Mediapart, vendredi 30 octobre 2009 « Demain est lui aussi un jour », cher Benjamin Fondane par Patrice Beray
Le voici donc soudain si présent, placardé sur les murs du métro parisien, défiant de ses yeux entrouverts l’objectif qui le braque, par tous les temps et sous tous les cieux, ce « visage d’homme, tout simplement » de Benjamin Fondane. L’exposition qui lui est consacrée (du 14 octobre 2009 au 31 janvier 2010) au Mémorial de la Shoah, à Paris, laisse enfin espérer une appropriation au-delà d’un cercle confiné de l’œuvre de ce poète, penseur, créateur protéiforme, mésestimé par ses contemporains au mitan génocide du 20e siècle. Car c’est là un incomparable fantôme légué par l’Histoire que cette vie assassinée à Auschwitz-Birkenau, que cette œuvre semant à profusion la vie.
De Benjamin Wechsler, dit Fundoianu, à Fondane, écrivain de langue française On entre à Livre ouvert (la majuscule initiale est imposée comme à marche forcée) dans la salle circulaire dédiée à Benjamin Fondane, au 1er étage du Mémorial de la Shoah. D’emblée, les panneaux de poèmes, de textes sur les murs, les photographies, les couvertures des livres déposés sur les vitrines, scandent une dramaturgie. Pour le visiteur qu’encombre le dispositif de l’approche thématique, ou trop linéaire, les trois coups sans apprêt de cette exposition fourmillante de documents instructifs et émouvants, du simple fait d’être rassemblés, auront été annoncés par l’accrochage au mur du tableau-portrait de Fondane par Victor Brauner : « Le poète B. Fondane » (1931), tête arrachée dégouttant de sang, jusqu’à ces larmes rouges coulant de l’œil gauche (la marque prémonitoire du peintre). Étiquetée collection privée aujourd’hui, cette toile avait jadis appartenu au peintre Grégoire Michonze, grand-oncle de Bessarabie du poéticien Henri Meschonnic. Né Benjamin Weschler, en 1898, l’hôte fantôme des lieux lui aussi venait de loin, d’un autre « extrême de la civilisation », comme il se plut à l’écrire. Plus précisément, il était originaire de la province moldave de la Roumanie, où sa famille, qui comptait d’éminents lettrés, appartenait à l’importante communauté juive de Jassy. Écrivain précoce, l’adolescent opte très tôt pour le pseudonyme de Fundoianu. À 23 ans, son volume d’essais consacrés à des auteurs de langue française, Images et Livres de France, lui vaut une renommée certaine en Roumanie. Plus tard, Mircea Eliade, Cioran, lui rendront visite à Paris sur la seule foi de cet écrit. Surtout, il trace dans ce livre sa destinée d’homme et d’écrivain : « Je n’ai pas connu la littérature française comme je peux connaître la littérature allemande – je l’ai vécue. » Dès lors, en 1925, sa vie est à Paris, capitale culturelle cosmopolite de l’entre-deux-guerres. C’est que, poète avant tout, Fondane adopte pour ainsi dire à travers les œuvres tant aimées par lui de Baudelaire et Rimbaud une « culture maternelle », et la langue dans laquelle il va désormais s’exprimer et créer est toute désignée : il sera Benjamin Fondane, écrivain roumain de langue française (il obtiendra la nationalité française en 1938).
