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L’auteur, né en 1948, dans une famille de musiciens, a fait des études de violon au Conservatoire de Saint-Pétersbourg. Il a quitté l’URSS dans les années soixante-dix pour Israël et vit en Allemagne depuis près de vingt ans. Premier violon à l’Opéra de Hanovre, son œuvre comprend plusieurs romans et des essais sur la musique. |

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Plaisir d’amour, par Léonid Guirchovitch |
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Paru dans Transfuge, n°33, octobre 2009 Traduit du russe par Luba Jurgenson
L’écrivain russe Léonid Guirchovitch vit depuis plus de vingt ans en Allemagne. Il raconte, dans un texte inédit, les derniers jours du Mur.
« J’aime tellement l’Allemagne que je suis heureux qu’il y en ait deux. » Cette blague, courante en Allemagne avant 1989, sonne plutôt bien. Mais elle renvoie à une Europe coupée en deux. Une Europe centrale disparue de la conscience collective, défigurée comme si elle s’était pris une bonne giclée d’acide sulfurique. Une Europe occidentale collée à celle de l’Est, car la division schizophrénique de l’Allemagne, pierre d’angle de la pensée politique de l’après-guerre, fondait l’identité de toute la partie de l’Europe qui avait échappé à la soviétisation. À l’automne 1989, dix-sept ans après mon départ d’URSS, les événements en Allemagne de l’Est me touchaient comme un écho lointain mais puissant des bouleversements que vivait Moscou. Là-bas, la censure n’existait pratiquement plus, l’opposition civile, sans être officiellement autorisée, agissait ouvertement. La triade « un parti, un peuple, un knout » (le knout est le fouet utilisé contre les dissidents politiques, ndt) était morte de sa belle mort. Le Politbüro avait connu un schisme : à la place d’un peuple, il y en avait à présent plusieurs, et qui se détestaient copieusement. Seul le knout demeurait un et indivis, mais sa force ne suffisait plus pour gouverner tout le monde. Varsovie l’indomptée n’avait jamais rengainé. Prague faisait des provisions de velours pour sa révolution. La Hongrie, qui en 1956 avait payé le prix fort pour être « le baraquement le plus joyeux du socialisme », attendait les ordres. Seule la population de la RDA restait tétanisée. La RDA était le seul pays où il ne se passait rien, avec la Bulgarie d’où, dans un accès de désespoir populiste, on avait chassé la minorité turque. Une mesure dont l’absurdité était comparable à la décision du gouvernement est-allemand de payer à Israël une indemnité de quelques centaines de millions de dollars – dérisoire à côté de celle versée par la RFA qui s’élevait à plusieurs milliards. Avant de sombrer, le régime tenta un dernier coup de rame : les juifs soviétiques furent invités à venir s’installer en RDA. Cette démarche eut des conséquences non négligeables. Le Conseil des communautés juives de la RFA insista pour que Bonn, sa capitale, prenne une décision analogue. Les juifs de l’URSS, puis de la CEI, ont commencé à émigrer vers l’Allemagne (CEI, ou Communauté des états indépendants, est l’entité intergouvernementale qui a succédé à l’URSS, ndt). Ils y obtinrent un statut à part, un peu comme celui des boat people à l’époque du Vietnam. En vingt ans, la population juive de l’Allemagne s’est considérablement accrue : comparable à celle d’avant Hitler, elle poursuit son intégration dans le paysage culturel et politique du pays. À l’instar des Ostjuden des années 1920 (juifs de l’Est, ndt), les descendants des familles juives russes se font remarquer dans leurs prestigieuses écoles et universités.
UNE MAISON EN FLAMMES Mais au début de 1989, la RDA, qui commençait tranquillement la nouvelle année, ne se doutait pas qu’elle vivait sa dernière. Et que, dès octobre, Berlin ne serait plus le symbole de la division, mais celui de la réunification. Personne n’y était préparé. On aurait dit une maison en flammes : des colonnes de fumée s’échappent du toit, mais aux étages inférieurs, on regarde la télévision et l’on boit du thé. Comme dans tout grand théâtre, à l’Opéra de Hanovre, on trouve des gens du monde entier. Fasciné par les métamorphoses « à l’Est de ma conscience », pour utiliser la formule de Nabokov, j’y observais Polonais, Hongrois, Tchèques et autres représentants des tribus conquises porter le plus vif intérêt aux changements qui avaient lieu dans leur patrie. Seuls les Allemands de l’Est étaient persuadés que les perturbations à Moscou n’ébranleraient pas leur « Reich de mille ans » natal. La confiance que le pouvoir de l’Allemagne de l’Est accordait à ses citoyens était touchante : pendant leurs vacances (ils étaient avec leur famille), ils avaient toujours le droit de se déplacer librement dans les limites du « camp socialiste », comme s’il ne s’était rien passé. « Karinchen, dis-je à une violoniste qui avait fui Leipzig, c’est la fin. Tous les Allemands de l’Est vont se réfugier en Autriche. – Ils ne pourront pas, nous avons un accord avec la Hongrie. Au début d’octobre, à la veille de la visite de Gorbatchev, je me précipitais à Berlin avec mon fils de 7 ans, afin qu’il puisse voir l’un des plus grands monuments du XXe siècle : le Mur. Ma femme l’avait déjà emmené à Berlin-Est. Dans le train, en voyant des hommes armés de kalachnikovs, aux physionomies dures et comme taillées dans de la pierre, mon fils avait demandé bien fort en russe : « Maman, ce sont des brigands ? » À présent, je pouvais lui expliquer que bientôt, le brigandage aux frontières prendrait fin. Au poste frontière de la Friedrichstrasse, dit Checkpoint Charlie côté ouest, une foule furibonde injuriait les trois gardes-frontières qui, impassibles, arboraient leurs épaulettes d’officiers de la RDA à un mètre d’elle. Nous tentâmes de prendre part à ce spectacle en pénétrant dans Berlin-Est. Nos passeports israéliens nous en donnaient le droit. Il m’arrivait d’en profiter.
