Le Monde, mercredi 30 novembre 2011
Pierre Dumayet, pionnier de la télévision et défenseur de la littérature par Guillaume Fraissard
Il se voyait comme un « artisan » du petit écran. Il restera comme l’un des pères de la télévision moderne et l’inventeur des émissions littéraires sur le petit écran. Producteur, réalisateur, scénariste, journaliste et écrivain, Pierre Dumayet, mort, jeudi 17 novembre, à l’âge de 88 ans, s’est frotté à tous les genres cathodiques et littéraires. Né en 1923, Pierre Dumayet a 24 ans quand, licence de lettres en poche, il entre à la Radio-Diffusion, l’ancêtre de Radio France, où il collabore au service livres de Jean Lescure. Deux ans plus tard, en 1949, il collabore aux premiers journaux télévisés de la France d’après-guerre. Le 27 mars de la même année, il lance « Lectures pour tous », la première émission littéraire, et se fait ainsi connaître du public, du moins de ceux qui possèdent alors un poste, et dont le nombre, en 1953, ne sera encore que de 60 000.
Chaque mercredi soir, après la « Piste aux étoiles » – cravate, costume trois pièces et petites lunettes –, Pierre Dumayet reçoit Colette, Marguerite Duras, Raymond Queneau, François Mauriac… Une télévision et des conversations respectueuses de la parole et des silences de ses invités. « C’est que les téléspectateurs n’étaient pas considérés comme des clients. Ils étaient, plutôt, des lecteurs d’un genre nouveau. Des lecteurs de visages », commente-t-il dans son
Autobiographie d’un lecteur (Pauvert), publiée en 2000. À la fin des années 1950, après avoir créé avec Claude Barma « Agence Nostradamus », le premier feuilleton télé, ce défricheur devient une figure populaire et l’une des personnalités les plus marquantes du petit écran.
Sur les postes de l’époque, toujours en noir et blanc, on ne peut voir qu’une seule chaîne et à peine cinquante heures de programmes par semaine. Parmi elles, « Cinq colonnes à la une », dont le premier numéro est diffusé le 9 janvier 1959. Un choc : produite par Pierre Lazareff, Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet – les « 3 P » – et réalisée par Igor Barrère, l’émission popularise le grand reportage télévisé. Le public peut enfin observer et sentir le monde vibrer devant ses yeux. La guerre d’Algérie, le Vietnam, mais aussi Édith Piaf ou Johnny Hallyday s’invitent dans les foyers grâce à cette émission hors normes qui captive jusqu’à 80 % de l’audience.
Les couleurs du journalisme Portant haut les couleurs du journalisme malgré la censure du ministère de l’information et la faiblesse de ses moyens techniques, « Cinq colonnes à la une » est née avec le gaullisme. Elle mourra aussi avec lui. Avant de disparaître de l’antenne en décembre 1968, l’émission se saborde pendant la contestation étudiante. En juin 1968, dans une tribune publiée dans
Le Monde, Pierre Dumayet justifie la grève de l’ORTF : « Les coupables sont les membres des gouvernements et de leurs délégués qui inlassablement, depuis bientôt plus de dix ans, ont œuvré pour que la télévision française donne au public une version de l’actualité conforme à leurs besoins politiques. »
Deux ans plus tard, en septembre 1970, les « 3 P » et Igor Barrère se retrouveront pourtant pour faire « Information Première », un nouveau magazine conçu sur le modèle de « Cinq colonnes à la une ».
Touche-à-tout, toujours animé d’une farouche volonté de faire passer l’intelligence des deux côtés du téléviseur, Pierre Dumayet produit alors des émissions aussi bien pour Antenne 2 et FR3 que pour TF1. Il enchaîne les scénarios de fictions (
Monsieur Bais en 1978,
Malevil en 1981) et les séries culturelles ambitieuses bien que confidentielles. Les titres de ses émissions – « Lire c’est vivre » (1976), « Des millions de livres écrits à la main » (1975), « Lire et écrire » (1990) – soulignent combien la lecture reste pour lui au premier plan. « Le livre est quelque chose qui doit circuler entre l’auteur et l’interviewer, disait-il. Et cette circulation doit être perceptible par les téléspectateurs. Ladite circulation ne concerne pas l’histoire qui se met en avant dans le livre, mais des détails qui nous permettent d’entrer (ou d’en avoir l’impression) dans la personnalité de l’auteur. »
Passionné par Gustave Flaubert, Pierre Dumayet consacrera plus d’une vingtaine d’émissions à l’auteur de
Madame Bovary. « Si j’ai longtemps persévéré dans le discours dit culturel, c’est aussi par indignation contre ce qui se fait communément en la matière, déclarait-il au
Monde en 1975. Pour démontrer, qu’au-delà des penseurs à la petite semaine dont la médiocrité galonnée inonde notre télévision, pensent un Roland Barthes, un Michel Serres. » Sur RTL puis sur Antenne 2, Pierre Dumayet sait aussi se faire canaille. Il lance au milieu des années 1970 la mode des questions décalées avec « Questions sans visages ». « Vous ne trouvez pas regrettable que les seins et les fesses d’une femme ne se trouvent pas du même côté ? » Du Ardisson avant l’heure. « J’en avais marre des questions sur mesure », dira-t-il.
