Le numéro 3 de la revue Le Matricule des Anges consacré à François Bon.
Un entretien avec Jean-Christophe Millois, paru dans la revue Prétexte.
François Bon, dans « Volonté », un article publié dans Politis, évoque sa conception de l’engagement dans et par la littérature :
La question de l’engagement part toujours d’un malentendu. D’une part, parce qu’elle constitue le monde social et son actualité comme cible et but de l’activité d’écriture, d’autre part, bien plus simplement, parce qu’elle a comme préjugé que l’exercice de la littérature est en amont des préoccupations du monde, dans une sphère close idyllique, assimilable aux loisirs. Par exemple, alors, on s’étonne que d’aucuns d’entre nous, écrivains, conduisent en des lieux où ne passent guère de livres, des ateliers d’écriture : comme si c’était affaire d’altruisme, quand ce partage de parole est, de notre côté, affaire de survie. J’ai le même plaisir et la même fascination à mener un atelier d’écriture dans une maison d’arrêt que dans une fac de sciences. La seule certitude, c’est ce pacte : on pourra explorer ensemble, parce que celui que j’ai devant moi sait ce qui ne m’est pas accessible sans lui. « Comment vivre sans inconnu devant soi ? », disait René Char, et moi j’ai à charge d’amener ce genre de phrase, qui aide à le nommer. Les temps ne sont pas si anciens où la littérature naissait de se mêler ainsi de l’obscur, là où on concède qu’il agit dans le milieu même du quotidien des hommes. Madame Bovary ne s’intitule pas roman, mais bien mœurs de province. La tragédie grecque, dont nous sommes tous issus comme d’hier, traitait des effrois d’une société bientôt chamboulée par la barbarie qui l’encercle. Question sérieuse et profonde, mais, comme toutes les questions, le danger serait de trop simplifier. « On n’a pas trop de toutes ses forces de soumission au réel, pour arriver à faire passer l’impression la plus simple en apparence, du monde de l’invisible dans celui si différent du concret » : c’est Marcel Proust, aux marches de la mort, qui écrit cela. En même temps qu’il écrit, au terme de la Recherche : « La vraie vie, c’est la littérature », à prendre très au sérieux, parce que c’est en posant le fait même du livre, dans sa relation au lecteur, comme fondé évidemment, dans l’instant même, par la réalité, qu’il appréhende la totalité de nos perceptions du monde, ce par quoi nous le constituons comme tel, pour déplacer et hausser la nature même du monde en nous. Tâche de toujours pour la littérature, que lui reprend à Nerval et Balzac, Baudelaire et Flaubert, et dont à notre tour, via Claude Simon et Julien Gracq, ou Antonin Artaud et Samuel Beckett, nous avons charge pour décrypter notre propre part d’inconnu. Le malentendu est là : nous sommes dans ce cœur ancestral de la fonction littéraire, et parce qu’au nom de cet héritage, pour cette seule passion du poème, nous regardons, là tout près devant nous, ce qui nous entoure : géométries des parkings, ciels sur béton, manière tendue des silhouettes, images à transporter telles quelles dans les pages, on nous prétend hors de la tâche littéraire et on nous pose question sur une des rares pistes stériles de la littérature – la littérature engagée. La littérature est intransitive. Engagé, le livre Fureur et mystère de René Char, engagé, les très hauts Exil et Vents de Saint-John Perse, engagé, Franz Kafka quand il écrit dans son Journal, sans rien préciser d’autre : « La littérature est assaut contre la frontière. » Il se trouve que pour marcher dans l’obscur et y nouer le langage, nous recourons au partage, à l’expérience faite ensemble, au pacte. Enseigner, par exemple, ne peut plus être une tâche en arrière : nous dialoguons avec ceux qui enseignent, ce n’est pas engagement, c’est parce que nous n’avons d’autre choix que miser ensemble sur le tapis du risque. Et savoir ce qui nous est l’immédiat présent, dans la complexité du monde tout près, qui nous baigne, exige qu’on procède à cette multiplication des paroles : le même ciel ne vaut pas de la même façon pour tous, changement théorique radical. Pour dire ce qui est là, tout près, j’ai besoin de le traverser, et pour que ma parole y tienne, qu’elle fasse aussi lever les autres paroles qui le nomment : on passe dans la même rue, mais celui qui dort là, sur le trottoir, dira, pour cette même rue, une autre relation au temps, une autre disposition de l’organisation du monde. Notre volonté serait seulement ici : ne pas reculer devant la tâche, au nom même du plus ancestral de la fondation littéraire.