UN MUR INDESTRUCTIBLE
À chaque fois, j’avais l’impression de pousser un portillon magique dans une palissade, avec lequel je pénétrais dans un autre monde, une autre dimension. Il suffit d’une promenade d’un jour à travers Berlin-Est pour sentir ses entrailles. La capitale de la RDA a deux cœurs : l’un, Alexanderplatz qui, avec son faste d’État socialiste de second rang, faisait penser au forum dans le chef-lieu d’une province romaine reculée ; l’autre, Pariserplatz, fermée aux passants, autour de laquelle les citoyens de la RDA s’agglutinaient en silence pour contempler le Mur. Après tout, il n’était pas interdit de zieuter en direction de la Porte de Brandebourg. Ils jouaient une muette et inavouable tragédie : là-bas, au loin, de l’autre côté, leurs yeux distinguaient des gens libres. En Israël, j’avais rencontré un Arabe chrétien originaire de Bethléem, qui avait fait des études d’anthropologie à Léningrad, ma ville natale. Il adorait la RDA : les gens étaient si sympas, disait-il, alors qu’à Berlin-Ouest, il s’était heurté à un certain mépris. Il ne se rendait pas compte que rencontrer des Berlinois de l’Ouest, tout méprisants qu’ils étaient, était un privilège dont les citoyens de la RDA, eux, étaient privés. Du reste, s’il retournait aujourd’hui du côté d’Alexanderplatz, il serait cruellement déçu. Il pourrait même se prendre un coup de poing dans la figure en croisant des skinheads locaux… Les habitants des pays en voie de développement, que l’Europe occidentale regardait de haut, étaient jalousés dans les pays socialistes. Aussi se sentaient-ils valorisés. Vous pouvez donc imaginer que les « vrais » étrangers, ces divinités munies de passeports occidentaux qui venaient à l’Est pour être admirées et se délester de leurs complexes, étaient reçus comme des princes. Beaucoup d’entre eux étaient prêts en échange à composer avec les régimes socialistes. Un jour, j’ai été abordé dans la rue par un jeune homme au visage doux, avec une barbe de dissident. Il a proposé de m’acheter des marks occidentaux au prix du marché noir. « Comme ça, vous pourrez vous procurer beaucoup plus de livres russes », m’a-t-il dit d’un air entendu. Je refusais, lui demandant si je pouvais l’aider d’une autre façon. Le barbu s’est alors miraculeusement évanoui dans les airs. Le mouvement pour la défense des droits de l’homme en RDA comptait bon nombre de dissidents de cette sorte. Si l’opposition, apparue dans les années 1980 sous l’aile protectrice de l’Église protestante – autant dire de la Stasi –, était tolérée comme une alternative à la révolte, c’est parce que la Stasi surestimait le potentiel subversif du pays (La Stasi – Staats Sicherheit – était le nom de la police secrète en Allemagne de l’Est, ndt). À la différence des autres habitants de l’Europe orientale, les Allemands de l’Est n’avaient aucun intérêt à lutter pour la démocratie chez eux, à Rostock ou à Dresde : même après 1961, la perspective de se retrouver à Hambourg ou à Munich (situées à l’Ouest) était pour eux, malgré tout, bien plus réelle. Car ils étaient les seuls de tout le bloc communiste à pouvoir vivre en Europe – non pas l’Europe orientale, mais l’Europe tout court – sans s’expatrier. Se faire Allemand de l’Ouest était le chemin le plus court vers la liberté. Aussi, la première action politique importante des habitants de la RDA à l’époque de la perestroïka se résuma à une fuite massive des vacanciers à travers la frontière hongroise. Le monde fut témoin de scènes déchirantes : des gens passaient des enfants par-dessus la clôture de l’ambassade de la RFA à Prague. Hans-Dietrich Genscher, ministre fédéral allemand des Affaires étrangères, devint un nouveau Moïse : il mit à disposition des réfugiés un train spécial qui les conduisit à l’Ouest. C’est seulement dans la deuxième moitié de septembre que les Allemands de l’Est, émoustillés par l’exode de leurs concitoyens et la liesse générale qui s’ensuivait, descendirent dans la rue, tramant avec eux un nombre incalculable de mouchards qui ne savaient plus à quel saint se vouer. C’est alors que je me suis rendu à Berlin avec mon fils, afin qu’il puisse dire un jour à ses enfants et ses petits-enfants : « J’ai vu le Mur, de mes yeux vu ! » Hélas, nous nous sommes fait refouler au poste frontière. Commentaires dans la foule : « Ils craignent un enfant ! » J’étais certain que le Mur vivait ses derniers jours, voire ses dernières heures, mais autour de moi, personne ne s’attendait à un dénouement aussi rapide. Le Mur semblait indestructible. Si la Terre s’arrêtait de tourner, il serait toujours là. Puis, l’incroyable eut lieu, et des trains bondés se dirigèrent vers l’Ouest. Les gens voulaient à tout prix voir les villes occidentales, recevoir leurs Begrüssungsgeld – cent marks de bienvenue que le gouvernement de Bonn offrait à tous. Le soir, ils rentraient chez eux.