Dans les années 1990, l’arrivée de la télé privatisée et des animateurs-producteurs l’éloigne peu à peu du petit écran. Face à cette télévision qui ne prend plus le temps d’écouter, Pierre Dumayet devient spectateur. À Bages, dans sa maison de l’Aude, il écrit.
La Nonchalance (Verdier, 1990) ;
La vie est un village (1992) ;
Le Parloir (1995) ;
La Maison vide (1996)… Dans son autobiographie, il revient sur ses années de jeunesse et son apprentissage de la lecture. « Je n’avais pas compris que lire servait à apprendre. Je croyais que lire servait à lire exclusivement. Je crois n’avoir pas changé. »
France Inter, mardi 22 novembre 2011, de 13h30 à 14h
«
La marche de l’Histoire »
par Jean Lebrun
France Culture, mardi 22 novembre 2011, de 7h56 à 8h
Chronique de Philippe Meyer Libération, vendredi 18 novembre 2011
Le coup Dumayet par Philippe Lançon
Disparition. Ce pionnier, mort hier à 88 ans, a nourri la télévision de
sa passion pour la littérature, notamment dans « Lecture pour tous ».
Un conquérant du nouveau monde a disparu : Pierre Dumayet, journaliste
et écrivain, est mort hier à 88 ans. Producteur et animateur de «
Lecture pour tous », d’« En votre âme et conscience », de « Cinq
Colonnes à la une », d’« Histoire des gens », de « Lire c’est vivre »,
d’un nombre incalculable d’émissions littéraires et de téléfilms, il
était ce qu’il est convenu d’appeler un pionnier – ou, si l’on préfère,
un dinosaure – de l’écran pas encore plat.
Il avait participé au
premier JT en 1949. Il fut surtout l’un des ponts les plus sensibles
entre la télévision naissante, croissante, et la vie artistique,
politique, sociale et internationale. Un grand passeur, en somme, avant
que le sens du mot soit dévoyé. Avec quelques autres et comme eux, il a
bâti les fondations du palais cathodique armé de sa seule et primitive
lanterne : la littérature. C’était le temps où la lumière de l’écran
n’écrasait pas les autres. Il a d’ailleurs écrit, sur le tard, une
dizaine de livres brefs, d’un humour elliptique, tantôt romans, tantôt
essais, où chaque phrase a l’allure et le poids d’une souche. À propos
du
Parloir (Verdier), en 1995, Libération écrivait : « On ne
connaît pas de livre de Pierre Dumayet qui n’invite pas, par un moyen
plus ou moins honnête, à lire ou à relire
Madame Bovary. »
Gustave Flaubert était son écrivain de chevet. Pierre Desgraupes, avec
qui il fabriqua ses émissions les plus glorieuses, fut peut-être son La
Boétie : « Il a été un "grand côté de ma vie", écrit-il dans
Autobiographie d’un lecteur (Pauvert,
2000). La plupart du temps, nous étions d’accord – sans, pour autant,
partager les mêmes goûts, sauf celui que nous avions l’un pour l’autre. »
Fantaisie. Dumayet
dévoile le monde à livre ouvert et au plus près. Dans l’après-guerre,
c’est d’abord à la radio. Les magazines naviguent entre calembours et
grande culture. Dumayet a 25 ans et travaille avec Jean Tardieu, Francis
Ponge, Roland Dubillard, François Billetdoux : petits opéras,
dictionnaires poétiques, fictions délirantes. « Avec l’homme du son,
écrit-il dans
Autobiographie d’un lecteur, nous grossissions des
bourdonnements de mouche (dix fois, trente fois). » Il faut oublier le
costume cravate, les mornes lunettes, la sévère allure d’époque : toute
la carrière de Dumayet est frappée du sceau victorieux de l’imagination.
