 |
























|
 |
 |

| |
|
 |
|
Durant les trente-deux ans de sa vie d’écrivain, Joë Bousquet n’a cessé de s’interroger. Sur lui-même, sur le sens qu’il devait donner à la blessure reçue le 27 mai 1918 à Vailly et qui l’a rendu définitivement infirme, sur les pouvoirs de l’écriture dès lors qu’on entend la considérer comme moyen : celui d’un acte qui fait naître d’un même mouvement la parole et la vie. Il s’est toujours vu comme le lieu d’élection d’une « naissance », à laquelle il participe, mais comme catalyseur, et qui permet au « je » qui l’accouche d’entreprendre une métamorphose. « Je suis en train de changer », « ces derniers temps j’ai prodigieusement changé », confie-t-il au long des années à ses nombreux correspondants. Il est en mouvement de perpétuelle découverte, et si ce mouvement s’est soudain arrêté un jour de 1950, il se perpétue chez les lecteurs toujours plus nombreux d’ouvrages classés par commodité entre contes, romans, poèmes, journaux intimes, correspondance. « Les feux les plus riches de notre crépuscule sont l’aurore de la génération montante », a-t-il écrit. Il savait de science certaine, celle que donne une expérience méthodiquement vécue, la place qui lui était échue dans un temps, une époque, un lieu, et le rôle à lui dévolu : celui d’un relais dans la chaîne des « voleurs de feu ». D’où l’intérêt que trente ans après sa mort prennent toujours davantage les traces écrites de son passage : ouvrages proprement littéraires, mais également lettres aux amis, lettres aux femmes aimées, et cette méditation journalière qu’il couchait sur le papier, inlassablement, dans la recherche d’un accord, intuitivement perçu, entre la voix intérieure et la musique des sphères. « Ne vous représentez l’homme qu’associé à la planète dont le mouvement est enveloppé dans le carrousel céleste », écrit-il à Hans Bellmer. Pour lui, nos viscères eux-mêmes, leurs fonctions, obéissent à cette gravitation qui commande le mouvement des astres, la ronde des jours et des nuits. Grains de poussière nous sommes, mais poussière consciente, dans un cosmos qui, lui, n’est ni temps ni espace, ou qui est tous les temps, tous les espaces. On a voulu voir là une « mystique », une « métaphysique », une « philosophie », gravement entachées aux yeux de sourcilleux matérialistes du péché d’« idéalisme ». C’est oublier que si Bousquet n’a jamais fait fi de la « pensée », ou, comme il disait encore de l’« esprit », il ne désignait par ces termes autre chose que la prise de conscience à laquelle il se disait voué en ce qui regarde les courants mystérieux qui le traversaient. Ces courants, il ne les voyait procéder ni de Dieu ni des anges, il ne les considérait pas non plus comme les produits d’une imagination enfiévrée (même si l’usage de la drogue les rendait plus perceptibles). Pour lui, ils prennent leur source dans la matière même dont le monde est fait : cette chambre où il gît, ces arbres étoilés qu’il aperçoit par la fenêtre aux couleurs changeantes de l’aube et du crépuscule, ces femmes qui viennent le visiter, ces mots polis et ronds que, du fond des âges, le langage a charriés vers lui. Tout, à ses yeux, vit et respire, jusqu’à ces objets qu’on dit inanimés et qui, dotés du regard qui leur est propre, le fixent, le fascinent. Ils s’intègrent d’eux-mêmes à sa propre substance spirituelle, au courant de vie qui les porte, eux et lui. L’univers douloureux qu’il habite, de chair meurtrie et inerte, de maladies infectieuses répétées, d’immobilité et de solitude, révèle alors son autre face : celle d’un monde « enchanté ». Un monde à qui il a rendu la vie par l’acte poétique, et si l’on veut voir là le dernier mot de la subjectivité, on passe à côté de l’aventure vécue par Bousquet, à côté du risque qu’il ne cesse de courir : celui de disparaître corps et biens dans ce grand Tout indifférencié où le langage lui-même n’a plus droit de cité. D’autres ont péri là où mots et choses s’échangent également, là où s’abolissent toute séparation, toute différence, là où ne règne que le silence. Par quel sortilège donner voix à ce silence ? Par quel acte de maîtrise inouïe s’efforcer de le « traduire » ? À cette tâche achoppent littérature et poésie entendues comme produits d’un art littéraire. C’est tout entier « être de poésie » que se veut Bousquet. Celui en qui se rejoignent l’homme et son aventure, le réel et l’esprit qui le fonde, l’imaginaire et la perception de l’infinie vibration des choses, la voix intérieure et la voix de l’Autre, interchangeables. C’est à ce prix que s’effectue le mouvement vers l’Être, qu’est « engendrée » « une vérité universelle ». Nul temps d’arrêt dans une création perpétuellement recommencée. Sans doute, comme tout un chacun, Bousquet connaît les règles de l’art et se montre capable de les appliquer, se faisant tour à tour conteur, poète, romancier, épistolier, mais si tous ses écrits renvoient à l’homme qui en a déterminé le cours (comme il est naturel), ils font davantage partie de cette quête entreprise depuis les romanciers du Graal pour que l’ombre portée de l’homme sur la terre s’évanouisse et se résorbe dans un être de lumière. Nous sommes faits de nuit, répète Bousquet, de cette nuit qui révèle dans notre regard la présence de l’homme souterrain. Or, le propre de la nuit est de tourner sur elle-même, à la rencontre du jour. Il dépend de nous que ce jour ne soit point pour les aveugles. À sa clarté s’effacent littérature et poésie pour que s’ouvre le champ des possibles dont elles ne sont que le balbutiement. « Un homme est, par chacun de ses sentiments, placé devant l’immensité. Là est la source des mots justes, et d’une portée éternelle. » Ainsi parlait Joë Bousquet qui pouvait en même temps se définir comme « Untel de Carcassonne, qui a été d’abord un adolescent prétentieux... puis un officier avec de belles bottes et décoré comme un bureau de tabac... enfin un blessé, faible comme un enfant... » et qui, un jour de mars 1944, confie, en toute humilité : « Je ne sens pas que je sois jamais entré dans ma propre vie. » Il se peut, toutefois, qu’il soit entré dans la nôtre par la porte secrète que nous n’ouvrons qu’aux intimes. « Ne m’empaillez pas dans ma légende : laissez faire les éditeurs et les professionnels. »
Maurice Nadeau, préface à Papillon de neige. |