1989, UNE CATHARSIS ABSOLUE
Aujourd’hui, l’Allemagne est peuplée de Wessi (ex-habitants de l’Ouest), et de Ossi (ex-habitants de l’Est, ndt). Ces derniers se plaignent : autrefois, les gens se voyaient plus souvent, aujourd’hui, il n’y a plus cette chaleur, cette proximité. L’« ostalgie » – c’est ainsi que l’on appelle le regret du passé socialiste – devint assez vite un objet d’exploitation culturelle et politique. Le monde d’après-1989 est-il à la hauteur de vos aspirations ? Cette question rejoint pour moi la blague sur les deux Allemagne. Qu’une aussi grande culture se soit couverte de honte au XXe siècle, c’est là le malheur des tous, et non des seuls Allemands. Tout comme la catastrophe juive en est une pour toute l’humanité, et non seulement pour les juifs. À la fin du XXe siècle, l’Allemagne et, avec elle, toute l’Europe centrale, a vécu une catharsis absolue. Ce fut un bonheur incomparable que de voir la chute du Mur, l’élan beethovénien de millions d’hommes. Oui, des millions qui, le lendemain, retournèrent à leur univers étriqué, regrettant la RDA où l’on pouvait vivoter sans avoir conscience de sa misère. Mais le lendemain seulement ! En attendant, ce fut notre heure de bonheur commun : « Je jouis maintenant de cet instant suprême » (dernières paroles de Faust dans la traduction de Jean Malaplate, ndt). Moscou se mobilisa pareillement autour d’Eltsine qui, debout sur l’un des deux blindés qu’il avait à sa disposition, fit battre en retraite toute une armada. Le lendemain, les mêmes affichaient un chauvinisme grand-russien et maudissaient la liberté recouvrée et le droit à la vérité. Cela ne met pas en cause l’extase vécue pendant ces journées. On ne peut toujours voler sur les ailes de l’amour, mais l’amour a une valeur en soi. Même si la chanson de Jean-Pierre Claris dit : « Plaisir d’amour ne dure qu’un moment. Chagrin d’amour dure toute la vie ». Après la chute du Mur et avant l’intégration officielle des cinq Länder de l’Est au sein de la RFA, les intellectuels de la RDA se sont mis à défendre la spécificité culturelle de l’Allemagne de l’Est menacée par l’Occident capitaliste. Sans doute craignaient-ils de rester au chômage. Ils sont aujourd’hui occupés à soigner les plaies morales de leurs compatriotes que l’on veut priver de leur passé radieux. Et pendant ce temps, le processus d’absorption continue à tous les niveaux. L’élection de Madame la Chancelière, originaire de l’Est, en est un exemple éclairant. À l’inverse, l’occidental Oscar Lafontaine, ancien président du SPD (parti social démocrate), a pris la direction de Die Linke, le parti est-allemand qui représente une symbiose du flanc gauche des sociaux-démocrates de l’Ouest et des restes du SED, parti unique de la RDA. Dans son argumentation, l’« ostalgie » joue un rôle important. Mais de manière générale, on peut plutôt parler d’absorption que de convergence ou de dialogue des cultures. L’apport de la RDA à la culture nationale se résume à deux choses : le générique de l’émission de télévision Sandmännchen (l’équivalent de Bonne nuit, les petits), et, bien sûr, le petit bonhomme vert rigolo coiffé d’un chapeau (petit bonhomme des feux verts en ex-RDA devenu l’icône des quartiers branchés de Berlin), que l’on peut voir sur de nombreuses affiches à travers le pays et sur tous les feux verts de Berlin. Deux cents ans séparent la chute du Mur de la prise de la Bastille. Imaginons un insurgé de 1789 à qui l’on demande, en 1809, quelle idée il se faisait de l’avenir de la France, en ce grand jour. Qu’aurait-il pu nous dire ?
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Mark Twain, par Léonid Guirchovitch |
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Paru dans Transfuge, n°26, janvier 2009 Traduit du russe par Luba Jurgenson
À Moscou, une vieille dame avait chez elle un exemplaire des Aventures de Huckleberry Finn avec une dédicace en anglais. Des amis l’aidèrent à la déchiffrer : « Madame, vous m’aviez un jour demandé de citer les quatre plus beaux romans de la littérature mondiale. Je vous offre le cinquième. Samuel Clemens. » Le pseudonyme de Samuel Langhorne Clemens est attaché à jamais, tel l’esclave à sa chaîne, au fleuve sur lequel Huck Finn commence son grand voyage. Il vient d’un terme de navigation fluviale : alors que l’écrivain tirait sur la corde de sondage pour vérifier la profondeur, son capitaine criait « Mark Twain ! Mark Twain ! » (« Marque deux sondes ! c’est-à-dire la profondeur suffisante). Dans le kaléidoscope de métiers recensés dans la biographie de Samuel Clemens, au début, on trouve celui de pilote de bateau à vapeur. « Mark Twain ! » (« Mets-le sur ma note »), c’est aussi ce que le chercheur d’or désargenté dit au barman. Une phrase que Clemens doit entendre fréquemment sur les gisements du Nevada où il se réfugie après un bref séjour sous les drapeaux, dans l’armée sudiste qu’il a décrite de manière très pittoresque. Le pseudonyme est comme un maquillage sur le visage du narrateur. Dans le cas de Mark Twain, ce ne sont pas les détails biographiques, mais l’œuvre qui commande son choix. Si, dans ses textes, un ouragan avait précipité un bateau à voiles vers le tourbillon du pôle Sud, comme chez Edgar Poe, son pseudonyme eût été différent. Après tout, il signe sa Jeanne d’Arc du nom de Sieur Louis de Conte. Un chercheur d’argent du Nevada qui écrit sur la Pucelle d’Orléans, c’est tout bonnement ridicule. Le nom de Mark Twain tire l’œuvre vers le fond du continent, loin de la mer. La prose américaine est « terrestre ». Certes, il y a des contre-exemples, dont le plus fameux est apporté par Melville, mais le destin a voulu que Moby Dick soit resté sous le boisseau pendant soixante-dix ans