L’histoire d’une fin de non-recevoir
Dans le sas de cette exposition documentaire où se rencontrent tant de renommées d’hier et d’aujourd’hui, poètes, écrivains, philosophes, il est une question que, très vite, le visiteur averti se pose et doit poser : mais par quel malfaisant sortilège cette œuvre a-t-elle bien pu passer par-dessus la tête des générations ? Une réponse s’impose bien sûr, inexorable dans sa finitude humaine, où infèrent les travestissements monstrueux de l’Histoire : dénoncé à la police de Vichy comme juif, Fondane est arrêté en mars 1944, interné à Drancy et déporté vers les camps d’extermination nazis, où il meurt, à Auschwitz-Birkenau, en octobre de la même année. Il n’a pas 46 ans et laisse une œuvre poétique aboutie bien qu’inachevée, largement inédite. Sous le titre prémonitoire Le Mal des fantômes, il avait pris soin de rassembler ses principaux poèmes en langue française : Ulysse, Titanic, L’Exode, Le Mal des fantômes (poème éponyme du recueil), Au temps du poème. Étayée par ses deux essais, Rimbaud le Voyou et Baudelaire et l’Expérience du gouffre, la poésie est le point nodal, verbal et vital tout à la fois, d’où devrait diffuser toute l’œuvre de Fondane. Or, cette traversée des mots a aussi comporté ses amers, ses écueils. Disons-le tout net, sans détour, sa poésie fut accueillie, quand elle le fut, par ses pairs et contemporains avec prévention. Puis négligée, et écrivons-le oubliée. Les raisons en sont multiples sans doute. Pour autant, aucune n’est inavouable, comme on va le voir. Dès les premières années parisiennes, au contact de l’agitation dada de son aîné dans l’exil, Tzara, dans l’aventure pionnière du cinéma, clochetant aux rythmes de Charlot, le message de Fondane trouve à s’affermir aux avant-gardes. Il est on ne peut plus clair et radical : l’esthétique, le geste « littéraire » ne saurait être une fin en soi, il est une trame impérieuse et impétueuse de la vie qui excède les desseins formels de l’art. Et ce ne sont pas là, précisément, des mots, mais des pratiques. Viennent à l’appui, son essai sur l’art, Faux Traité d’esthétique, ses pièces de théâtre, ses ciné-poèmes. Ses écrits sur le 7e art encore naissant, réunis, sont l’équivalent d’un manifeste dada du cinéma à l’âge du muet et du sonore d’avant 1928, dont la présente exposition restitue quelques images autour du film mort-né (jamais diffusé) que réalisa Fondane en Argentine. Sa révolte n’a d’équivalent que Dada, ou Artaud, pris au faîte de La Révolution surréaliste de 1924, si chère à Louis Janover. Mais dans l’étau de la Première Guerre mondiale à la Seconde, le temps est aux pires tourments. Aux impasses aussi, comme en 1935, ce congrès international des Écrivains de Paris, qui est un tournant politique pour le surréalisme, ce (dernier) moment de l’intelligence européenne selon Walter Benjamin. Décidément, finalement, après avoir tenté désespérément de prendre en compte les « intérêts supérieurs de la Révolution » (ceux du parti communiste de l’époque), le salut passera, pour les avant-gardes artistiques, par la difficile conciliation de l’éthique et de l’esthétique à défaut d’être révolutionnaire. Ce désastre au plan des idées sociales et politiques, Fondane l’a anticipé sur un plan plus métaphysique. Dès 1927, il trouve à se faire philosophe, par amitié dit-il, de Léon Chestov. Il devient le porte-voix véhément, averti, de la philosophie existentielle telle qu’elle émane de Kierkegaard, pour partie aussi de Nietzsche, et bien sûr de Chestov. Il publie La Conscience malheureuse et laisse – outre ses importantes chroniques aux Cahiers du Sud – Le Lundi existentiel et le Dimanche de l’Histoire qui « dialogue » (c’est-à-dire s’oppose, tout comme il le fait avec les surréalistes), en une parution aux éditions Gallimard (en… 1945), notamment avec Camus, et à distance Sartre. Dialogue qui tourne court, pour les raisons que l’on sait, et n’émargera hélas pas dans le débat d’idées de l’après-guerre.
Pour seule étoile, le poème
Le débat n’a pas eu lieu, aucun débat n’a eu lieu de ceux qu’avait fermement engagés Fondane. Puis le temps de la vie a manqué, et où puiser désormais comme toujours, sinon là où l’étoile (celle de Robert Desnos aussi), là où l’étoile du poème « brille comme si c’était la nuit noire », sinon Au temps du poème ? Incomprise en son temps, l’œuvre poétique de ce féru de littérature médiévale ressource toute une tradition (française) : celle de l’infortune, de la pauvreté de moyens, de l’humilité du poème de Rutebeuf, de Villon. Et cette poésie du sujet, du « moi », du récit latent, bref de l’affectivité, peut être ouverture au monde, tout comme on y accède avec l’imagination. Alors même que la poésie de langue française dans son ensemble choisit des voies (variées) savantes, Fondane, s’arrogeant pour seuls intercesseurs « modernes » Apollinaire, Cendrars, invente une « prose du poème » constitutive, jusqu’à nous, d’un legs inépuisable. Un legs préservé donc, puisque les chemins de lecture l’ont, jusqu’ici, largement ignoré. « Nous verrons bien vers 1980 », disait-il de ses poèmes déjà si peu appréciés par ses contemporains en 1943. C’est cette voix même, patinée par les décennies, qu’il faut encore découvrir aujourd’hui, comme dans ces vers d’Au temps du poème (in Le Mal des fantômes) :
il y eut autrefois des choses sans musique des pays qui fondaient comme un fruit dans la bouche des étés haletants des silences plus frais que neige des êtres qui entraient en nous et qui sortaient sans qu’on s’en rendît compte, nourritures, paresses savantes, jus d’oiseaux idiomes heureux, échanges, de sorte qu’on était ce qui entrait en nous parfois un cil, parfois un ange parfois un baobab où la hache faisait des blessures délicieuses et quand, souvent, des femmes ou des sangsues roses se collaient à nos corps on éprouvait soudain la joie d’être mangé et le délice affreux de devenir un autre.