Un amour couleur de thé, 1984 (épuisé) Les Capitales, collection Deyrolle, 1996 |
Le Cahier noir, La Musardine, 1997 ; Albin Michel 1996 L’Œuvre de la nuit, Unes, 1996 René Daumal, Unes, 1996 Le Galant de neige, Fata Morgana, 1995 Un amour couleur de thé, Gallimard, 1993 ; Verdier 1984 (épuisé) Deux lettres à un ami, Sables, 1991 Le Meneur de lune, Albin Michel, 1989 Deux lettres à Lucie Lauze, Sables, 1988 Exploration de mon médecin, Sables, 1988 La Nacre du sel, J. M. Savary, 1988 Lumière, infranchissable pourriture et autres essais sur Jouve, Fata Morgana, 1987 Œuvre romanesque complète (vol. 4), Albin Michel, 1984 Note-book, Rougerie, 1983 Œuvre romanesque complète (vol. 3), Albin Michel, 1982 Le Sème-chemin, Rougerie, 1981 Langage entier, Rougerie, 1981 À Max-Philippe Delatte, Rougerie, 1981 La Connaissance du soir, Gallimard, 1981 Notes d’inconnaissance, Rougerie, 1981 Lettres à Magritte, Talus d’approche, 1981 Le Médisant par bonté, Gallimard, 1980 Œuvre romanesque complète (vol. 2), Albin Michel, 1979 Œuvre romanesque complète (vol. 1), Albin Michel, 1979 Isel, Rougerie, 1979 Lettres à Marthe, Gallimard, 1978 Le Bréviaire bleu, Rougerie, 1978 Le Roi du sel, Albin Michel, 1977 La Romance du seuil, Rougerie, 1976 Lettres à Stéphane et à Jean, Albin Michel, 1975 Lettres à Carla Suarès, Rougerie, 1973 Mystique, Gallimard, 1973 Lettres à Jean Cassou, Rougerie, 1970 Le Pays des armes rouillées, Rougerie, 1969 Lettres à poisson d’or, Gallimard, 1967 Traduit du silence, Gallimard, 1941 |

|
 |