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Articles parus dans Libération et Le Monde (2010)

   Libération, lundi 23 août 2010
   Gatti fait de la résistance
   par Frédérique Roussel

   À 86 ans, le dramaturge retrouve le terrain de ses premiers combats pour sa dernière création, donnée jusqu’à mercredi, dans un lycée agricole de Corrèze.

   Armand Gatti, assis, massif, silencieux, les yeux rivés sur son texte. Devant lui, vingt-sept personnes, les mains serrées sur des bâtons, virevoltant, déclamant, chantant. L’espace du gymnase du lycée agricole Henri-Queuille a été reconverti en scène. À Neuvic, commune corrézienne de 2000 habitants, le dramaturge Armand Gatti, 86 ans, vit pleinement sa dernière création. Rien qui ressemble à du connu. Ici, le mot de théâtre employé seul ne veut rien dire, comme ceux de spectacle ou de représentation. Gatti, depuis si longtemps, au crépuscule des années 1960, a fondé ses propres vocabulaire, grammaire et expression.
   L’expérience de Neuvic, réalisée avec des jeunes de divers horizons, suit ce sillon dans une chronologie que les « Gattiens » situeront après l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard (2006), après le théâtre universitaire de Besançon (2003) et après beaucoup d’autres, dont Saint-Nazaire […]. Voici donc Gatti à Neuvic. Comme un retour aux sources de son engagement. La petite ville, dirigée par un maire atypique, Henri Roy, qui se revendique « rose, rouge, vert et libertaire », est proche géographiquement d’un épisode fondateur de l’histoire personnelle de Gatti.
   En 1942, jeune résistant, il rejoint le maquis de la Berbeyrolle, à 60 km de Neuvic. « Nous étions quatre résistants, ils étaient 50000 à la fin de la guerre. » Il raconte comment les mots ont alors sauvé le maquisard qui lisait des poèmes de Gramsci aux arbres. Quand on est venu l’arrêter en lui demandant d’un coup dans le genou pourquoi il résistait, la vision d’un rouge-gorge lui inspira un : « Je suis venu faire tomber Dieu dans le temps. » Il fut pris pour un fou et provisoirement épargné.

   « Quantique »
   Au camp de Neuengamme, en Allemagne, il assiste à une pièce montée par des Juifs lituaniens et polonais qui commence par une psalmodie : « Ich war » (« j’étais »), « Ich bin » (« je suis »), « Ich werde sein » (« je serai »). Il découvre à la fois le théâtre et la puissance des mots. « Les drames de Gatti se construisent souvent autour de cet événement sans trace qu’est l’extermination », écrit Annick Asso dans Cahiers Armand Gatti1.
   Ce texte neuvicois parle plus que jamais de résistance, comme de mathématiques et de physique. Il lui a donné un sous-titre, expulsé en cours de travail : la Bataille d’Hernani (bis). La bataille d’Hernani, a-t-il expliqué à ses stagiaires, a été le passage du théâtre classique au romantisme, au 19e siècle. Ici s’opère également une transition. « Il promet un théâtre quantique », traduit Mathieu Aubert, son assistant, 29 ans, fin connaisseur de sa phraséologie. De son poste d’observation, Gatti fronce des sourcils. Mathieu marche vers « Dante » (le prénom du dramaturge) et se penche vers lui pour un bref conciliabule. Il a été son stagiaire à Besançon, puis assistant à Ville-Evrard. Ici, il est en binôme total, interprétant pour les stagiaires ses desiderata, réalisant des allers-retours entre le travail sur le texte et celui sur le corps. Armand Gatti se lève brusquement pour reprendre des phrases débitées trop platement à son goût. « Les cauchemars de l’histoire y ajoutent… LA NUIT DE CRISTAL !!!! » hurle-t-il en expiration. Peut-on dire « horaires de chemin de fer » avec un ton si monocorde ? « Les horaires de chemin de fer font référence aux trains de la déportation. Pourtant, c’est quelque chose de progressiste, les chemins de fer. Mais quand nous nous en parlons, c’est la catastrophe de l’homme ! » tonne-t-il les bras levés.
   Au centre du groupe, cinq filles munies de bâtons, baptisées « hypothèses de travail ». Au cœur du texte, cinq femmes en noir, évoquées dans le discours d’André Malraux lors du transfert des cendres de Jean Moulin, en 1964. Elles seraient apparues endeuillées au cimetière de Tarnac le jour où étaient enterrés des « Malgré-nous » abattus alors qu’ils rejoignaient le maquis de Corrèze. Fût-ce à Tarnac ou ailleurs, ce village-là évoque le sabotage d’une caténaire de TGV et Julien Coupat, à qui le centre Gatti à Montreuil, la Parole errante, avait offert domicile à sa sortie de prison. Ces femmes en noir, tels les cinq piliers du pentagone, disent les « pourquoi de la géométrie et ceux de la résistance ».
   En fond, figure Jean Cavaillès, l’Ulysse de la Traversée des langages2, dont Neuvic sera le dernier épisode. Le philosophe, martyr de la Résistance, mort avant d’avoir accompli son œuvre, comme Emmy Noether, mathématicienne juive allemande persécutée, représentent des piliers du panthéon de Gatti. Le « sol, sol, sol, mi », les notes que lui jouait au piano la mère de Cavaillès pour le féliciter d’être le premier en classe, sont devenues l’indicatif de Radio Londres pour le procureur de la Gestapo qui l’interrogeait. « Comment faire de nos mots des pourquoi combattants de nos résistances ? » se demande Gatti, qui discerne les échos dans le langage et trouve les nœuds de sens entre les disciplines.

