuglément épris de son destin mais
parce que je trouve à ces hommes et surtout à ces femmes - elles sont
en majorité dans le secondaire - les vertus génériques du service
public. L’amour du métier, une certaine rectitude, la capacité de
penser à la place de l’autre, la générosité qu’on ne rencontre pas
forcément dans tous les univers socio-professionnels. Les
inégalités auxquelles vous êtes confronté vous ont-elles conduit à
penser aujourd’hui que les difficultés avaient augmenté, que la tâche
était plus complexe qu’hier et qu’en fait, il vous revenait d’essayer
de faire quelque chose que le système social aurait dû traiter lui-même
et qu’il ne traitait pas ? Il y a une carence de l’action
politique au plus haut niveau. Pierre Bourdieu, dont la disparition m’a
mis les larmes aux yeux, appelait « main gauche » de l’État le service
public, assistance sociale, enseignement, médecine, police, justice. Il
travaille comme il peut à réparer les dégâts du libéralisme triomphant.
Les dominés sont condamnés non seulement à échouer mais à intérioriser
très profondément leur échec. Un des effets les plus pernicieux de
l’école actuelle, c’est qu’elle est formellement ouverte à tous jusqu’à
l’âge de 16 ans ; des gosses incapables de tirer le moindre parti de
l’enseignement en vigueur passent des années au voisinage immédiat de
ceux qui, à l’opposé, avaient toutes les chances de réussir. Ils se
persuadent chaque jour un peu plus de leur indignité. Il n’y aura même
pas besoin d’user, plus tard, de violence physique pour les maintenir
dans l’état de subordination et d’exploitation auxquels ils sont
promis. J’ai entendu ce mot affreux dans la bouche de gamines et de
gamins de quatorze ans : « On est nuls. » Ils entérinaient leur destin
objectif. L’école n’est pas libératrice. Elle contribue, de façon
décisive, à légitimer l’inégalité. Tout cela a été magistralement
établi dès 1964, dans Les Héritiers. Dans le regard
des enfants, est-ce que l’écrivain Pierre Bergounioux se mélange
parfois avec le professeur, et perçoivent-ils qu’ils ont en face d’eux
l’écrivain à côté de l’enseignant qui les initie à la grande
littérature? Michel Eyquem disait, à peu près, qu’il y
avait Montaigne et le maire de Bordeaux. Il y a le professeur qui
exerce quinze heures par semaine et le type qui devance l’aurore pour
noircir, en secret, du papier. En classe, je suis le maire de
Bordeaux ; dans mon petit réduit, Montaigne. Il ne saurait planer de
confusion. Les élèves savent qu’il m’arrive, dans les intervalles,
d’écrire des livres. Je ne veux pas le savoir. À quinze ans, et quelque
intelligents qu’ils puissent être, ils ne sauraient se représenter le
monstre qu’on descend affronter dans les souterrains, les spectres
féroces, les goules auxquelles on dispute des clartés qu’ils
s’ingénient à nous refuser. Le métier d’enseignant a une teneur
précise, des buts, un rythme, des contraintes tant externes
qu’internes. Ce que je fais dans ma classe ressemble à ce qui se passe
de l’autre côté de la cloison, dans la salle voisine. Alors que
l’invention de la littérature est essentiellement indéterminée,
angoissante et singulière, aventurée. D’un côté, donc, ce que je confie
d’une main tremblante, très peu sûre, au papier ; de l’autre, ce que je
débite publiquement, d’une voix officielle et péremptoire. La
schizophrénie n’est jamais que l’effet induit des contradictions qui
traversent le monde. Cette schizophrénie qui partage votre
existence en deux n’est-elle pas préoccupante dans la mesure où elle ne
vous permet pas de témoigner devant les jeunes d’une littérature qui
s’écrit au présent ? Vous renoncez par observation stricte et
rigoureuse des instructions ministérielles à le transmettre dans ce
qu’il a de plus actuel. Les directives ministérielles sont une
chose, euphémique et pateline, autre chose la société de classes dans
laquelle s’insère l’école. Nous sommes porteurs d’un message à
prétention universaliste. Il est beau de s’adresser à un groupe de 25
ou 30 élèves sans faire la moindre distinction d’origine sociale, de
sexe, de confession, de couleur de peau, sans considération de rien.