pour n’être désensorcelé que lorsque les jeux étaient faits. Quant au récit de Hemingway Le Vieil Homme et la mer, malgré de nombreuses références à Moby Dick, il aurait pu s’intituler Le Vieil Homme et les poissons. La mer n’y figure que par la force des choses, car il n’y a pas de poissons dans une baignoire. L’affirmation de Hemingway selon laquelle toute la littérature américaine serait sortie de Huckleberry Finn reflète exactement l’idée que s’en font les écrivains de sa génération, parfaitement juste du reste (voir la célèbre phrase « Nous sommes tous sortis du "Manteau" de Gogol », faussement attribuée à Dostoïevski, et qui appartient en réalité à Eugène de Vogüé, auteur du Roman russe). La prose américaine est « terrestre », et ceci non seulement en vertu de l’immensité qu’elle fait sienne. Tout en étant du même groupe sanguin que l’Europe, l’Amérique se sent le centre de la création et, par conséquent, se prend pour un nouveau Sion. Même si les écrivains prennent parfois le contre-pied, pour la forme ou sincèrement. Qu’importe, d’ailleurs. Affirmer que le sol qui a accueilli vos ancêtres est une terre promise ou lutter contre cette idée, c’est bonnet blanc ou blanc bonnet. Un peu comme l’image du Juif vu par l’antisémite ou le philosémite. D’ailleurs, l’une des blagues juives de mon enfance reprend une expression de Mark Twain : « L’amitié des peuples, c’est quand Russes, Ukrainiens, Kazakhs – suit une longue et ennuyeuse énumération de peuples de l’URSS – s’unissent pour aller casser du Juif. » Il est des personnages qui, dans la conscience du lecteur, existent indépendamment de leur créateur. En fuyant Humbert Humbert, Lolita a fui Nabokov. « Tout le monde connaît Lolita, personne ne me connaît, moi », se plaignait l’écrivain. Gorki, lui, est célèbre, mais on a du mal à se rappeler les œuvres qui lui ont apporté la gloire. Avec Mark Twain, ce n’est ni l’un, ni l’autre. Les noms de Tom Sawyer et de Huck Finn vous viennent immédiatement à l’esprit dès que l’on cite le nom de l’écrivain. Clemens enfant est identifié tantôt à l’un, tantôt à l’autre. Une jeune culture, gauche dans ses vêtements légués par l’Ancien Monde, pour avoir trop vite grandi, apprécie les frasques. Ce n’est pas uniquement pour obéir aux contraintes de l’intrigue que Huckleberry Finn doit s’inventer un passé anglais : ses mensonges sont également destinés au lecteur, car malgré tout Huck est un lointain parent des enfants des rues de Dickens. Or, les filiations anglaises de Mark Twain ne datent pas du XIXe siècle. Il faut les chercher plus loin, dans la satire sociale de Swift et le psychologisme ironique de Stern. D’ailleurs, Mark Twain psychologue est à la traîne de l’humoriste : « Dommage que le serpent, lui, ne fût pas un fruit défendu, Adam l’eût mangé aussi. » Paradoxalement, pour un athée comme Mark Twain, l’interdit est une des motivations principales des actions humaines. C’est la pierre angulaire de la psychologie de l’époque. Pour ne citer que l’épisode de la palissade repeinte au début des Aventures de Tom Sawyer. Dans La Célèbre Grenouille sauteuse du comté de Cavaleras, lors des courses de grenouilles, l’un des parieurs fait avaler des plombs à la favorite. En un sens, Mark Twain est, lui aussi, une « grenouille sauteuse ». Son ballast de plomb, c’est le journalisme, malédiction de tous les satiristes condamnés à moquer les vices de la société, à jouer les moralistes. Avec son envergure et son talent, il rejette les contraintes imposées par ce que l’on appelle aujourd’hui « le sentiment de responsabilité » ; en d’autres mots, il ne craint pas l’ostracisme. Doté d’un physique de « père de la nation », il ne fait rien pour gagner la confiance de celle-ci, ni lorsqu’il écrit « The United States of Lyncherdom », ni dans son article « Quelques pensées sur la science de l’onanisme ». Pas plus qu’il ne craint d’offenser « les sentiments des croyants » en affirmant que des pères tels que Dieu, il faut les pendre. Sur ses vieux jours, Twain le positiviste cède du terrain, sa libre-pensée prend des teintes noires. Lorsqu’il perd sa femme et trois enfants, il est privé de la consolation des mystiques et des croyants. Seule sa fille Clara lui survit, elle qui liera sa vie au destin d’Ossip Gabrilovitch, célèbre pianiste qui dirigera l’orchestre de Detroit plusieurs années durant. Après la mort de son père, Clara sera longtemps son censeur. Comme s’il l’avait pressenti, Mark Twain, dans Un Yankee à la cour du roi Arthur, envoie à la potence tout un orchestre, le chef compris. Selon Mark Twain, le monde est bizarrement fait. II ne voit nulle trace de raison divine ni dans la nature, ni dans la société. L’architecte de l’univers est d’une nullité crasse. II suffit de se voir de l’extérieur avec les yeux d’un extraterrestre, pour prendre la mesure de l’indigence humaine. Twain, lui, est venu au monde avec la comète de Halley et compte bien repartir avec elle. Cela ne manquera pas. Sa vie s’est déroulée en effet entre deux passages du météore : 1835-1910.
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L’arche, février 2005
« La musique m’a révélé mon état d’esclavage »
propos recueillis par Boris Czerny
Douze écrivains russes ont présenté leurs œuvres dans le
cadre du festival « Les Belles étrangères » qui s’est tenu en novembre
2004 à Paris et dans diverses villes de Province. Cette manifestation
littéraire a été pour le lecteur français l’occasion de découvrir des
romanciers peu connus – comme, par exemple, Léonid Guirchovitch. Son
grand roman, Preis, qui a été édité en Russie en 1999, vient d’être
publié en français sous le titre Apologie de la fuite dans une traduction particulièrement réussie de Luba Jurgenson.
