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  Peter Handke

  Hier en chemin
À ma fenêtre le matin

  Annexes

L’auteur

   Peter Handke est né en 1942 dans un village du sud de la Carinthie (Autriche), à Griffen. Séjour à Berlin (1944-1948), puis retour au lieu natal. Premières lectures. Internat. Lycée de Klagenfurt (1954-1957), études de droit à Graz (1961-1965). Son premier texte, Les Frelons, paru en 1966, raconte dans une écriture dense l’histoire d’un homme sur les traces de l’enfance. Les récits des premières années, assez brefs, fraient des voies et anéantissent les lieux communs du langage : Le Colporteur (1967), L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty (1970), La Courte Lettre pour un long adieu (1972).
   Le Malheur indifférent dit la mort de la mère avec des mots simples.
   Écrits au gré des villes et des continents (Düsseldorf, Berlin, Paris, Kronberg, l’Alaska, l’Amérique, Salzbourg), les textes qui suivront (L’Heure de la sensation vraie, La Femme gauchère, Lent retour, Le Chinois de la douleur) touchent les lecteurs dans de nombreux pays. Peter Handke a écrit deux romans d’une longueur et d’un foisonnement exceptionnels dans son œuvre : Mon année dans la baie de Personne (1994), chronique unanimiste, somme de vie dans la proximité des choses et le retrait apparent des autres, et La Perte de l’image (2002), qui évoque la redécouverte de l’enthousiasme par une princesse de la finance, sur les traces du Don Quichotte de Cervantès.
   Il est l’auteur, depuis 1977, de journaux où se mêlent notes, sensations, aphorismes, contemplations (Le Poids du monde, L’Histoire du crayon, Images du recommencement, À ma fenêtre le matin).
   Ses pièces de théâtre, depuis La Chevauchée sur le lac de Constance, représentée à Paris en 1974 avec Gérard Depardieu, Jeanne Moreau et Delphine Seyrig dans les rôles principaux, jusqu’à Souterrainblues (2004), ont été jouées sur les scènes du monde entier et mises en scène par Claus Peymann, Klaus Michael Grüber, Wim Wenders, Claude Régy, Bruno Bayen, Mladen Materic ou Luc Bondy. Peter Handke a également écrit des pièces radiophoniques.
   Scénariste – de Wim Wenders (Les Ailes du désir, Faux mouvement) –, il est aussi réalisateur de deux de ses récits (La Femme gauchère et L’Absence).
   Traducteur (Prométhée enchaîné d’Eschyle, Œdipe à Colonne de Sophocle, le Conte d’hiver de Shakespeare, René Char, Emmanuel Bove, Francis Ponge, Julien Green, Patrick Modiano, Bruno Bayen, Georges-Arthur Goldschmidt, Walker Percy).
    Il vit depuis 1990 à Chaville (Hauts-de-Seine).


L’œuvre

Aux éditions Verdier

  À ma fenêtre le matin, 2006
Hier en chemin, 2011

Chez d’autres éditeurs

Aux Éditions Gallimard

Le Colporteur, 1969
L’Angoisse du gardien de but au moment du pénalty, 1972
Le Malheur indifférent, 1975
La Courte Lettre pour un long adieu, 1976
L’Heure de la sensation vraie, 1977
La Femme gauchère, 1978
Le Poids du monde, 1980
Lent retour, 1982
Les Frelons, 1983
Histoire d’enfant, 1983
Par les villages, 1983
La Leçon de la Sainte-Victoire, 1985
Le Chinois de la douleur, 1986
L’Histoire du crayon, 1987
Poème à la durée, 1987
Après-midi d’un écrivain, 1988
Le Recommencement, 1989
L’Absence, 1990
Essai sur la fatigue, 1991
Essai sur le juke-box, 1992
Voyage au pays sonore ou l’art de la question, 1993
Essai sur la journée réussie, 1994
Un voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, 1996
Mon année dans la baie de Personne, 1997
Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille, 2000
Pourquoi la cuisine ?, 2001
Lucie dans la forêt avec les trucs-machins, 2002
La Perte de l’image, 2004