Voyez comme dans ce poème la « ligne » du vers « libre » n’entretient pas de conflit avec la syntaxe, comme la lecture s’enroule, sillon sur sillon, tirant des relations sémantiques la densité de son phrasé. C’est cela la prose du poème, d’où aussi le titre que Fondane a donné à son fameux poème de L’Exode, « Préface en prose », qui ouvre, et referme donc, le cycle de l’exposition du Mémorial de la Shoah. Car ce poète n’ignorait rien du fin mot de l’Histoire, n’ignorait pas qu’il ne saurait en aucun cas lui appartenir pour tous les temps d’humilier la vie :
La louve tout à coup suivie de son sang sur la neige où se traîne sa forme chancelante cède pour un instant au cri de la stupeur mais aussitôt s’éveille à soi et se lèche les plaies. De son œil, elle compte les petits blessés dans la bataille, mais rescapés. Son gîte est chaud, de la chaleur de tous ces yeux ouverts qui rêvent en commun. C’est pour l’instant un rêve encore, mais un rêve silencieusement boulangé. Il faudra de neuves énergies pour l’amener enfin au point d’éclosion désiré. Mais la race est forte et la puissance non ébréchée. Demain est lui aussi un jour…
(« Le chant du prisonnier », portant cette exergue « à mes camarades des stalag », 1940, Au temps du poème, in Le Mal des fantômes).
Nota sur l’article : La notion de « prose du poème » est due à Gérard Dessons et Henri Meschonnic. On consultera avec profit, à cet égard, leur Traité du rythme (Des vers et des proses), aux éditions Nathan Université. J’extrais l’étoile qui « brille comme si c’était la nuit noire » d’un dialogue du film L’Enfance d’Ivan d’Andreï Tarkovski.
Mediapart, 23 mai 2009 Pour l’affectivité créatrice (P.-S. Benjamin Fondane) par Patrice Beray
Si l’imagination est souvent parée de toutes les vertus créatrices, rares sont ceux, parmi les créateurs, qui ont pris résolument le parti de l’affectivité, qui est pourtant le pendant, selon Benjamin Fondane, de ce « seul réel profond que nous connaissons », en formant « les seuls deux points de vue fermes », « la réalité de la joie, de la souffrance ». Au moment de préparer l’édition des œuvres poétiques complètes en langue française de Benjamin Fondane, la surprise a été grande de retrouver un projet de préface (inédit), où le poète mettait explicitement en avant, et de manière critique, cette notion aux termes apparemment si mal appariés d’affectivité poétique. Ce texte a rapidement été annoté et intégré à cette nouvelle édition. Et ce, tout à la fois parce qu’il éclaire le geste poétique de Fondane mais aussi parce qu’il contient les ferments, le creuset d’où cette écriture s’est projetée, jusqu’aux ferments « les plus anciens », les plus oubliés parce que personnels. Le creuset ici, c’est une vie d’écriture dans le lit de l’histoire, avec cette question fondamentale en son cours que chacun, chaque être singulier pose à sa manière, à son « tour » : que passe-t-il de l’expérience des choses que nous avons, que passe-t-il de la vie à l’écriture ? Car cette épopée transfiguratrice du sens n’en est pas moins une expérience des choses, des choses du monde. Et si cette pratique en propre du langage renvoie à une expérience vécue, et au vécu dans le sens que lui donne Fondane (c’est-à-dire la vie, tout à la fois