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  Francesco Biamonti

  Le Silence
Vent largue
L’Ange d’Avrigue

  Annexes

L’auteur

   Francesco Biamonti est né le 3 mars 1928 en Ligurie, dans le petit village de San Biagio della Cima près de Vintimille. Il fut longtemps bibliothécaire avant de se consacrer à la culture des mimosas dans son village natal. Il y est mort le 17 octobre 2001.
   Son premier roman L’Ange d’Avrigue a été traduit par Philippe Renard en 1990 dans la collection « Terra d’Altri ».



L’œuvre

En français

Aux éditions Verdier

  L’Ange d’Avrigue, 1990
Vent largue, 1993
Le Silence, 2005

Chez d’autres éditeurs

Attente sur la mer (Attesa sul mare), roman, trad. François Maspero, Seuil, Paris, 1996
Les Paroles la nuit (Le parole, la notte), roman, trad. François Maspero, Seuil, Paris, 1999


En langue originale

L’angelo di Avrigue, Einaudi, Torino, 1983
Vento largo, Einaudi, Torino, 1991
Attesa sul mare, Einaudi, Torino, 1994
Le parole, la notte, Einaudi, Torino, 1998



Annexes

Hommages

   Bleu de peinture
   par Jean-Paul Manganaro

   J’ai connu Francesco Biamonti à Lyon, un salon du livre, il y a longtemps, Philippe Renard était encore vivant, Bernard Simeone était encore là, il y avait Gérard Bobillier, j’aurais dû traduire L’ange d’Avrigue, puis ça ne s’est pas fait, comme il y a souvent des choses qui ne se font pas d’elles-mêmes, nous avons parlé un peu, très peu, nous nous sommes regardé longtemps, par sympathie, deux timides, il avait des yeux bleus, lui seul avait des yeux bleus. Le livre, L’ange d’Avrigue, m’avait beaucoup plu, j’aurais aimé traduire tout ce vent, ce vent qui frappait les rochers, mais surtout le paysage, quelque chose de plus en plus large, où l’on avançait et passait comme si c’était naturel, et les personnages qui passaient dedans, presque muets, des dialogues faits de silence, c’est la nature qui parlait surtout pour eux, surtout ce vent qui prenait tout en charge, qui disparaissait en emportant. Puis d’autres romans, toujours quelque chose de secret qui pointait, qui n’était ni intime ni tourment, des murmures, murmurer des non-dits ou des choses que l’on sait, et l’orage aussi devenait un murmure, des pluies fines, presque ensoleillées ou, plutôt, qui filtraient le soleil, comme dans des tableaux de l’époque, des tableaux de Riviera, et le vent, encore, qui semait les mots dans des reflets de branches et de feuilles, les éparpillait, ils ne servaient pas à se connaître, on ne se connaît que depuis un temps reculé d’où on apparaît, on surgit, d’un temps qui n’est pas celui du récit, ils servaient à sentir des changements, comme le changement des jours, jusqu’où les changements avaient laissé pousser quelque chose de nouveau, ils servaient à savoir si on reconnaissait encore ceux que l’on avait connus. Il essayait de parler une langue qui aurait été celle de la nature – c’est bête de dire ça comme ça, ça semble bête –, il cherchait dans la nature ce qu’elle pouvait encore faire faire et faire dire, entre le rêve et la douleur, il continuait un travail que Baudelaire avait entrepris, qu’il avait fini un temps, et lui, le reprenait, il y repensait, c’était bien ça qu’il y avait dans ses yeux, entre rêve et douleur. Et la nature, c’est aussi ce qui imprègne l’humanité, les personnages avaient cette pâte de peinture que fait le dessin chez Cézanne, qui se fragmente et s’élargit et se recompose au même endroit replacé pourtant plus loin, oubliant le dessin et poursuivant les tons qui se chargent du dessin, et ces gens parlaient comme si ce qu’ils pensaient et disaient était un dessin assez clair, puis l’écriture poursuivait, en dehors des dialogues, une tonalité imprégnée de nature, c’est là qu’ils s’agrandissaient et s’estompaient, dans des tonalités. L’écriture semblait être passée par la peinture, un temps lointain, perdu, que l’on retrouve, être passée par la tonalité des couleurs, celle-ci était dans les phrases, comme dans les tableaux : et il y avait alors un héroïsme, un dernier héroïsme où les choses et les mots recommençaient, dans les personnages et dans les natures de Biamonti, des regards et des gestes et des mots dits, non par des dialogues, mais par des murmurations antiques, de végétaux silencieux, de fleurs qui semblent fragiles, d’odeurs de terre humide, lymphale. Ensuite on s’est revu souvent, régulièrement, quelques jours tous les ans, avant les pluies, nous parlions peu, deux timides : il se promenait le long des murets de pierre, une casquette, la cigarette à la bouche, il longeait les fleurs, dans ses yeux d’un bleu de peinture, l’anatomie d’une marine.