Les subtilités stylistiques et les modulations musicales
de la prose de Guirchovitch dépassent leur simple fonction esthétique,
pour participer à une réflexion sur la conservation de l’identité
individuelle et collective dans un milieu hostile et destructeur. Cette
question est au centre de l’œuvre et de la vie du romancier, qui est
devenu citoyen israélien en 1973.
Depuis 1980, Léonid Guirchovitch vit et travaille en
Allemagne. Tout en exerçant en tant que premier violon à l’opéra de
Hanovre, il compose ses récits et romans dans sa langue maternelle, le
russe.
Apologie de la fuite peut se lire comme un
témoignage historique sur la condition juive en URSS et sur la
marginalité. L’écrivain imagine que, peu de temps avant de mourir,
Staline a mis à exécution son projet de déportation massive des Juifs
russes en Sibérie. Là, dans un espace clos, les Juifs délestés de toute
forme de conscience identitaire vont élaborer leur propre société
soviétique. Apologie de la fuite est un roman utopique, tragique et
optimiste à la fois, qui rappelle à la fin qu’« être juif ce n’est pas si
grave que cela. C’est arrivé à d’autres ».
— À la fin de votre roman, vous faites dire avec humour à
un de vos personnages que « ce n’est pas grave d’être juif ». Cela «
est-il moins grave » en Allemagne, où vous résidez, qu’en URSS, où vous
êtes né et où vous avez vécu jusqu’à l’âge de 24 ans ?
— Comme je l’écris dans un de mes romans, Têtes
interverties, qui est consacré à cette question, la vie m’a appris à
manger à la même table que des personnes qui sont certainement des
bourreaux, sans pour autant me poser en tant que juste et pousser des
cris hystériques.
— Pour vous, la distinction entre les régimes nazi et soviétique est non pertinente ?
— On ne peut pas poser la question en termes de mesure.
Pourquoi serait-il plus moral de tuer pour une raison politique – la
lutte des classes – qu’au nom de critères raciaux ? Je comprends bien
qu’il y a dans tout cela une certaine logique. Dans le premier cas, il
y a toujours la possibilité de passer dans l’autre camp. Dans le second
cas, il n’y a pas de porte de sortie. Mais l’avantage que procure la
trahison est très douteux d’un point de vue moral et, dans les faits,
cette opportunité est très limitée dans sa concrétisation.
— Je connais des vieilles dames juives qui n’osent pas se
rendre en Allemagne de peur de rencontrer leurs bourreaux par hasard,
dans la rue.
— Parfois, j’ai des sortes de lubies et je m’imagine que
les musiciens de l’orchestre dans lequel je joue sont vêtus d’uniformes
de la Wehrmacht. C’est une vision tout à fait naturelle pour un Juif.
D’un autre côté, quand, je me transporte par la pensée aux toutes
premières heures du régime soviétique, je suis saisi d’effroi car je ne
sais pas quelles auraient été mes convictions et quel camp j’aurais
choisi. Aujourd’hui seulement, du haut des connaissances que j’ai
acquises, je peux mettre un signe d’égalité entre les slogans «
anéantir en tant que classe » et « anéantir en tant que race ».
— Je me permets d’insister. Vous avez choisi de vivre en Allemagne et pas dans un autre pays. Pourquoi ?
— L’établissement de relations diplomatiques entre Israël
et l’ex-Allemagne de l’Ouest fut présenté dans la presse soviétique
comme une alliance cynique entre deux régimes extrémistes et
réactionnaires. À partir de ce moment-là, l’Allemagne de l’Ouest devint
définitivement pour moi la patrie de la spiritualité européenne.
Nous aurions pu vivre dans n’importe quel autre pays
d’Europe ; mais il me semblait que, pour un Juif, l’Allemagne
correspondait du point de vue culturel et linguistique à ce que
l’Espagne avait été à une certaine époque. Dans ma famille, les mots et
expressions « allemand », « il est d’origine allemande » étaient
prononcés avec beaucoup de respect. Ils étaient synonymes d’un haut
niveau de culture et de probité. Les très rares évocations, à la radio
ou à la télévision, de l’extermination de six millions de Juifs pendant
la guerre fonctionnaient comme des phrases codées pour condamner
l’antisémitisme d’État en URSS.
Pour conclure sur cette question, je voudrais préciser
que, dans un premier temps, mon épouse et moi nous nous sommes
installés en Israël. Nous étions parfaitement intégrés au paysage
russo-israélien. Mais quand notre enfant est né, nous avons compris que
nous ne pouvions plus nous satisfaire du salaire que nous gagnions en
Israël. Notre choix de l’Allemagne fut alors une démarche totalement
réfléchie.
Nous sommes partis de l’idée qu’en Europe un Juif ne
pouvait se considérer comme tel que par la langue allemande. Est-ce que
je me suis trompé ? Je me souviens des mots du poète russe juif Dovid
Knut : «… cet air juif-russe si particulier, heureux est celui qui l’a
déjà respiré ». J’espère que mes enfants pourront dire la même chose à
propose de l’air allemand.
— Par votre profession de musicien, vous êtes une
incarnation vivante du Juif klezmer d’Europe centrale et orientale.
N’êtes-vous pas le symbole d’une représentation que vous contestez ?
— Le nombre et le talent des violonistes juifs en Russie
étaient liés, en tout premier lieu, aux lois et règlements qui
interdisaient certains emplois aux Juifs, et non pas à leur sens
particulier et exceptionnel de la musique et de l’art. Devenir un
artiste permettait aux enfants juifs de vivre une sorte de conte de
fées. Aujourd’hui, ce sont des petits Coréens ou Chinois qui font ce
rêve. Après la révolution, la musique était utilisée à des fins de
propagande. Le pouvoir partait du principe très discutable que les
Juifs avaient un talent musical inné plus grand que les autres. Dans
l’orchestre philharmonique de Leningrad, dans les années 1960, il y
avait parmi les violonistes deux ou trois Russes tout au plus.