Cet idéalisme déclaré, ce volontarisme abstrait confèrent son éminente
dignité à notre magistère. Ils font aussi sa terrible difficulté. Nous
bravons à chaque instant la réalité du monde social, les distinctions,
les orgueils, les mépris, les rancunes, les haines croisées, les
racismes, l’inégalité concrète. Tel est l’obstacle que nous rencontrons
à chaque pas, et qui complique la besogne, et la vie, des enseignants.
La disparité originelle des enfants diffracte, par contrecoup, le
principe unitaire, égalitaire de la communication pédagogique. Pour les
plus abondamment pourvus, c’est la totalité de ce que nous professons
qui est assimilée, qui parachève la richesse dont ils étaient
dépositaires avant même de passer la porte de l’école. Mais nous
mesurons l’extrême difficulté qu’il y a pour les enfants des milieux
démunis, dominés, à entrer dans la sphère merveilleuse de la culture
savante, purgée de toute attente de profit matériel, presque d’intérêt
temporel. Là est la clé des difficultés que rencontre l’éducation
nationale. Comment maintenir vivant l’héritage merveilleux que,
citoyens de la République française, nous tenons d’une histoire
éclatante, d’une littérature où tout homme a pu reconnaître une part de
son humanité, un Persan, un Huron, un escholier limozin, que je connais bien, et jusqu’aux cannibales chers à Michel de Montaigne, dont nous parlions. Dans quelle mesure les instructions du ministère de l’Éducation nationale contribuent-elles à aggraver cette situation ? En
ce qu’elles laissent à entendre qu’elles suffiraient à la régler, en ce
qu’elles voudraient persuader les intéressés, les enseignants, la
population, que des mesures techniques, des « projets » pédagogiques,
des ordinateurs, l’aménagement des horaires et le poids des cartables
pourraient résoudre la crise organique d’un système éducatif qui porte
dans sa chair, et son esprit, le sceau de l’inégalité. Certains
ministres n’ont-ils pas appelé les enseignants à prendre en compte
cette inégalité ? Je pense à un homme comme Jean Zay, en poste au
moment du Front populaire, et à d’autres manifestations de pouvoir qui
n’ont pas cru que la pédagogie allait tout changer ? Jean Zay était un homme admirable. Ses actes, sous le Front populaire (Le Monde de l’éducation, n° 301, NDLRI),
ses initiatives en matière d’enseignement technique, en particulier,
ont contribué à alléger la misère des plus misérables, à offrir un
certain nombre de chances à ceux qui n’en avaient aucune. La milice
pétainiste ne s’y est pas trompée, qui l’a assassiné sauvagement. Une
série de bouleversements ont marqué la période de l’après-guerre.
L’Université s’est ouverte, sous la pression de la demande économique,
à des couches qu’elle avait longtemps tenues à l’écart, en respect.
Mais je n’ai pas vu qu’aucune réforme ait seulement effleuré le cœur du
problème. Nulle décision politique, assortie des mesures économiques
appropriées, n’a permis aux masses profondes d’accéder à la culture
savante, qui est un rapport de proximité avec des contenus de pensée
élaborés, marqués au coin de la justesse, de l’authenticité, de
l’universalité. Qu’il soit coûteux, malaisé à créer n’est pas une
excuse. La chose excellente, dit Spinoza, est toujours difficile. Des
lois Ferry à 1950, le niveau d’instruction générale est resté primaire.
J’ai connu, enfant, des illettrés, des femmes, surtout. Cela fait
quarante ans que nous sommes en paix. Nous pouvons concentrer des
ressources considérables sur l’éducation et la culture. Nous aurions pu
brûler les étapes, passer sans transition de la « secondarisation » à
la « supérieurisation » de la population. Il y aurait fallu une volonté
de fer, révolutionnaire, qui jamais, que je sache, n’anima les
gouvernants. Nous vivrions parmi des sujets cartésiens, des âmes
rousseauistes, des cœurs cornéliens. Ce qui aurait pu être sommeille
dans les limbes, non par suite de je ne sais quelle insuffisance
inhérente à l’école, qui fait ce qu’elle peut et plus encore, mais de
la faiblesse intéressée d’une politique hantée par le souci de
préserver l’ordre établi. Comment ne pas songer aux tribuns de l’an II
qui changèrent la vie en offrant à tous la liberté formelle et, à
beaucoup, la possibilité de s’instruire, de s’extraire des puits de
l’ignorance où ils étaient ensevelis? En attendant, nous avons TF1,
Disneyland et les lofteurs. |