Ses dernières émissions littéraires, un demi-siècle plus tard, pourront
tenir cinquante-deux minutes sur une phrase.
Dans son bloc-notes
télévisé de 1959 à 1964, François Mauriac célèbre souvent son travail.
Chaque émission révèle un pan du talent de Dumayet et de ses compères,
Pierre Lazareff et Pierre Desgraupes. Un jour, « Lecture pour tous »
invite Romain Gary. Mauriac : « Il a si bien parlé de son récit,
La Promesse de l’aube, qu’après
l’émission j’ai eu hâte de le retrouver sous la montagne des derniers
ouvrages reçus, et de l’exhumer. » Quand « Cinq Colonnes à la une »
enquête sur l’enlèvement d’Éric Peugeot, 4 ans et demi : « L’imbattable
émission des trois Pierre [...]. Ah ! Ils en ont des idées à eux trois !
Sous notre nez, un journaliste kidnappe tous les enfants de 4 ans avec
qui il lie conversation, sauf deux – il suffit d’une sucette ou même de
rien du tout. La preuve est administrée que le petit Éric pouvait fort
bien ne pas connaître son ravisseur. »
Les reportages en Algérie,
en Iran, en Amérique latine, font découvrir le monde tel qu’il vit, se
révolte et se bat. Sa sobriété à l’entretien, son goût de l’implicite,
sa fantaisie concrète d’enquêteur, son sens de l’angle en reportage, la
certitude qu’on ne va pas au bout d’un livre, du monde ou du coin de la
rue pour enfoncer des portes ouvertes, il les a résumés : « Comme vous
l’avez deviné, il y a des livres importants dont je ne dis rien. Si je
n’en dis rien, ce n’est pas par fantaisie ou par contestation. Si je
n’en dis rien, c’est que leur monumentalité m’en dispense. Quelqu’un qui
revient d’Égypte n’est pas obligé de parler des pyramides. » Il connaît
aussi l’art de questionner : « Une vraie question est une question que
le questionné reconnaît comme question : il la comprend, estime qu’en
effet elle le concerne. Les fausses questions [...] sont des phrases
auxquelles on ajoute un point d’interrogation. » Comme modèle, il
raconte la visite du jeune Gide à Verlaine malade, sur son lit
d’hôpital. Gide lui montre le sonnet
Voyelles, de Rimbaud.
Verlaine : « Moi qui ai connu Rimbaud je sais qu’il se foutait pas mal
si A était rouge ou vert. Il le voyait comme ça, c’est tout. » Dumayet
conclut : « La question de Gide était bonne. »
Sacraliser.
« Lecture pour tous » et « Cinq Colonnes à la une » s’arrêtent après
certains événements dont il écrit : « Je garde un bon souvenir de Mai
68. Presque tout le monde avait le même âge. Presque tout le monde avait
raison. Finalement, tout le monde a eu tort. Les arbitres nous ont
sanctionnés : nous étions hors-jeu. » Plus tard, sous Mitterrand, il
reviendra. Mais le monde et la télé ont changé. Si la liberté politique
est là, le commerce et l’audimat en réduisent les effets. Dumayet aura
des niches, où survivre en bricolant des bijoux d’artisan. Il n’est plus
au cœur de la machine.
Aujourd’hui, ses émissions en noir et
blanc demeurent l’exemple de ce que fut aussi la télévision quand elle
n’était pas encore cette machine molle et autonome qu’on appelle la télé
: un lieu où les questionneurs ont une familiarité profonde avec le
monde qu’ils rendent populaire. Quand Dumayet interroge un écrivain
comme Céline, Duras ou Gary, on ne voit pas seulement vivre un
personnage et une langue. C’est la littérature qui est là, dans un décor
sobre, pour trente minutes, face à des questions précises et discrètes.
La littérature n’est pas encore diluée dans le commerce littéraire et
la sociologie de la lecture. Mais il ne faut pas sacraliser le
personnage. Dès 1962, Mauriac lui reproche d’être indifférent à la
culture d’avant. « Cette génération a été bien nommée la nouvelle vague :
écume sans mémoire et déjà recouverte. » Le ver était peut-être, par
nature, dans le fruit télévisé. Pierre Dumayet l’a domestiqué, puis il a
disparu.