Nous étions envoyés en Occident pour faire la promotion de
l’URSS. Cela nous donnait des droits. Nous étions exemptés de
l’obligation d’aller aux diverses manifestations. Mais notre liberté
s’exerçait dans les limites d’un ghetto peuplé d’élèves et de
professeurs de musique, tous juifs, avec des règles de vie différentes
de celles qui avaient cours en dehors des murs de notre monde clos.
— Nous en revenons au sujet d’Apologie de la fuite ?
— Oui, et à celui d’autres œuvres encore non traduites en
français, dont un essai sur le violon. La musique m’a révélé mon état
d’esclavage. Elle m’a insufflé le sentiment de liberté et la nécessité
d’écrire. Tout est lié.
Interview de Sergueï Chapoval dans Nezavissimaïa Gazeta du 07.08.96.
— Léonid, vous êtes un musicien professionnel. Comment en êtes-vous venu à l’écriture ? —
J’ai eu une formation musicale très sérieuse, qui me permet de gagner
ma vie. Je suis donc absolument libre comme écrivain, je n’ai ni
délais, ni obligations, je ne suis pas tenu à avoir du succès. — Quelle activité considérez-vous comme essentielle ? — L’écriture bien sûr. — Avez-vous été influencé par d’autres écrivains ? —
Il m’est déjà arrivé, après avoir lu un livre, de vouloir écrire
quelque chose d’aussi bien. Mais je n’y arrivais pas et même
aujourd’hui je ne suis pas certain d’y arriver. Il y avait tout de même
une sorte de modèle solaire. Ma première émotion littéraire, qui m’a
donné envie d’écrire, était Le Docteur Faustus de Thomas Mann.
Je l’ai lu vers l’âge de quinze ans, cette lecture m’a paru extrêmement
difficile, d’ailleurs je n’ai pas pu la terminer, mais j’ai eu envie
d’imiter cet auteur. Mon antisoviétisme a joué un rôle important dans
mon écriture. Depuis la plus petite enfance, je rejetais tout ce que je
voyais autour de moi. Cela a fait, en partie, mon malheur. Ma haine du
régime s’est répercutée sur bien des choses que ce régime s’était
appropriées. Elle m’a rendu indifférent à l’égard de la Russie.
L’écriture a été une tentative de me cacher, de m’échapper de la
Russie. J’ignorais alors que mon idéal était infiniment loin de Thomas
Mann : le livre que j’avais lu dans une mauvaise traduction
n’avait tout simplement rien à voir avec la langue russe. Je ne
risquais pas d’y apprendre quoi que ce soit. — Vous étiez donc content de quitter l’Union soviétique ? —
Content n’est pas le mot. Je ne puis même pas exprimer mes sentiments
d’alors. J’avais l’impression de ressusciter… Je ne suis pas un
Moscovite, j’avais vécu à Leningrad. La vie culturelle s’y réduisait à
une sorte de nécrophilie. C’est pour cette raison, par exemple, que
l’art conceptuel était impensable à Leningrad. Je ne puis imaginer un
Rubinstein1, un Prigov
ou un Sorokine léningradois. Leningrad, c’est la nostalgie permanente
de ce qui s’est déjà transformé en ruines. En quittant la Russie, je
n’ai pas eu à changer de nostalgie. J’ai continué à vivre dans une
sorte de nostalgie du Siècle d’argent2, comme avant. — Qu’est-ce qui vous a poussé à vous installer en Allemagne ? —
Mon but n’était pas d’aller en Israël, mais de quitter l’URSS. Israël
s’est révélé un îlot au milieu de l’océan des pays arabes, et je
mourais de nostalgie pour l’Europe. Je n’avais pas envie de jouer les
touristes. J’avais la trentaine, et mes compétences en musique me
permettaient de prétendre à une place dans un orchestre européen. J’ai
passé le concours et je suis entré dans l’orchestre où je travaille
encore à ce jour. — On dit parfois que
l’exilé qui a réussi et qu’on voit installé dans un confort insipide,
donne l’impression de vivre une véritable tragédie. —
N’oubliez pas que je suis citoyen israélien et mes parents sont
enterrés en Israël. Je n’ai pas l’impression d’être un exilé, je suis
venu en Allemagne en tant que travailleur émigré. D’Israël, pas de
Russie. Je ne partage donc pas les états d’âmes de l’exilé prospère et
mélancolique. Chaque année, je passe deux mois en Israël, devenu en
quelque sorte un département d’Outre-mer, l’Algérie de 1948. Cela me
suffit pour ne pas me sentir isolé. La communauté russe d’Israël,
certes un peu provinciale, se suffit parfaitement à elle-même. — Vous parlez sans cesse d’Israël. Pourtant, cela fait 16 ans que vous vivez en Allemagne. —
C’est que je n’ai absolument rien à en dire. Je vis, j’écris. Je vis
dans un monde russe. L’Allemagne est restée pour moi un mythe, un peu
comme Thomas Mann dans la traduction russe. À propos, j’aurais dû
parler aussi de Nabokov. J’ai essayé de l’imiter, d’apprendre quelque
chose auprès de lui. Si j’ai réussi à écrire, c’est grâce à Nabokov et
non à Thomas Mann. J’ai lu Lolita en 1970. Un gars malin de l’orchestre de Mravinski l’avait apporté en pensant qu’il s’agissait de littérature pornographique. — Et vous n’avez jamais été déçu par Nabokov ? —
C’est impossible. J’ai dû lutter contre le désir conscient de l’imiter.