Aux éditions de L’Arche

Outrage au public, 1968
Gaspard, 1971
Les gens déraisonnables sont en voie de disparition, 1978
La Chevauchée sur le lac de Constance, 1979
Le Pupille veut être tuteur, 1983
L’heure où nous ne savions rien l’un de l’autre, 1993
Préparatifs d’immortalité, 1998

Aux éditions Christian Bourgois

Bienvenue au conseil d’administration, 1980
Faux mouvement, 1980
Chronique des événements courants, 1984
Images du recommencement, 1987
J’habite une tour d’ivoire, 1992
Le Vent et la Mer, 1992
Espaces intermédiaires, 1992
Le Non-sens et le Bonheur, 1993
Encore une fois pour Thucydide, 1996

Aux éditions Fayard

Autour du grand tribunal, 2003


Annexes

Entretien

   Le Monde, vendredi 5 mai 2006
   « J’écris pour ouvrir le regard »
   propos recueillis par Émilie Grangeray

   L’écrivain autrichien nous a reçu chez lui, près de Paris. L’occasion de parler de ses Carnets et de la polémique suscitée par la décision de la Comédie-Française de ne pas mettre en scène l’une de ses pièces.

   Cela fait seize ans qu’il habite ici, dans ces Hauts-de-Seine qu’il a magnifiquement rendus dans Mon année dans la baie de Personne. Seize ans qu’il écrit le plus souvent dehors, « au soleil, au vent, dans les forêts de feuillus » – « mon idéal ». C’est là que, seul, dans le silence et l’absence des autres, il entre dans ce que Wittgenstein appelait « l’atmosphère poétique ». Peter Handke a accepté de nous parler. De ses Carnets – qui viennent de paraître aux éditions Verdier, de son travail et de la dernière polémique qui l’entoure.
   Né en 1942 dans un village du Karst, Griffen (Carinthie), Peter Handke passe ses premières années à Berlin-Est. Sa mère, d’origine slovène, épousa peu avant l’accouchement un sous-officier de la Wehrmacht, comme il le raconte dans Le Malheur indifférent. En 1966, sa pièce, Outrage au public, et son premier roman, Les Frelons, attirent immédiatement l’attention. Quatre ans plus tard, Peter Handke réalise Chronique des événements courants, un long métrage pour la télévision. En 1978, il adapte lui-même son roman, La Femme gauchère. Plus tard, il écrira notamment Les Ailes du désir pour Wim Wenders.

   Avez-vous toujours tenu des carnets ? Et pourquoi avoir eu le désir de publier ces « notes, perceptions, réflexions et questions » ?
   J’ai commencé à tenir un carnet quand je suis entré à l’hôpital, en 1975. Jusqu’alors, je prenais seulement des notes pour construire mes livres. Aujourd’hui, je ne note presque plus rien : je n’ai pas envie d’être trop méthodique. En revanche, quand j’ai relu ces carnets, j’étais très excité. Je trouvais là une forme : c’était le monde rythmé, avec des espaces intermédiaires.

   Vous avez pourtant beaucoup élagué – les trois quarts du texte de départ ?
   Oui, surtout quand il y avait trop de descriptions ou de citations pour ne pas emmerder les lecteurs avec ma culture, pour que le vent puisse entrer dans la page.

   « Le lieu donne le récit », écrivez-vous. Deux termes qui reviennent souvent sous votre plume.
   En effet, je suis très attaché à l’espace, au lieu, aux méandres d’un fleuve, à la perspective entre deux arbres. Un lieu me tient à cœur, et un récit commence. J’ai presque toujours travaillé comme ça. Je crois que c’est l’espace qui crée les phrases – regardez la littérature russe, ou américaine : ça donne envie de vivre dans un grand pays.