Bibliobs, vendredi 18 novembre 2011
Pour Pierre Dumayet, lire c’était vivre par Jérôme Garcin
Pierre Dumayet est mort ce jeudi 17 novembre, à 88 ans. Les amateurs de
littérature chériront longtemps le souvenir de « Lecture pour tous »,
où il interviewa aussi bien Camus que Céline, et Mauriac que Vian. Il
avait publié une merveilleuse autobiographie en 2000.
Dans ces
souvenirs désordonnés, l’homme de « Lecture pour tous » racontait ses
aventures littéraires et télévisuelles à travers les ouvrages qui l’ont
marqué. Merveilleux et contagieux Du plus loin qu’on se
souvienne, Pierre Dumayet a toujours été attaché à sa pipe. Elle le
prolonge, l’inspire et l’habille. Il en tire de savantes volutes et
d’inquiétants chuintements. On ne l’imagine pas interroger un écrivain
ni ouvrir un livre sans tirer sur sa bouffarde. Dumayet est le
Commissaire Maigret de la littérature.
Ses formidables interviews
de « Lecture pour tous », mal éclairées, en noir et blanc, ressemblaient
à des gardes à vue : que l’on s’appelât Camus, Pagnol, Vian ou Mauriac
(lequel apparentait d’ailleurs Dumayet au Diable), il était impossible
d’esquiver ses questions, toujours brèves, incisives. Et, en bon
inspecteur de « Cinq Colonnes » et de « Lire, c’est vivre », il n’aimait
rien tant que d’aller, en duffle-coat, enquêter sur le terrain. Précédé
de son brûle-gueule, il dénichait dans une ferme de Chalon-sur-Saône
une lectrice de
Madame Bovary, recueillait, dans un café de Belleville, des avis sur
L’Assommoir,
lisait, au Musée Calvet d’Avignon, la dernière lettre de Flaubert à
Louise Colet ou retrouvait, en Israël, une amie d’Anne Frank.
Mais
c’est quand il tient un ouvrage entre les mains que Pierre Dumayet mène
ses investigations avec le plus d’acharnement. Ce relecteur infatigable
du
Sermon sur la mort, de Bossuet, et de
L’Espace du dedans,
de Michaux, n’a pas son pareil pour se saisir d’une page, la souligner,
la retourner, la malmener, l’interroger, la comparer avec d’autres. Et
comme il ne s’en contente pas, il repart sans cesse à la charge.
Car l’homme ne s’avoue jamais vaincu. L’histoire, l’action, il s’en
fout. Ce qui l’intrigue et le passionne, c’est le mystère du style, le
secret de la ponctuation, « la peau du texte ». Il lui est même arrivé
de faire, en 1976, une émission de 52 minutes sur une seule phrase du
Talmud et
de réaliser, en 1992, un documentaire de 20 minutes pour tenter de
comprendre pourquoi Proust avait écrit « catleya » avec un t ! On voit
par là que, tels les fourneaux de ses pipes, les livres qu’il débourre,
qu’il ramone, qu’il mâchouille, sont toujours culottés : à la fin, le
dépôt formé est celui de l’intelligence au travail. Un bonheur.
Pierre Dumayet écrit comme il lit. De biais. À reculons. Par foucades.
Avec entêtement. Et la pipe au bec. On lui doit déjà une dizaine de
soties et de fables dans lesquelles, en fidèle de Queneau et de Perec,
il pratiquait l’art du coq-à-l’âne, du cadavre exquis et de la
digression aléatoire. Appliquée à sa vie de lecteur – aurait-il
d’ailleurs vécu, s’il n’avait pas lu ? –, cette méthode donne
aujourd’hui la plus réjouissante, la plus excitante des autobiographies.
Car sa mémoire est pleine de livres. Sans eux, peut-être Dumayet
serait-il devenu amnésique.
Pauvre Blaise, de la comtesse
de Ségur, lui évoque aussitôt l’éclairage au gaz mais aussi son aumônier
du lycée Buffon, qui condamnait Epicure. Les catalogues de jouets de
son enfance le mènent directement aux
Trois Mousquetaires. Valentine,
de George Sand, et tout Giono lui rappellent ses collections de pierres
et les parties de pêche à la ligne qu’il faisait avec son père.