J’ai fait mon apprentissage de l’écriture avec Nabokov, car je n’avais
personne d’autre. Je comprenais d’ailleurs tout le danger d’un tel
apprentissage. Il était évident que la Russie allait connaître Nabokov,
c’était une question de quelques années. Et alors, tant d’autres
imiteraient son intonation hautaine. Mais Nabokov ne se réduit pas à
cela, bien entendu. — Pourtant, dans votre roman Têtes interverties, l’intonation est tout autre : c’est de l’auto-annihilation, avec de l’ironie à l’égard des Juifs et des Allemands… — Remarquez que dans mon roman Têtes interverties,
il n’y a rien de méchant sur les Russes. Quant à l’intonation, j’essaie
de créer toujours l’illusion d’un roman-confession, le lecteur doit
avoir l’impression que je me livre complètement. Je crois que cela rend
le livre plus convaincant. La trame romanesque est extrêmement
importante. Je la considère comme un des moyens d’expression les plus
puissants et je ne vois pas pourquoi je m’en priverais. — Je voudrais revenir à la question de l’exil. On considère que pour un écrivain, c’est le mal absolu. —
Je connais des écrivains qui ont cessé d’écrire en exil. Je peux citer
le merveilleux écrivain Vladimir Maramzine qui n’a plus écrit une
ligne. Il y a d’autres exemples. Mais il arrive aussi qu’un auteur
commence à écrire dans l’obscurité, aveugle, sourd, sans langue. C’est
qu’il a pu se concentrer, il a pu se mettre à penser et à écrire. Je
suis persuadé que si je vivais en Russie, j’écrirais beaucoup moins
bien. — Le problème du lecteur, existe-t-il pour vous ? —
Absolument pas. Je suis capable de garder un texte sans le montrer.
Pendant des années, j’ai vécu sans publier. Quand j’ai été publié la
première fois, quatre ans après mon arrivée en Israël, j’ai compris
qu’il y avait là un petit danger : je risquais d’écrire en pensant
à la publication, aux goûts de mon éditeur, car je le connais.
Maramzine m’avait dit : « Arrêtez de publier ». Pendant
cinq ans, je suis resté sans publier et cette situation ne me
déplaisait pas complètement. La preuve, c’est ce qui est arrivé à mon
roman Têtes interverties. Quand j’ai terminé Apologie de la fuite,
j’ai senti que j’avais dit ce que j’avais à dire en tant qu’écrivain.
Alors, j’ai décidé d’écrire un livre que je pourrais publier en
Allemagne. Il me semblait qu’un livre qui avait des éléments d’une
histoire policière et où les Allemands pourraient se voir de
l’extérieur, par les yeux d’un étranger, pourrait plaire. Mais j’ai
essuyé un échec : le roman est publié en Russie, mais pas en
Allemagne. — Suivez-vous la nouvelle littérature russe ? — J’en ai une vision assez fragmentée. Je peux citer La Norme de Sorokine. C’est l’Eugène Onéguine
d’aujourd’hui, en ce sens que c’est une encyclopédie de la vie
soviétique. C’est incontestablement un chef-d’œuvre. L’art conceptuel
moscovite est intéressant dans son ensemble, mais globalement je lui
suis hostile, même si j’admire certaines œuvres. — C’est le léningradois qui parle en vous ? —
Oui. Il existe une relation entre Moscou et Leningrad héritée de celle
qui existait jadis entre Moscou et Pétersbourg ; elle n’est donc
pas marquée par une nostalgie nécrophile. Moscou vivait, tandis que
Leningrad se mourait. Or moi, je suis bien sûr du côté de la culture
déclinante et non pas de celle de Moscou, forte, saine, aux joues
roses, avec ses larges avenues et ses soirées. La vieille Moscou était
terriblement germanophile et moi, je me suis lassé de la morgue
allemande, du romantisme, de l’expressionnisme. Saint-Pétersbourg, en
revanche, malgré son mode de vie réglé à l’allemande et ses salons de
thé allemands était tourné, pour ce qui était de la culture, vers la
France et l’Italie. On y écoutait Rimski-Korsakov et Moussorgski, deux
compositeurs auxquels l’impressionnisme musical français doit beaucoup
(j’entends par là Ravel et Debussy). Moscou, avec ses Skriabine,
Rakhmaninov, Metner, son imitation de la musique allemande, est trop
lourde pour moi. (C’est le musicien qui parle en moi, en musique je
suis plus professionnel qu’en littérature). Je suis de ceux qui
considèrent Brodski comme un grand poète. Naturellement, je me retrouve
dans une compagnie fort ennuyeuse, mais je ne suis pas pour autant
incapable d’apprécier un Prigov. Seulement, Elena Schwarz3
m’apporte infiniment plus que Prigov. C’est mon enfance léningradoise
et pétersbourgeoise qui me fait dire cela. D’ailleurs, je ne souhaite
pas être un homme trop en chair et en os, je refuse d’avoir les joues
vermeilles.
1. L’art conceptuel moscovite des années
1970-1980 prend pour matériau la réalité soviétique dans son expression
la plus banale et quotidienne, d’où un aspect parodique. Lev Rubinstein
est invité également pour les Belles Étrangères. 2. L’avant-garde littéraire des années 1900-1910. 3. Poétesse pétersbourgeoise.
Interview de Olga Zavadovskaïa dans la Gazette juive, décembre 2002.
Staline est mort. Son secrétaire
Poskriobychev l’a remplacé. Mais lui aussi a disparu, tout comme
l’Union soviétique. La Russie est dirigée par un
« pentagonone », cinq présidents. Leningrad a été changée en
« Nevograd ». Le centre historique est tombé en ruine, le
nouveau centre s’est décalé vers l’avenue de Moscou, exactement comme
c’était prévu dans les projets des années 1930. Au nord-est du pays,
une république autonome, dont l’existence est un secret d’État, demeure
inconnue de tous : Fijma, où l’on a déporté tous les Juifs
soviétiques. Là, coupés du monde par la nature vierge et enfermés dans
leur conscience de Soviétiques, ils ne se doutent même pas de la chute
du régime. Deux mondes fantastiques, qui existent en parallèle, sont
décrits avec une étonnante réalité. Un jeune homme de dix-sept ans du
nom de Preis parvient à s’enfuir de Fijma, à rejoindre Leningrad, d’où
son père a été déporté jadis, puis de partir à l’étranger. Telle est la trame du roman Apologie de la fuite.