passée et à venir, soit le sens qu’avait la notion de « vécu » dans la première philosophie existentielle), alors, on voit bien que les pouvoirs de l’imagination, seuls, ne permettent pas de s’expliquer « cette faculté des facultés » qu’est le langage (écriture poétique bien évidemment comprise). D’autre part, cette notion d’affectivité créatrice a aussi l’insigne mérite de venir, à tout le moins, compléter l’idée que l’esthétique se fait de la sensibilité artistique. En art, la cause et l’effet sont souvent confondus. Ainsi nombre de poétiques et d’esthétiques de l’art se sont-elles fondées uniquement sur l’effet, la réception des œuvres, assignant l’art à demeure en quelque sorte, sans « possibilité de conséquence dans le monde réel autre que son effet le plus saisissable qui est d’agir sur la sensibilité » (Georges Bataille). Dans ce texte retrouvé (que je reproduis ci-après), le subterfuge critique est donc de haut vol, surtout dans le contexte des années 1920-40, consistant à invoquer non l’imagination mais l’« affectivité créatrice » du poète. Je publie à la suite une approche critique de ce texte, datant de tout début 2007, qui est en quelque sorte un post-scriptum à mon essai sur Benjamin Fondane paru aux éditions Verdier en septembre 2006. Un post-scriptum et un avant-goût de l’importante exposition Benjamin Fondane à venir au Mémorial de la Shoah, à Paris, du 1er octobre à décembre 2009.
Cette seconde version d’Ulysse se fait au jour le jour (elle n’est pas terminée) par un homme à peine rentré du camp de prisonniers et de l’hôpital et que la police traque, à tous les carrefours, <pour le jeter dans un camp de concentration>. Peut-être sera-t-elle achevée avant que la liberté ne lui soit ravie, peut-être sera-t-elle interrompue, comme le trop fameux poème de Chénier. Ce sont là des conjonctures, ce semble, étrangères au poème en général – mais elles ne sont pas étrangères à ce poème-ci en propre. Par une étrange ironie, l’universel, ici, rejoint le particulier, l’action <la vie> se trouve être exactement la sœur du rêve <poème>. Bien entendu, ce n’était pas le cas, l’accord était loin d’être parfait, au moment où le poème fut conçu, vers 1929. Il s’agissait alors de matière poétique pure, inactuelle, d’une prise de réel à travers la couche habituelle d’un vécu lointain. Malheureusement, l’actualité est venue, brutale, à ces images – elle donne une couleur d’immédiat, à ce qui était devenu esprit et forme, une couleur de hic et nunc à ce qui se passait sub specie aeterni. Le lecteur naïf pourra croire que le poète a puisé sa poésie à même le vécu imminent – comme si cela était possible. Mais il est vrai qu’un traumatisme actuel – qui, par essence est destructeur d’affectivité créatrice – peut réveiller des traumatismes déjà anciens, déjà guéris, mais analogues – faire jaillir la poésie dans une autre couche, plus loin. C’est ce qui explique que, incapable de nous mettre à écrire quoi que ce soit, nous nous soyons remis à Ulysse. Et peut-être aussi y avait-il là, l’angoisse de parfaire, dans la précarité et l’instable, <ce qui avait été déjà dit, mais pas assez, pas assez bien.> (Benjamin Fondane, projet de présentation d’Ulysse, publié in Le Mal des fantômes, Verdier poche, 2006.)