Texte paru dans « Portulan ». Gênes, carte politique et poétique, Presses Universitaires du Septentrion, 2004.




   Le Monde
, 22 octobre 2001
   Francesco Biamonti, « peintre paysagiste » de l’écriture
   par Jean-Luc Douin

   Francesco Biamonti était « venu du néant », né le 3 mars 1928 en aride pays ligure, près de Gênes, dans le petit village de San Biagio della Cima ; il y vivait encore, près du moulin à huile de son aïeul ; il y entretint toujours le lopin de terre familial, sans démentir la légende qui le disait cultivateur de mimosas. Biamonti, en fait, fut employé à la bibliothèque de Vintimille, jusqu’à ce que le succès (tardif) lui permette de rester ancré chez lui. La passion de la littérature lui était venue depuis qu’à quinze ans, il avait acheté Les Fleurs du mal de Baudelaire dans une boutique de San Remo. Depuis, il avait dévoré les symbolistes, les surréalistes, Valéry et Camus.
   Comme le raconta l’un de ses traducteurs, François Maspero (Le Monde des livres du 20/9/1996), il avait trouvé chez Cesare Pavese « ce qu’il aimait chez les primitifs toscans, le raccourci, la jonction en quelques mots brefs de ce qui est intime et de ce qui est public », et chez Eugenlo Montale « l’obsession de l’azur, ce qu’il appelait “cette double condition minérale et cosmique de l’homme”, ainsi que “l’écriture comme os de seiche”, c’est-à-dire la matière réduite à l’essentiel pour atteindre la transcendance ».
   Du genre « rôdeur », Francesco Biamonti faisait à vingt ans le désespoir de son père. Il envoie un jour une nouvelle à un concours littéraire et remporte le premier prix. À vingt-cinq ans, il écrit le monologue d’un homme dont le fils était devenu aveugle au maquis. « J’avais voulu y mettre toute la pitié du monde », confia-t-il encore à François Maspero. Il adresse son texte à Elio Vittorini, qui lui suggère de le retoucher. Biamonti est bouleversé : « J’ai ressenti une profonde angoisse. J’ai décidé de ne plus écrire. »
   Il tient parole, vingt-cinq ans durant, cultivant des arbres fruitiers et élevant des abeilles, et lisant, par ailleurs, les philosophes, Husserl, Merleau-Ponty, ainsi que René Char, Julien Gracq, T.S. Eliot. Ce futur « peintre paysagiste » de l’écriture s’intéresse aussi à Nicolas de Staël, à Cézanne « La vision du monde dans l’immédiat sensoriel. La pomme de Cézanne porte le quotidien dans le domaine du sacré. Je ne peux regarder Cézanne sans un sentiment de fraternité. »
   C’est en 1981 qu’il rompt le pacte qu’il s’était fait avec lui-même : il écrit, « comme un défi », un roman, L’Ange d’Avrigue (Verdier, 1990), qu’il choisit de publier chez Einaudi (alors que deux autres éditeurs s’étaient déclarés intéressés) parce qu’y travaille Italo Calvino, lequel rend ainsi hommage à son texte : « Il y a des romans-paysages comme il y a des romans-portraits. » Biamonti dit « la lumière du paysage âpre et abrupt de l’arrière-pays ligure », les deux aspects de la Riviera, « maisons de pierre et villages de vacances », « agriculture exténuée et solitaire » et « monde facile du tourisme », et ce « relent d’autodestruction qu’il sent dans l’air ».
   Dans son roman suivant, Vent largue (Verdier, 1993), il évoque un passeur de frontières entre l’Italie et la France, aidant clandestinement les laissés-pour-compte à traverser les montagnes pour tenter de trouver une vie meilleure. Attente sur la mer (Seuil, 1996) suit le périple d’un ancien marin embarqué vers la Bosnie, renouant avec l’exil et la « triste succession de bateaux, de rêves et d’horizon », déchiré d’être éloigné de la femme qu’il désire et qui l’attend. Les Paroles la nuit, enfin (Seuil, 1999), rend à nouveau hommage à la Ligurie, ses villages désertés, ses oliveraies desséchées, en une série de petits tableaux d’où sourdent un silence, une solitude, un sentiment d’éternité. La campagne aride sert de refuge à quelques étrangers, rescapés d’une Europe en sang et vengeances, Albanais ou Kurdes en quête d’amour et de paix.
   Quatre ouvrages où l’espace méditerranéen est traversé par les migrations des gens de cultures persécutées. « Les rives de la mer matricielle, écrivit le premier traducteur français de Biamonti, Bernard Simeone (La Quinzaine littéraire du 15 septembre 1999), sont devenues un répertoire de promesses déchirantes, menacées par tout ce qui ronge et dévalue : les trafics et les pollutions de l’homme, la violence des luttes entre groupes pour la possession d’un territoire, la destruction qu’opère la loi toujours plus cruelle du profit. »