Paru dans le dossier « Littérature. L’engagement aujourd’hui », coordonné par Christophe Kantcheff, Politis, n° 642, semaine du 15 au 21 mars 2001.
Le Magazine Littéraire, mai 2002 « Je n’ai pas d’autre peau que la peau écrite » Propos recueillis par Valérie Marin La Meslée
« Il m’est arrivé deux fois, avant Mécanique, de rencontrer la mort, et là, l’écriture est devenue une réponse personnelle, l’espace de nécessité, je n’avais pas d’autre recours pour tenir, je n’avais pas le choix de ne pas publier ce qui m’a traversé, ce qui m’a requis, ces formes dans l’ombre qui ne m’appartiennent pas personnellement. Mais ce qui tient de l’ombre et qui déborde, on l’expose. Dans C’était toute une vie, il y a eu cette lettre comme injonction, et dans Prison, la mort de ce prisonnier, avec lequel j’avais été, et qui n’était plus: en forme de tombeau, écrire tout de suite. Avec Mécanique en quelque sorte je paye ma dette. C’est donc la troisième fois. Après le décès de mon père, un choc privé dans ma vie personnelle, j’ai noté dans un cahier, dans les semaines qui ont suivi, les images qui me venaient. J’ai retravaillé le bouquin pendant six ou huit mois, pour ne pas explorer l’autobiographie mais m’en tenir à ces notes, à l’exploration du choc, de cette surintensité: la couronne qu’on jette, et non pas le soi, car ces images appartiennent à l’espace collectif, rituel. Cette chose, qui à l’intérieur de moi tient du dehors, est mon espace de travail d’écriture. Quatre avec le mort, pièce écrite après Mécanique, va plus loin dans l’autobiographie sans doute, car le théâtre autorise à dépasser certaines censures: en se servant du corps des autres, on crée un écart par rapport à ce soi qui permet de l’écrire, on peut prendre plus de risques par rapport aux figures. Au fur et à mesure, depuis vingt ans, l’exposition est moins gratuite et l’espace de risque plus palpable. L’enterrement, ce roman sur le suicide d’un jeune, est complètement recomposé, il fait croire que ce qui s’écrit est vrai. Si je suis dans ce livre, c’est peut-être dans l’exposition. Aujourd’hui je ne sais plus faire la distinction entre ce que je suis et mon espace littéraire. Cela ne s’obtient pas sur commande. J’ai toujours traversé cette cellule natale du père mécano et de la mère instit dans tout ce que je faisais. J’ai toujours eu cette fascination pour la littérature qui ouvre la réalité et comment, pour cela, je dois me traverser moi. C’est la phrase de Barthes: « on écrit toujours avec de soi ». Je n’écris pas sur quelqu’un, un lieu ou autre chose, j’écris avec. Je n’ai pas d’autre peau que la peau écrite et pour rejoindre mon corps de littérature il faut que je traverse mon arbitraire, une matière étroite qui m’est donnée d’avance, pour moi, la découverte successive de grandes villes à partir d’une bourgade: se déplacer dans sa traversée pour revenir dans le présent, en dehors de tout référent personnel. Mais en écrivant la biographie des Rolling Stones, j’approche l’autobiographie et l’écriture de soi, à me replonger dans les vieux électrophones et mes quatorze ans. Cinq ans de travail, et au milieu, Mécanique, comme une injonction, comme une validation de la littérature. Et il est vrai que pour moi, l’injonction s’est faite chaque fois devant les morts. » |