   « Corporel »
   « Nous nous voyons / et à travers nous les morts de la Résistance / Souris », chante le chœur des stagiaires à l’aube d’une fin que Gatti a modifiée à une semaine de la générale. Le résultat paraît incroyable après seulement un mois et demi de répétition. Les stagiaires, originaires de France, d’Espagne, d’Algérie, du Canada, ne sont ni chanteurs, ni musiciens, ni comédiens pour la grande majorité. Pages vierges et volontaires prêtes à vivre deux mois au rythme du créateur. Tous les matins, à 9 heures, rendez-vous impératif au gymnase pour un cours de kung-fu. Frédéric Crésel, le prof, travaille avec Armand Gatti depuis quinze ans. « J’apprends aux stagiaires à bouger avec un bâton de façon à ponctuer leur intervention, explique-t-il. Il s’agit vraiment d’adapter un langage corporel à son texte. » Le bâton confère plus de présence aux corps et permet de dessiner des figures géométriques. Les deux premières heures du début d’après-midi, avant la répétition avec Gatti, sont consacrées au chant avec Michel et Christine. Michel Arbatz, chanteur et compositeur, a fait ses débuts lors de l’expérience de Saint-Nazaire il y a une trentaine d’années. Enfant, il se rappelle avoir vu des pièces de Gatti au TNP, comme Chant public devant deux chaises électriques, avec des extraits de Tosca. « J’ai retrouvé Dante l’année dernière, Il cherchait un compositeur pour Neuvic, raconte-t-il. Mission difficile, car il faut faire de la musique avec des gens dont on ne sait absolument pas quel est le niveau. » D’autant plus que Gatti dit que pour lui la musique n’existe pas. Une vingtaine de chants partisans ou révolutionnaires, dont Die Moorsoldaten Lied (composé par des prisonniers du camp de concentration de Börgermoor), Des armes, de Léo Ferré, ou Bella Ciao parsèment la pièce. Et les progrès considérables des stagiaires s’expliquent par leur complicité, estiment les répétiteurs.

   « Géométrie »
   Une semaine avant le saut devant le public, l’ensemble paraît encore fragile et étonnamment puissant. Mardi, Gatti faisait face aux stagiaires, assis en rond. Épisode ciseaux. Il les enjoint de couper leur Qui je suis, contribution écrite qu’il a intégrée dans son texte. La veille, il a commandé un nouveau chœur. La chute lui est venue sur le tard, comme un éclair. Le sablier accélère sa fuite, mais le rassemblement dans l’urgence fonctionne. Le poète diffuse une énergie, une folie et une démesure qui emportent tout.
   « Ce qui fait vivre Gatti, c’est confronter son œuvre avec les jeunes », souligne Gilles Durupt, compagnon de route depuis trente ans et patient artisan d’un projet qui aura mis quatre ans à aboutir. « Géométrie, ô géométrie / tu étais la vérité nécessaire / avec l’olympe grec pour la soutenir / guerrière géométrie / entre ciel et Terre/ en principes évidents / seule capable de saisir la réalité. » Gatti s’adresse au chœur : « Reprenez ! » Nul couac cette fois. Reprendre… juste pour le plaisir.

   1. Cahiers Armand Gatti, n° 1, La Parole errante.
   2. La Traversée des langages.



   Le Monde, lundi 23 août 2010
   Armand Gatti, aux sources de sa résistance en Corrèze
   par Brigitte Salino

   Le dramaturge travaille à un spectacle avec vingt jeunes gens, près du site où il est entré dans la clandestinité

