La Lettre d’information de La Maison des écrivains, avril-mai-juin 2002
La
Foire du Livre de La Havane a suscité les commentaires hostiles d’une
bonne partie de la presse. Les écrivains cubains vivant en France y ont
ajouté leurs voix, évoquant la censure, les mesures policières, l’exil
auquel ils ont été contraints. On ne peut, sur ce point, que
leur donner raison. Le meilleur service que la politique puisse rendre
à la littérature, c’est de ne pas s’en occuper. Elles procèdent de deux
registres distincts. La première répond à des intérêts pratiques,
actuels, à des besoins vitaux. Elle dispose, à cet effet, du double
monopole du prélèvement fiscal et de l’usage légitime de la violence
physique. La seconde est un « transcendantal historique », c’est-à-dire
une activité située et datée, comme toutes le sont, mais dont les
effets ont une validité indéterminée, universelle, éternelle. Homère a
survécu tandis que le décret platonicien qui le chassait,
rétroactivement, de la cité, est caduc, Flaubert plus vivant que
jamais, le procureur impérial, Ernest Pinard, qui l’a traîné devant les
tribunaux, oublié. Quel pouvait bien être le ministre de l’Intérieur
qui a interdit en 1971 le livre de Guyotat, Eden, Eden, Eden,
pour la libre circulation duquel, en revanche, je me rappelle
distinctement avoir pétitionné ? La littérature a partie liée avec les
couches enfouies de l’expérience, les possibles que ce qui se donne
pour la réalité a écartés, le haut vol de la grande temporalité. C’est
de la pensée, dont un Français, jadis, déduisit son existence et tira
toute sa philosophie. Moins explicites, en revanche, sont les
attendus politiques qui ont inspiré les détracteurs de la foire. On
nage dans les superficies (« le pays des droits de l’homme », « la
liberté », d’un côté, la « dictature », de l’autre). Un
raz-de-marée néo-libéral a balayé la planète, emporté l’URSS, le
mouvement de libération des pays émergents, les partis ouvriers. Il a
laissé une île, sur son passage, Cuba. Les Cubains ont une politique,
se ramènerait-elle à sa définition minimale, qui est d’exister en tant
que telle, comme principe autonome de décision et d’action et non pas,
ainsi qu’elle y tend partout ailleurs, comme une dépendance de
l’activité économique, dominée par des groupes financiers géants aux
prises pour la conquête de parts de marché. Lorsque, comme
c’est le cas en France, il n’y a plus d’alternative politique, donc de
politique effective, la question fondamentale, celle de la répartition,
est évacuée. Ce qui a, entre autres conséquences, que la grande
littérature restera étrangère à l’immense majorité de la population,
quand bien même celle-ci disposerait d’un revenu suffisant pour se la
procurer. Les mesures scolaires, proprement révolutionnaires, et
l’action culturelle qui en ouvriraient à tous l’accès, sont le dernier
souci des gouvernants. Je sais de quoi je parle. J’enseigne dans des
collèges de banlieue depuis plus de vingt-cinq ans. Cuba est un
pays pauvre, sans guère de moyens, sous embargo. On y manque de tout,
même de viande. Mais la politique, qui existe encore, là-bas, concentre
les ressources sur l’éducation et la santé. La viande est affectée, en
priorité, aux cantines scolaires afin que les enfants, du moins,
puissent en manger. Il se peut que l’imminent avenir de Cuba la
ramène quarante-cinq ans en arrière. Tout est prêt pour en tirer une
gamme attrayante de produits touristiques tarifés. Il y a même un film
qui passe en boucle, sur des téléviseurs, à l’aéroport, où l’on voit
des touristes, blancs, de type européen ou nord-américain, skier sur la
mer des Caraïbes, boire des daïkiris au couchant, sous les cocotiers,
avant d’aller se trémousser dans des boîtes. Mais si Cuba survit, c’est
tous les petits Cubains, sans distinction d’origine sociale, de sexe,
de confession, de couleur de peau qui accéderont, le jour venu, à la
littérature universelle. |