   Ce sont justement les Russes et les Américains – Faulkner, Anderson en tête – qui vous ont mis sur la voie de la narration ?
   Et qui me ramènent encore et toujours vers elle. Le récit – plus que le théâtre, plus que la poésie (mais écrire un poème par an est déjà une grâce) – est mon idéal.

   Êtes-vous un grand lecteur ?
   Je lis beaucoup pour me concentrer et pour me purifier. Pour me sentir à la fois transparent et fort. Pour déchiffrer, plus que pour consommer. Je m’aère le cerveau par le travail sur le langage. En ce moment, par exemple, je traduis de la poésie arabe.

   Vous avez d’ailleurs beaucoup traduit. Pour ne citer que les Français : Patrick Modiano, Francis Ponge, René Char. Grâce à René Char, avez-vous écrit, « je me suis aperçu que je n’avais pas appris à lire. J’avais tendance à dévorer les pages au lieu de ralentir en contemplant une simple combinaison des mots ».
   C’est avec Virgile, Hölderlin et Char que j’ai vraiment appris à lire, à voir. C’était comme entrer à l’intérieur d’une montagne et découvrir qu’il y a une autre lumière : la lumière du langage.

   Même si vous avez supprimé la majorité des points de vue, même si vous vous enjoignez de « ne pas caractériser, ne pas typifier » car, dites-vous, sitôt que l’on commence à émettre un avis sur les gens, à les juger, « la poésie cesse », vous ne pouvez vous empêcher de maltraiter les bourgeois, ces « maîtres du monde caquetants ».
   C’est vrai. Tous les jours, c’est une bataille contre le dégoût. Je pense pourtant que l’opinion empêche d’écrire. Depuis dix-quinze ans, j’ai ainsi différé le travail d’écriture du matin vers l’après-midi, car c’est souvent à ce moment de la journée que je me laissais aller à la mauvaise humeur et aux opinions. Or, quand je travaille, tout disparaît. Je travaille jusqu’à la fatigue. Et quand je suis fatigué, je n’ai plus d’opinions.

   Écrire pour intervenir ou seulement pour montrer ce qui est ?
   Écrire pour ouvrir le regard. Parfois, on veut seulement éclaircir un problème : il faut le contourner avec les phrases, comme ça on dessine le problème.

   Avec le temps, vos phrases sont devenues plus longues, plus amples…
   À l’époque de L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, je pouvais encore écrire des phrases courtes. C’est un texte très concentré que je voulais terminer avant la naissance de mon premier enfant. Je l’ai fini deux jours avant ! Je me sentais alors – et je me sens toujours – comme un ouvrier : c’était grandiose d’être fatigué comme ça ! Avec l’âge, on se rend compte que faire des phrases comme des flèches a un peu un côté frimeur. Mais, surtout, ce qu’on voit et ce qu’on vit comme réalité est beaucoup plus complexe. Il faut beaucoup faire tournoyer le lasso pour attraper l’animal : on ne peut plus se contenter de lancer des flèches. Et pourtant j’ai le désir – la nostalgie presque – d’écrire des phrases courtes, mais, comme elles me laissent insatisfait, je retourne aux phrases longues qui laissent passer plus de choses, qui rendent compte des différentes réalités. Alors, je me laisse aller, tout en faisant très attention. Je dois toujours lutter contre le lyrisme de ma prose. En cela mes études de droit m’ont beaucoup aidé.

   Dans Mon année dans la baie de Personne, le narrateur, Gregor Keuschnig, déjà présent dans L’Heure de la sensation vraie, avait abandonné son métier de juriste pour devenir écrivain. Ce livre tient presque de l’épopée…
   C’était un projet épique. Je suis un épique lyrique qui a des accidents dramatiques !