C’est un mélange passionnant, mais très complexe de roman policier, de
politique-fiction et d’anti-utopie. Écrit dans les années 1980, ce
roman n’a vu le jour qu’en 1998, lorsque son scénario ne semblait plus
du tout invraisemblable. En 1999, il a fait partie de la Shortlist du Booker Prize. Je trouve que c’est un des meilleurs livres russes des dix dernières années. —
Léonid Moïsseïevitch, beaucoup d’années sont passées entre le moment où
le livre a été écrit et sa publication. Pourquoi ? — J’ai écrit Apologie de la fuite
dans les années 1980. Ce livre m’a apporté de grandes souffrances, puis
une grande fierté et de nouveau, des souffrances. Car je n’arrivais pas
à le publier. Vladimir Maximov, le rédacteur de la revue Continent
éditée à Paris, me disait que c’était impossible à cause du passage sur
Chostakovitch qui risquait d’être mal interprété. Ceux à qui il avait
montré le roman l’avaient mal pris. — À qui l’avait-il montré ? —
À Galina Vichnevskaïa et à Rostropovitch. Ils y ont vu de la
russophobie. Cette accusation, qui n’a strictement aucun fondement, m’a
mis très en colère, car il est exclu que je puisse ressentir une
quelconque phobie basée sur le critère national. D’après Maximov, la
seconde personne qui m’a trouvé russophobe, était Lioubimov, le metteur
en scène du célèbre théâtre de la Taganka à Moscou. Quant à la
troisième personne, il ne l’a pas nommée, mais je soupçonne qu’il
s’agit d’Andreï Tarkovski. — Quelle est la cause d’une telle réaction ? —
Une lecture trop superficielle. Tout simplement, le livre est écrit
dans une tonalité un peu déroutante. — En quoi se manifesterait donc cette russophobie ? —
L’ironie à l’égard de certains thèmes russes a été perçue comme
incompréhensible et donc négative. Quelqu’un a été choqué par ce que je
dis des bardes1. Car si
le pays considère que la chanson d’auteur est un art qui fait pleurer,
et si moi, je pense autrement, alors c’est une offense à la nation. En
plus, l’exil change la vision des choses. Une partie des exilés affirme
que l’Union soviétique est un phénomène qui n’a rien à voir avec la
Russie, qui a été apporté de l’extérieur. Ils s’indignent quand les
Occidentaux parlent de « Russes » en désignant des
Soviétiques. En principe, cette position m’arrangeait. C’est la
position de Nabokov : la Russie a péri comme Rome, la Grèce etc.
Je comprends que ce n’est pas tout à fait le cas, mais cela me
convenait, tant que l’Union soviétique existait. D’ailleurs, à ce jour
je ne mets pas de signe d’égalité entre antisoviétique et antirusse.
Or, voilà que du jour au lendemain, nous devenons tous originaires du
passé. On ne sait pas très bien où commence ce passé, car le passé
soviétique et le passé russe se sont confondus après la chute du
régime, tout s’est mêlé dans une sorte d’extase passionnelle ;
toute sortie antisoviétique devient vexante pour les Russes. C’est
pourquoi Apologie de la fuite, un livre antisoviétique, a été
perçu par certains comme étant antirusse. Malgré cela, dans l’ensemble,
le livre a été plutôt bien accueilli. Moi, j’ai pris un grand plaisir à
jouer à chat avec les événements. Dès la fin des années 1970, j’avais
compris que le pouvoir soviétique vivait ses derniers jours. Je l’avais
compris dès que la guerre en Afghanistan avait éclaté. Au début de la
Perestroïka, l’émigration s’était scindée en deux. La droite, les
irréductibles, disait que c’était une provocation destinée à tromper
l’Occident libre. La gauche, les occidentalistes, était encline à
croire Gorbatchev. Les premiers traitaient les seconds d’agents du KGB. — Quels étaient les critères pour distinguer la gauche de la droite ? —
La droite était plus nationaliste, haïssait le pouvoir soviétique, le
considérait comme étranger et hostile à la Russie. La gauche affirmait
que la Russie avait toujours été un pays affreux et que les exactions
soviétiques étaient la conséquence naturelle des horreurs commises sous
le tsar. Plus tard, tout s’est retourné. Aujourd’hui, en Russie les
nationalistes et la droite sont solidaires de la Russie stalinienne et
soviétique. Je ne sais pas comment ils ont fait pour concilier les
deux, mais ils y sont parvenus. — Comment s’est déroulée votre carrière d’écrivain ? — Elle a été plutôt difficile. On ne voulait pas de moi. — Qu’est-ce qui gênait dans vos livres ? —
Je pense qu’il s’agissait de ce qu’on a appelé plus tard le
post-modernisme. Mais quand j’ai écrit deux récits
« acceptables », ils ont été publiés en Israël, dans la revue
22. En 1978, j’ai publié mon premier livre, Le Bouquet retourné, également en Israël. — Je croyais que votre premier livre, c’était le roman policier Têtes interverties. — Ce livre n’est sorti qu’en 1992. Je l’ai écrit en 1988 et il a d’abord été publié dans la revue 22. Il a connu un assez grand succès en Russie, plusieurs rééditions.
1. Allusion à un passage du roman. Il s’agit
essentiellement de trois chansonniers, Alexandre Galitch, Boulat
Okoudjava et Vladimir Vyssotski, qui se produisaient la plupart du
temps dans des appartements privés et dont les chansons contenaient une
critique implicite ou explicite du régime. Si les deux premiers étaient
appréciés surtout du public intellectuel, les chansons de Vyssotski
touchèrent tous les milieux et elles demeurent, encore aujourd’hui,
extrêmement populaires. |

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