   À 86 ans, Armand Gatti se retrouve là où a commencé sa vie d’homme : en Corrèze, sur les terres du maquis qu’il a rejoint à 16 ans, en 1941. Depuis le 5 juillet, il dirige à Neuvic une vingtaine de jeunes gens venus d’Europe, mais aussi d’Algérie et du Canada, dans un stage qui aboutira, les 23, 24 et 25 août, à la présentation de sa nouvelle pièce, Science et Résistance battant des ailes pour donner aux femmes en noir de Tarnac un destin d’oiseau des altitudes. Comme toujours chez Gatti, ce titre aux allures d’envolées annonce des histoires qui s’emboîtent. Mais elles ont un point de départ : Tarnac, à soixante kilomètres de Neuvic.
   C’est dans ce village, bruyamment entré dans l’actualité, en 2008, avec l’affaire dite des « terroristes » suspectés d’avoir saboté des lignes SNCF, que se trouve la forêt de la Berbeyrolle, où Armand Gatti s’est caché dans un trou avec trois camarades de la Résistance.
   Le père Elie, qui avait une ferme juste à côté, les a ravitaillés et protégés, jusqu’au jour où ils ont été arrêtés, sur dénonciation. À celui qui l’interrogeait, à la mairie de Tarnac, et lui demandait ce qu’il était venu faire, Armand Gatti a répondu : « Je suis venu faire tomber Dieu dans le temps. »
   Déjà, pour lui, les mots portaient la révolution. Ils lui ont permis de tenir, dans le camp de concentration de Neuengamme, dans le nord de l’Allemagne, où il a été déporté en 1942, et où il a vécu une autre expérience fondatrice : celle de la première pièce de théâtre qu’il ait vue. Elle était jouée par les juifs baltes et tenait en trois phrases : « Ich war » (j’étais), « Ich bin » (je suis), « Ich werde sein » (je serai). Gatti n’a jamais oublié cette tentative de construire un homme à travers la temporalité. Elle est devenue une matrice de son théâtre, et, aujourd’hui encore, les stagiaires de Neuvic la font leur, dans le gymnase du lycée agricole où ils répètent.
   Ces jeunes gens viennent d’horizons différents : lycéens, étudiants, chômeurs. La plupart avouent qu’ils ne savaient rien ou presque de la Résistance, surtout de la Résistance rurale. Gatti leur a raconté. Il leur a parlé de ces femmes de Corrèze qui se sont vêtues de noir et sont allées au cimetière, le jour où les Allemands ont ordonné à un maire d’enterrer à l’aube des combattants alsaciens du maquis qu’ils avaient tués.
   Chacune de ces femmes se tenait devant la tombe de sa famille, selon l’usage de la région. Elles ne connaissaient pas les morts, mais elles étaient venues. André Malraux leur a rendu hommage dans le discours qu’il a prononcé pour l’entrée de Jean Moulin au Panthéon, en 1964.
   Dans la pièce, la scène se situe à Tarnac. Il n’est pas dit qu’elle eut lieu dans ce village. Mais « il y a la vérité historique, et la vérité gattienne », comme le dit en souriant Gilles Durupt, un fidèle, qui travaille avec Gatti depuis 1991. À Neuvic, le vieil homme rejoint les stagiaires l’après-midi, après les séances de kung-fu et de musique du matin. Mercredi 18 août, avant de faire un premier filage, ils reprennent Le Chant des marais (Moorsoldatenlied), composé par les prisonniers du camp de Börgermoor, en Basse-Saxe. « C’est très important, pour moi », leur dit Gatti.
   Assis à une table, immobile, il ressemble à un de ces arbres qu’il aime tant. Le temps l’a rendu fragile, mais il porte quelque chose d’indestructible : cette force qui l’a fait s’évader du camp de Neuengamme, et retourner dans le maquis, en suivant, sans le savoir, le trajet de Hölderlin.
   Depuis, il a traversé avec les mots les combats du 20e siècle, d’abord comme journaliste (couronné par le Prix Albert-Londres en 1954), après la guerre, puis comme cinéaste, et écrivain-metteur en scène autour du monde, d’Amérique centrale en Asie en passant par Dublin, l’Allemagne, et toutes ses expériences en France avec ses « loulous », ceux dont la société ne veut pas et à qui il redonne une dignité, à travers le théâtre.
   À Neuvic, le combat continue, « contre la société spectaculaire et marchande ». Aux murs du gymnase sont affichés des textes de Guy Debord, entre les paroles de Des armes, de Léo Ferré, ou du Chant des partisans, de Joseph Kessel. Les stagiaires les ont appris, comme ils ont appris à faire connaissance avec les révolutionnaires et scientifiques de prédilection de Gatti, dont Antonio Gramsci et Jean Cavaillès.
   Nulle facilité dans tout cela, qui traverse la pièce et donne des ailes à des jeunes gens d’aujourd’hui, portés par les mots d’un homme appelé Armand, mais dont les prénoms de naissance sont Dante, Sauveur.

   Le rôle du maire « rose, rouge, vert et libertaire »
   Armand Gatti n’aurait pas pu travailler à Neuvic sans le soutien du maire de la commune, Henri Roy. Ce dernier, clermontois d’origine, né en 1951, a choisi il y a plus de trente ans d’exercer la médecine à Neuvic. En 2001, il a fait campagne en se présentant comme candidat « rose, rouge, vert et libertaire », ce qui lui a réussi. Cet homme fin connaissait Gatti à travers ses lectures, nourries de la pensée anarchiste et révolutionnaire. « Il représente la vie en collectivité telle que je la souhaite, explique-t-il. La présence de Gatti dépasse largement la commune et la Corrèze : elle concerne l’humanité, parce qu’elle incarne une forme de résistance. » Henri Roy sourit, avant d’aller soigner ses malades, et gérer sa commune de 2000 âmes, noyée dans la forêt.