La Métamorphose,
lue juste après la guerre en même temps que les premiers témoignages
sur les camps, lui fait dire, avec le recul : « Je crois que nous nous
sommes servis de Kafka pour avoir moins peur. »
Un rude hiver, un
roman de Queneau qui se déroule en 14-18, a renforcé sa croyance que «
tous les textes peuvent se lire comme si nous étions leurs contemporains
».
Les Devises, de Paradin, réveillent les débuts de « Lecture pour tous ».
Le Dernier des justes, de Schwarz-Bart, l’a réconcilié avec la foi. Et
Les Récits hassidiques de Martin Buber lui ont fait rencontrer celui qui, à la télévision, allait devenir son complice, l’écrivain Robert Bober.
Qu’on ne pense pas pour autant que sa bibliothèque soit un lieu de
repos. Il s’obstine au contraire à poser des questions sans réponses, à
tenter de résoudre des énigmes insolubles. Pourquoi y a-t-il tant de
mouches à viande dans
Madame Bovary et aucune chez la comtesse de Ségur ? Pourquoi, dans
La Chartreuse de Parme,
Fabrice se fait-il plusieurs fois voler son cheval ? Pourquoi la flèche
de Godefroy de Bouillon transperce-t-elle trois oiseaux en plein vol ?
Pourquoi Van Gogh tenait-il autant à
Tartarin sur les Alpes ? J’en oublie.
Le commissaire Dumayet ponctue ses enquêtes de « Bien », « Bon », «
Bref », « Voyons », « Cessons », avec cette perspicacité bonhomme qui
l’a rendu légendaire sur le petit écran et qui le rend si attachant sur
le papier. Il est en effet l’ultime rescapé d’une époque où, écrit-il si
joliment, « les téléspectateurs n’étaient pas considérés comme des
clients. Ils étaient, plutôt, des lecteurs d’un genre nouveau. Des
lecteurs de visages ».
Dumayet, qui a toujours conçu ses émissions
comme des livres, a écrit son autobiographie en empruntant à la fois à «
Cinq Colonnes » et à « Lire, c’est vivre ». On y trouve une étude
comparée des
Nourritures terrestres et de
La Nausée, des
rencontres avec Giacometti ou Alechinsky, des portraits de Desgraupes et
de Lazareff, une omniprésence de Flaubert, des souvenirs du « Journal
parlé » et de Cognacq-Jay, un éloge de la relecture, une critique du
catéchisme, une interview imaginaire de Flaubert à Croisset, mais très
peu d’aveux. Car l’homme est un pudique que seuls les livres inclinent,
au crépuscule, à sortir de sa réserve naturelle.
Un vieux garçon
du Limousin qu’on venait voir de partout parce qu’il rendait heureux
disait de lui-même qu’il était « benjovant ». Je ne connaissais pas ce
mot. Je l’ai appris ici. Il va à merveille à Pierre Dumayet, le plus «
benjovant » des écrivains-lecteurs.
L’Indépendant, vendredi 18 novembre 2011
« La vie est un village » par Serge Bonnery
Tout près de nous, plus près en tout cas que de Paris où il vécut une
immense carrière de journaliste et d’homme de télévision, Pierre Dumayet
avait épousé l’Aude. Avec Françoise, son épouse artiste peintre, ils
avaient acquis une maison à Bages, dominant l’étang éponyme qu’il
contemplait toujours avec bonheur pendant les longs mois de printemps et
d’été où il s’installait « à la campagne », comme il disait. « La mer
qui est loin derrière la mer que je vois ne doit pas être belle à voir.
Si j’étais un bateau, je pourrais décrire la tempête, mais je suis assis
à ma table et je n’ai peur de rien… » Ainsi décrivait-il ce qu’il
voyait de sa fenêtre, à Bages où il goûtait à la sérénité des paysages
et où, à ses heures, il était lecteur de
L’Indépendant qu’il
épluchait avec une tendresse particulière pour les chroniques des
villages dont il restituait la saveur lors de lectures partagées. Pierre
Dumayet avait tissé des liens forts avec la région. À Perpignan, il
comptait quelques amis fidèles parmi lesquels la galeriste Thérèse
Roussel qui avait consacré dernièrement une exposition aux travaux de
son épouse Françoise. Dans l’Aude, il était devenu un proche du Centre
Joë-Bousquet pour lequel il donna de son temps en se révélant un soutien
sûr dans l’organisation de bon nombre d’expositions et de rencontres
consacrées à la littérature et aux arts plastiques. Enfin, il était le
compagnon de route du Banquet du Livre de Lagrasse et des éditions
Verdier où il a publié pas moins de cinq romans. Car Pierre Dumayet, qui
avait tant fréquenté les auteurs et les livres, était aussi un
authentique écrivain, pas un écrivain « à temps perdu » mais l’homme
d’une langue lumineuse par son élégance et pétillante d’intelligence.