Ce texte inédit de Fondane a été retrouvé dans un manuscrit de travail du livre de poèmes Ulysse. Précisément, il s’agit d’un projet de présentation de la « seconde version » d’Ulysse – manière d’accompagnement de ses œuvres à laquelle Fondane dérogeait rarement. Ce texte clôt le manuscrit daté de 1941. Il se présente sous forme dactylographiée (les mots et segments de phrase mis entre chevrons sont biffés sur la copie), comme tous les poèmes ajoutés par rapport à la première édition de 1933 d’Ulysse. Sous l’Occupation, Fondane a en effet entrepris de retravailler ce livre de poèmes, bien qu’il ait déjà fait l’objet d’une première publication. Par la suite, jusqu’à son arrestation par la police de Vichy le 7 mars 1944, le poète a encore révisé son livre, laissant un dernier manuscrit daté de 1944, dans lequel ce texte ne sera pas inséré. Mais la brutale disparition du poème après sa déportation de Drancy vers Auschwitz-Birkenau exclut de fait toute possibilité de mise au point « définitive » par ses soins de son livre de poèmes. En outre, on notera utilement que Fondane rejetait le point de vue de l’esthétique littéraire sur la notion d’œuvre finie. En témoigne la mention « éditions sans fin » qu’il apposait sur les différents manuscrits d’Ulysse. Dans ce projet de présentation d’Ulysse, Benjamin Fondane met explicitement en relation la situation qui est la sienne aux premiers temps de l’Occupation et la poétique qui l’a mené à concevoir son poème en 1929. Ses premiers mots sont le témoignage historique d’un homme qui se sait traqué. Et pour cause : en octobre 1940, le gouvernement de Vichy promulgue une première vague de lois antisémites. Dans ce texte toutefois, Fondane ne mentionne pas explicitement sa condition particulière de Juif. Pareillement, il n’est fait référence aux événements « anciens » ou « actuels » qu’en des termes généraux qui, s’ils ne pointent pas un vécu particulier (« conjonctures », « l’action »/ « la vie », « l’actualité »), n’en associent pas moins l’affect (« un traumatisme actuel »/ « des traumatismes déjà anciens, déjà guéris ») à la réflexion. Il est d’ailleurs question dans ce projet de présentation d’un livre de poèmes « d’affectivité créatrice ». Et c’est avec le poème qu’est d’emblée mis explicitement en relation le « particulier », et non pas avec l’histoire événementielle, « l’action », « la vie ». Plus précisément, par l’introduction de ce « particulier » de l’« affectivité créatrice », qui est « une prise de réel », Fondane indique qu’à ses yeux, le poème tire de lui-même sa spécificité, en ceci qu’il contient déjà ce à quoi « l’actualité » de l’histoire va donner « une couleur de hic et nunc ». D’où cette « étrange ironie » qui motive son texte, et par laquelle le poète signale cet « accord » entre temps du poème et temps de l’histoire. Par cette distance critique, Fondane indique qu’il feint d’adopter, par nécessité (« Malheureusement »), le point de vue de l’actualité de l’histoire, pour mieux s’expliquer sur sa poétique. Ainsi, mu en une actualité « brutale », c’est le temps de l’histoire qui l’incline à renverser la proposition baudelairienne qui, éthiquement, a hanté toute la récente modernité poétique : « – Certes, je sortirai, quant à moi, satisfait/ D’un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve » (« Le Reniement de saint Pierre », Les Fleurs du mal). D’utopie « positive » chez Baudelaire (puisqu’il exprime le regret de ne pas voir cet accord se réaliser), dans le texte de Fondane, l’accord est exaucé, « l’action se trouve être exactement la sœur du rêve ». Mais non plus comme une promesse de plénitude. Du point de vue du temps de l’histoire, avec cette coïncidence trouvée entre l’action et le poème, entre l’universel et le particulier, Fondane désigne, par-delà la sienne, des destinées « malheureuses », creusées par l’absurde, le non-sens, formant en cela une parodie anti-hegelienne de l’universalisation de l’Histoire : le rapport à l’autre ne peut plus être envisagé comme donnant accès à un « même » indéfini, c’est-à-dire à une possible définition solidaire de l’humanité. C’est sans doute à ce titre qu’on peut parler (dans sa préface au Mal des fantômes) comme Henri Meschonnic du « sens de la mort » de Fondane, le poète se trouvant brutalement confronté à l’horizon d’une humanité impossible. Ce contexte historique porte Fondane en conclusion de ce texte à confier à ses hypothétiques lecteurs qu’il s’est « remis » à son poème, dans un souci de le « parfaire ». Car si le poète fait jouer négativement dans ce texte le point de vue de l’histoire, il en va tout autrement quand il oriente sa pensée à partir du point de vue du poème. C’est en effet du point de vue du temps du poème (qui est le temps requis pour sa lecture, y compris en ce cas pour le poète qui le révise) qu’il convient de « parfaire », de « dire » mieux encore que cela n’a été fait. Parce que pour lui le présent est au temps du poème, de ce poème auquel le poète se remet. Et c’est cette historicité du poème, qui a valeur de témoignage spécifique, qui prévaut sur la lecture des événements de l’histoire. Fondane