   Libération,
19 octobre 2001
   par Jean-Baptiste Marongiu

   Dans ses romans comme dans la vie, Francesco Biamonti s’est tenu à cette « ligne ligurienne » qui consiste à parler de soi en parlant des choses, à dessiner son propre portrait à travers la nature, comme l’un de ces paysages en mouvement, entre mer et montagne, qui l’avaient vu naître. D’ailleurs, il ne s’est jamais éloigné pour longtemps de chez lui, San Biagio della Cima, le village dans les hauteurs de Bordighera, où il vient de s’éteindre mercredi 17 octobre, après une longue maladie. Il avait 68 ans.
    Légende. En Ligurie, on est ou marin ou paysan. Son frère étant devenu capitaine dans la marine marchande, il ne restait à Francesco que la terre, ou presque. Longtemps en effet, on l’a cru cultivateur de mimosas, sur le lopin de terre hérité de son père avec l’étable du mulet et le moulin à huile. C’était une exagération, pratiquement une légende, dont il n’était pas à l’origine, mais qu’il se plaisait à ne pas démentir. Plus prosaïquement (et gagnant beaucoup moins qu’un cultivateur de mimosas), Francesco Biamonti a travaillé à la bibliothèque publique de Ventimille jusqu’à ce que le succès des premiers romans ne lui permette de revenir au village pour lire et écrire, n’en sortant que rarement, à l’occasion de la présentation d’un nouveau livre.
   Francesco Biamonti débute sa carrière très tard en 1981, à 54 ans, en publiant L’Ange d’Avrigue (Verdier, 1990). C’est sa deuxième tentative chez Einaudi. Italo Calvino, responsable de la littérature dans la maison turinoise, est enthousiaste. Les choses s’étaient en revanche très mal passées vingt ans auparavant avec Elio Vittorini qui avait refusé un roman envoyé par le jeune Biamonti, car les personnages lui paraissaient trop torturés, trop existentialistes, comme on disait, et il voulait qu’on change la fin trop pessimiste. Loin d’obtempérer, l’aspirant écrivain ira chercher chez les philosophes les arguments pour justifier sa vision inquiète du monde et de l’homme. Il lit et relit Sartre, Merleau-Ponty, Husserl, Heidegger… Poètes et romanciers, il ne les avait jamais délaissés depuis qu’enfant il avait trouvé chez un bouquiniste un exemplaire des Fleurs du mal.
    L’apparaître. C’est finalement la phénoménologie qui le met sur le chemin d’une poétique de l’apparaître, où la lumière, sa lumière méditerranéenne, devient la matière même de la manifestation de toutes choses – les êtres humains, les animaux, les plantes et la terre qui les accueille. Trois romans suivront, tous traduits en français (Vent largue, Verdier 1993, Attente sur la mer, Seuil, 1996, les Paroles la nuit, Seuil, 1999).
   Francesco Biamonti avait une belle voix basse, un regard clair et, dernièrement, avait du mal à se départir d’une douce mélancolie (Cf. Libération du 10 octobre 1999): « Au XIX e siècle, on avait la sensation que le mouvement du temps était positif, qu’il y avait un progrès. Dans Guerre et paix, même au milieu des massacres, des blessures et du sang, on ressent que le temps va vers le mieux. Notre siècle n’a plus cette certitude, l’espace et le temps sont malades et on vit comme dans un tremblement de solitude sur fond de désert alors que, comme disait Jabes, regarder les choses dans le désert, c’est déjà le voir mourir.»