Une langue accueillante et radieuse. Pierre Dumayet était un écrivain du
soleil, de la sieste railleuse et de l’apéritif rieur : sa vie à Bages
était un village, pour paraphraser le titre d’un de ses livres, et sa
disparition laisse ses amis audois et catalans dans la peine, eux qui le
voyaient comme un roc indestructible.
Télérama.fr, jeudi 17 novembre 2011
Mort de Pierre Dumayet, lettré de la télé par Jean Belot
Le Figaro, jeudi 17 novembre 2011
Pierre Dumayet, le dernier pionnier de la télévision par Isabelle Nataf
Le journaliste s’est éteint, jeudi, à l’âge de 88 ans. Passionné de littérature et d’information, il restera l’homme de « Cinq Colonnes à la une » et de « Lecture pour tous ».Heureusement pour la télévision, et peut-être dommage pour les malades, Pierre Dumayet a renoncé à sa première idée de carrière : devenir pharmacien. Sans doute une lubie d’adolescent contractée après avoir lu
Madame Bovary. Car le jeune Pierre, d’abord sur les bancs du lycée Buffon à Paris puis à la fac de lettres, dévorait Flaubert – son auteur favori auquel, par la suite, il consacra 26 émissions télévisées –, Queneau, Perec, Proust, Colette, et érigeait la lecture au rang suprême. En fin de compte, passer de la pommade, très peu pour lui.
Une belle opportunité s’offre au licencié ès lettres en 1947. Alors âgé de 24 ans, il est engagé à la radio dans le service littéraire de Jean Lescure. De quoi assouvir sa passion. Il travaille avec un certain Pierre Desgraupes. Le courant passe entre les deux hommes, exigeants et avides de culture. En 1949, Dumayet se lance un nouveau défi : entrer au journal télévisé de l’ORTF encore balbutiante. Le virus est attrapé. Il décide, avec son ami Pierre Desgraupes, d’allier ses deux passions : la littérature et la transmission de savoir – « lire est le seul moyen de vivre plusieurs fois », disait-il joliment. Les deux hommes lancent le magazine « Lecture pour tous », ancêtre d’« Apostrophes ».
Désormais Pierre Dumayet a trouvé sa voix, il consacrera sa carrière à la littérature. Ses idées d’émissions pour lui rendre hommage ne manquent pas : « Le temps de lire », « Lire et écrire », « Lire c’est vivre » où des Français de tous âges et conditions sociales – un retraité des postes d’un petit village de Provence, une institutrice, un ouvrier – étaient invités à donner leur sentiment sur un bouquin. Désormais la figure de ce fumeur de pipe invétéré, au sourire bonhomme et aux yeux qui pétillent, devient indissociable de la culture à la télévision. Et elle le restera longtemps puisqu’en 2002 et 2003 il signait encore une collection de portraits documentaires pour Arte.
La bande des « 3 P » Lire lui donna également envie d’écrire ses propres histoires et scénarios. N’est-ce pas lui qui, en 1950, inventa le premier feuilleton télé,
Agence Nostradamus ? On lui doit l’adaptation et les dialogues du bouleversant film d’André Cayatte, Mourir d’aimer en 1972 et ceux de
L’Argent des autres de Christian de Challonges en 1978. Quant à ses romans, une dizaine, ils rendaient hommage à ses modèles, cultivant l’absurde à la Queneau dans des livres comme
Monsieur a-t-il bien tout dit aujourd’hui ?, Brossard et moi ou
La Nonchalanche. En 2000, il publiait
Autobiographie d’un lecteur dans lequel il faisait plonger le lecteur dans ses rencontres, ses souvenirs d’homme de télévision et de lecteur acharné.