affirme même l’impossibilité, la naïveté, d’une lecture du poème qui se rapporterait au « vécu imminent » de l’actualité historique. Mais alors qu’en est-il au juste de ce temps du poème qui s’éternise, sub specie aeterni ? Dans ce texte, il est assez remarquable que Fondane juge que son poème, au moment où il fut conçu en 1929, ne donnait alors à voir qu’« une prise de réel », somme toute « habituelle », et qu’il s’agissait « de matière poétique pure, inactuelle ». Nulle référence explicite à des événements particuliers, empiriques, qui l’auraient affecté personnellement (la mort d’Armand Pascal, par exemple, son beau-frère, à qui Ulysse est dédié). On peut ainsi juger que Fondane pérennise par ces termes très généraux les lignes forces de sa poétique, qu’il a lui-même signifiées par ailleurs : soit la nature tragique de son univers poétique, dont le personnage central est l’émigrant. Quand il évoque ce « traumatisme actuel » qu’il doit endurer, le poète en appelle toutefois à des « traumatismes anciens », précisant « déjà guéris, analogues ». Cette identification par l’affect ne désigne donc plus seulement dans le goulet tragique de l’Histoire le personnage « universel » – et abstrait –, de l’émigrant, mais forcément, à travers lui, la condition traumatisante qui est faite au Juif, soit la propre condition de Fondane, qui est celle d’un homme « que la police traque, à tous les carrefours ». Suggérée, puisqu’elle n’est pas « nommée » dans ce texte qui n’a d’autre objet que de présenter un livre de poèmes, cette condition humaine spécifique, historique, participe néanmoins de sa pensée du poème. Car si on n’échappe pas à la logique du « signe », on peut entrer en conflit avec elle. Or, le sens de la destinée chez Fondane n’obéit pas à un fatum, à une cause originelle, c’est une pensée existentielle : ainsi, dans ce texte, on peut observer que pour Fondane les événements historiques relèvent de la contingence (« des conjonctures », « dans la précarité et l’instable »). Le temps du poème s’écoule dans les limites existentielles de ce vécu qu’il repense, celles intimement appropriées dans un « vécu lointain » et celles concédées à un « vécu imminent », le péril du passé se ravivant dans le temps présent de la création du poème. Il n’est pas donc jusqu’à cette notion de « vécu » – soit, en ces premières décennies du XXe siècle, une notion philosophique importante et problématique de la pensée existentielle –, qui ne soit repensée poétiquement par Fondane. Cette écriture discursive si caractéristique d’Ulysse (et de Titanic) trouve à s’enrichir d’une valeur de témoignage sans équivalent dans la poésie de langue française.
Ainsi, les vers initiaux de l’édition de 1933 d’Ulysse
Juif naturellement et cependant Ulysse j’avais beau écorcher l’univers…
deviennent dans cette version de 1941, révisée par Fondane :
Juif, naturellement, tu étais juif, Ulysse Tu avais beau presser l’orange, l’univers…
Où Ulysse au vocatif témoigne universellement (de par « l’univers ») pour le Juif, de la condition tragique du Juif dans ce temps de l’histoire. Un an plus tard, confiné à une semi-clandestinité à Paris, Fondane opte pour un retour à la métrique en composant Le Mal des fantômes, soit en choisissant selon l’expression d’Henri Meschonnic de revêtir le « masque identitaire de la métrique ». Dans ce poème composé en tercets de décasyllabes, le poète se saisit donc du masque d’un personnage (l’émigrant, puis le Juif), voué à être la « mauvaise conscience » de l’Histoire, tant celle des temps immémoriaux que celle des temps modernes, focalisant à ce point les tensions que c’est là le sort même de l’émigrant, du Juif, que d’être soumis éternellement à « reconnaissance ». Et, dans son exaltation, la métrique de ce poème est profondément mise à mal par le poète du point de vue structurel : enjambements, vers flottant dans des mesures en 6+4 et 4+6, puis impossible à contextualiser, le vers devenant une mesure arbitraire, des démarcations de segments de vers s’ajoutant à ce naufrage de la structure interne du vers. Par comparaison avec certains vers d’Aragon dans Le Roman inachevé (certes ultérieur d’une décennie),on peut juger exemplairement comme cette idéologie identitaire de la métrique est éloignée des préoccupations poétiques de Fondane. Dans ce livre de poèmes, Aragon compose un poème en tercets, « Le téméraire », particulièrement intéressant car il y applique consciencieusement le procédé de la « terza rima » de Dante, dont Fondane s’est inspiré dans Le Mal des fantômes, en l’adaptant toutefois. Et, à la différence notable de Fondane, Aragon n’écrit pas son poème sur le modèle du décasyllabe mais en recourant au roi des vers, l’alexandrin :
Je tresserai l’enfer avec le vers de Dante Je tresserai la soie ancienne des tercets Et reprenant son pas et sa marche ascendante […] Je tresserai le ciel avec le vers français
On le sait, l’alexandrin proscrit de facto, par définition, tout flottement structurel, Aragon jouant très subtilement en l’occurrence de cette « soie ancienne », dont il revêt indirectement, via le tercet, la métrique du « vers français ».