Retracer la carrière de Pierre Dumayet sans évoquer son autre grande passion, l’information, serait un grave oubli. Avec son copain Desgraupes, un troisième Pierre, Lazareff, et le réalisateur Igor Barrère, ils produisent en 1954 ce qui deviendra LA référence qui inspirent encore les journalistes aujourd’hui, « Cinq colonnes à la Une ». Un magazine mensuel constitué d’une quinzaine de reportages, impertinent, n’hésitant pas à braver la censure, rythmé et documenté. Le jour de sa diffusion, les bistrots et les cinémas s’arrachent les cheveux. Les Français les boudent au profit de l’émission qui atteint jusqu’à 83 % d’audience.
Les « 3 P » comme ils se surnommaient, sabordent leur magazine en plein mai 1968 pour protester contre les mesures gouvernementales prises lors des événements. On vous l’avait bien dit, demander à Dumayet de passer la pommade était une mauvaise idée. D’autant qu’il détestait le pouvoir et les hommes de pouvoir. « Cinq colonnes à la Une » renaît quelques mois plus tard avant de disparaître définitivement des écrans de l’ORTF.
Entre la télévision de Dumayet et celle d’aujourd’hui, pas beaucoup de points communs. Pourtant, le journaliste n’a jamais sombré dans la nostalgie. Le côté « de mon temps c’était tellement mieux », très peu pour lui. Il se contentait de dire : « faire de la télé, pour moi, c’était de l’artisanat ». Pas sa tasse de thé, la « télé-réalité » (« Le dispositif est trop fort, il écrase des gens qui ne demandent d’ailleurs pas tant à être connus qu’à gagner ») ni la télé-provoc.
Rigueur et malice Pourtant, il avouait lui-même avoir parfois poussé le bouchon un peu loin dans le n’importe quoi. Parmi les questions qu’ils avaient posées à un invité dans son émission Questions sans visage sur Antenne 2 : « Est-ce que vous ne trouvez pas regrettable que les seins et les fesses d’une femme ne se trouvent pas du même côté ? ». Bon, en cinquante ans de télé, on lui trouve des circonstances atténuantes. Et puis, la rigueur et l’intelligence n’ont jamais empêché la provocation, la malice, l’humour et les pieds de nez. Pierre Dumayet s’en est allé rejoindre les deux autres Pierre qui n’attendaient que lui pour reformer la bande des « 3 P ».
Le Point.fr, jeudi 17 novembre 2011
Pierre Dumayet, accordeur de silences par Valérie Marin La Meslée
Le journaliste et écrivain Pierre Dumayet est mort aujourd’hui à Paris. Hommage.
Pour certains, la pipe. Pour d’autres, le regard intensément bleu
derrière les lunettes. Pour tous, la lecture. Si quelqu’un ne sait pas
ce que lire veut dire, il n’a qu’à revoir l’une des émissions de Pierre
Dumayet. Lequel, né à Houdan le 24 février 1923, a commencé très tôt ce
qu’il nommait sa « seconde vie », « indépendante de notre vie
quotidienne et de notre âge », où « tous les personnages sont égaux,
parce que nous pouvons, également, faire appel à eux quand bon nous
semble ». Il dit cela dans son
Autobiographie d’un lecteur avec
ce ton amusé, ironique sur lui-même et la vie telle qu’elle va. Amusé,
parce que mieux vaut la vivre ainsi, jusqu’à ce qu’on ne puisse plus. Et
partir. Ce qui est arrivé dans la nuit du 16 au 17 novembre 2011, à
Paris, rue de l’Université.
Un jour pas si lointain, il racontait
qu’un jeune journaliste lui avait demandé ce qu’il regardait, lui,
Pierre Dumayet, l’homme de
Cinq colonnes à la une, lorsqu’il
était enfant à la télévision. Le jeune journaliste avait oublié – ou
jamais su – que Pierre Dumayet était déjà journaliste à la RTF (dès
1946), déjà avec Pierre Desgraupes, quand la télévision est née… Cette
non-concordance des temps l’amusait. Dumayet n’était pas homme à
geindre.
Lire, c’est vivre Il a fait l’histoire
de la télévision et, peu à peu, a dessiné un chemin singulier au service
de la culture (qui d’autre pouvait réaliser une série intitulée «
Pourquoi ça vous emmerde, la culture ? ») Sur cette route, la
littérature occupe une place de choix :
Lectures pour tous, Lire, c’est vivre, Lire et écrire, etc. Un documentaire magnifique
Relectures pour
tous de son complice Robert Bober raconte les plus belles heures de ce
compagnonnage audiovisuel avec les écrivains. Alors qu’il a été réalisé
en 2007, aucune chaîne ne l’a diffusé. À titre posthume, laquelle
d’entre elles se réveillera ?
Son amour immodéré de la lecture, de
Proust, Flaubert, Balzac, mais aussi de Marguerite Duras, Peter Handke
et tant d’autres, Dumayet a passé sa vie à le partager avec qui voulait
bien, avançant d’une émission à l’autre au gré d’une seule maxime : « Je
ne peux pas imaginer que ce qui m’intéresse vraiment n’intéresse
personne d’autre que moi. » Encore fallait-il avoir ce don du partage,
il l’avait tant, mais sans déroger à ce qui constituait sa curiosité
propre, infatigable, et tellement personnelle. Qu’il s’agisse des
Joueurs de cartes de Cézanne ou
Des goûts et des dégoûts, petit livre accompagné de dessins de son ami Pierre Alechinsky.
Silence
Le temps de la question, chez lui, était toujours accompagné de celui
du silence. Qu’il ne redoutait pas, au contraire. Dans son dernier beau
roman, le romancier Mia Couto nomme son jeune personnage « l’accordeur
de silences », c’est le titre qu’il a donné à son livre (aux éditions
Métailié). Il va si bien à Pierre Dumayet. Dans les silences de
Madame Bovary
qu’il disait pouvoir lire les yeux fermés, Dumayet a traqué tout ce que
son si cher Flaubert avait laissé de mystère. Le chercheur impénitent
avait quelque chose de l’enquêteur. Jusqu’à l’été dernier, l’étude de
L’Éducation sentimentale avait succédé à celle de
Bovary. Chaque
semaine, il travaillait avec son ami Pierre-Marc de Biasi sur le texte
et les brouillons de Flaubert, le spécialiste (auteur de
Gustave Flaubert. Une manière spéciale de vivre, prix
de la biographie du Point) enregistrait leurs conversations. Ce qui
donnera un livre à son image. Pas sage, insolite, d’une intelligence aux
mille subtilités.
En toute chose, Dumayet savait trouver le
cocasse. Il faut lire ses livres, à lui. Car il était aussi un écrivain.
Il était heureux aux éditions Verdier qui ont publié la plupart de ses
minces petits livres, tragi-comiques, comme la vie, que ce père de deux
fils, Antoine, et le trop tôt disparu Nicolas, aimait. L’été, qui durait
longtemps, se passait avec son épouse Françoise, peintre, lui lisant et
écrivant, elle peignant perchée dans son atelier, au bord d’un étang.
C’est là que Pierre Dumayet sera inhumé la semaine prochaine. La
suivante, le Centre national des lettres lui rendra hommage. La maison
n’est pas vide, elle est pleine d’amis et de livres, avec leurs
personnages auxquels « nous pouvons, également, faire appel [...] quand
bon nous semble ».
Lire Pierre Dumayet : La maison vide (Verdier).
Extrait : « Les arbres sont des hêtres. La lumière est vive. L’allée
est entretenue. Une jeune femme marche doucement, regarde ses pieds
fouler les feuilles. C’est Nicole. Un pigeon s’envole. Elle ôte ses
souliers, regarde en l’air du côté du pigeon. S’arrête : son pied droit
lui fait mal. Elle l’aura posé sur un soldat de plomb. Non : c’est un
capitaine, cassé, sans socle. Les épaulettes – ou les éperons – l’auront
piquée. Nicole remet ses souliers, et demande s’il existe des
sentiments en miniature. »
La nonchalance (Verdier). Extrait : « C’est vrai qu’il nous faut tous les matins décider de sa vie, se dit Gustave. D’où sa lenteur. »
Brossard et moi (Verdier).
Extrait : « Ce qui me touche chez Brossard, c’est sa façon de se
moucher. On dirait qu’il s’exorcise. Sa toux, au contraire, est fluette.
» « La plupart des gens, lorsqu’ils vous disent asseyez-vous se croient
obligés de vous tenir compagnie. C’est transformer la courtoisie en
politesse, et souvent, gâcher le plaisir de s’asseoir, qui est une
action intime, assez secrète. La courtoisie consisterait à laisser
l’invité s’asseoir tranquillement, à partir sur la pointe des pieds,
quitte à revenir une ou deux minutes plus tard, pour prendre de ses
nouvelles. »