A contrario, dans Le Mal des fantômes de Fondane, la structure identitaire du vers se trouvant contestée, l’écriture même du poème désigne le masque « identitaire » que revêt le sujet :
le front collé aux vitres de la nuit où ce qui est demeure en ce qui change,
je les ai vus entrer en leur sommeil, dans le murmure long du miel sauvage, et s’y coucher, farouches, sur le seuil.
Dans ces vers, la mesure interne initialement repérable dans Le Mal des fantômes en 6+4 coupe les mots « vitres » et « farouches », témoignant exemplairement d’une exaltation singulière de la métrique. Le poème, même masqué, s’universalise à mesure qu’il s’altère, dans la liberté de sa représentation rythmique, spatiale, par un langage trouvé, et non prescriptif. La pensée poétique de Fondane est une pensée du sujet issue de la crise de l’idéalisme, ce qu’il exprime très clairement à Georges Ribemont-Dessaignes dans un courrier de 1944, soulignant qu’il a été un des premiers poètes « à réintroduire dans le poème un peu de l’homme ». L’homme existentiel nié par le « mensonge logique ». De ce point de vue, c’est à une reconnaissance de l’identité par l’altérité que le poème donne donc lieu. Fondane y insiste dans son Faux Traité d’esthétique : « "Je est un Autre" – celui qui retouche le poème c’est encore l’Autre ; et ce qu’il retouche, qu’il élimine, c’est encore et toujours le Je. » En l’occurrence, dans son œuvre poétique, cet Autre qui devient premier dans le poème de Fondane, à ce moment de son histoire et de l’Histoire, c’est le Juif. Sa condition spécifique de Juif devient son historicité dans le poème qu’il récrit, dans une altérité à soi, qui fait fi de tout rapport identitaire exclusif, « idéologique », ce que tend à montrer cette « étrange ironie » que prête à l’universel Fondane. Parmi les préoccupations majeures dont témoignent ses derniers écrits relativement à la poésie – le langage, le rythme, l’affectivité –, c’est cette dernière qui reçoit ici un éclairage considérable. Au point même de qualifier cette pratique, de la désigner par l’« affectivité créatrice ». Nul doute qu’il faille y voir un pendant à l’inclination quasi exclusive de ses contemporains pour l’imagination créatrice. Le poète y apporte cette nuance précieuse en précisant « qu’un traumatisme actuel […] par essence est destructeur d’affectivité créatrice ». L’actualité ne peut donc en rien se confondre avec la création présente du poème. On ne peut pas mieux signifier que le langage poétique est un espace-temps spécifique à l’invention, aux réalisations sensibles du poème. Cet affect que Fondane met au tout premier plan de sa pensée poétique renvoie à sa conception du temps spécifique de l’écriture du poème : ce sont ces éléments existentiels du passé, ces « traumatismes déjà anciens, déjà guéris », qui sont en effet charriés dans les perpétuels retours de sillon des vers, du passé vers le présent, portés à toujours guérir dans la rencontre du temps infini de la lecture et de l’écriture du poème. Ainsi, c’est par cette « affectivité créatrice » du poème que Benjamin Fondane, rencontrant la vie du langage, lève, en philosophe existentiel, l’opposition neutralisante de l’esprit et de la vie : cette opposition qui était sans égale dans les décennies 1920 à 40 parce qu’issue de la crise de l’idéalisme, et qui comme telle a hanté la pensée du poème au moins jusqu’au surréalisme « en ses œuvres vives ». Crise qu’a admirablement traduite Adorno dans son texte L’Essai comme forme (Notes sur la littérature) : « Même les manifestations les plus hautes de l’esprit qui l’expriment [le bonheur] sont toujours coupables en même temps d’y faire obstacle, tant qu’elles ne sont qu’esprit. »
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