   Dans ce même texte, on pouvait lire : « Je suis trop brusque pour être protagoniste dans la vie sociale. Comme héros dans les affaires du jour, je suis un danger public (...). Dans l’écriture, en m’isolant des autres et comme héros de mes livres, je pouvais agir autrement, avec plus de constance surtout… »
    Quand j’écris, je suis plus juste que quand je parle. J’ose la profondeur. J’ose la mystique, comme a pu le faire Wittgenstein dans sa philosophie. Le narrateur, c’est celui qui ouvre, comme dans La Chronique de Travnik, d’Ivo Andric (écrivain yougoslave, décédé en 1975 à Belgrade, Prix Nobel de littérature en 1961). Le narrateur laisse entrevoir, le chroniqueur ferme l’espace intermédiaire, le temps. Quand le chroniqueur devient le narrateur, c’est l’idéal.

   Quel rapport entretenez-vous avec la langue allemande ?
    L’allemand est une langue magnifique. C’est une langue mystique, très précise, dangereuse, on peut vraiment se perdre.

   Corrigez-vous beaucoup vos textes ?
   C’est terrible ! Il peut y avoir jusqu’à quatre jeux d’épreuves, et j’ai beaucoup de respect pour mes éditeurs qui acceptent ces manuscrits qui sont parfois, comme ce fut le cas pour La Perte de l’image, un vrai champ de bataille ! Je corrige parfois jusqu’à perdre le rythme du premier (tra)jet. Quand je change trop, c’est affreux. Je ne vois plus la lumière. Je suis trop près des mots. Je suis dévoré par les mots. Il n’y a plus d’air. Mais Flaubert et d’autres ont déjà trop parlé de cette impuissance pour que j’en rajoute.

   « La littérature est le royaume du centre : le royaume de la justice », écriviez-vous dans L’Histoire du crayon…
    Tout à fait, mais une justice qui ne condamne pas. Quand j’écris, je fais, en même temps que le mien d’ailleurs, le procès aux personnages, mais, à la fin, il faut les acquitter. Je n’ai pas du tout envie de condamner dans l’écriture.


   Le 18 mars, Peter Handke assistait à l’enterrement de Slobodan Milosevic, l’ex-président de la Serbie, mort le 11 mars alors qu’il était jugé pour génocide et crimes de guerre devant le Tribunal pénal international de La Haye. Suite à un court article publié dans Le Nouvel Observateur – que Peter Handke a décidé d’attaquer en diffamation –, l’administrateur général de la Comédie-Française, Marcel Bozonnet, décidait de déprogrammer la pièce de Peter Handke Voyage au pays sonore ou l’art de la question, qui devait être mise en scène en janvier-février 2007 au Vieux-Colombier par Bruno Bayen.
   « Dégoûté » par toute cette affaire, Peter Handke accepte aujourd’hui d’en parler, même si sa voix, jusqu’alors si calme, devient plus pressée, les mots plus durs, et qu’il s’emporte dès qu’il fait – et s’en excuse – « le politicien ».
   En 1996, lorsque parut, dans la Süddeutsche Zeitung, le grand quotidien allemand, le texte qui allait devenir Un voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Drina, Peter Handke se rappelle avoir été qualifié de « terroriste », d’« avocat proserbe ». Le quotidien espagnol El Pais y avait même lu une approbation du massacre de Srebenica. « Je n’ai jamais eu de position négationniste, s’insurge Peter Handke. Pourquoi n’ouvre-t-on pas ce livre, mes livres, au lieu de m’accuser ! J’ai écrit sur les victimes serbes parce que personne n’avait écrit sur elles, même si je pense aussi aux victimes croates, aux Musulmans. » Parti au pays des « agresseurs » – un terme qu’il refuse –, Peter Handke décide de donner à lire une réalité plus complexe que celle que donnaient « les hordes des agités à distance, lesquels confondent leur métier qui est d’écrire avec celui d’un juge et même avec le rôle d’un démagogue ». Il voulait alors, dit-il, « écouter, donner à voir et à réfléchir. Sans juger ».
   « Je raconte les réfugiés serbes. Personne ne parle de ça. Pourquoi les journaux ne font-ils pas de grands reportages là-dessus ? », s’interroge-t-il, ajoutant : « Je reviens du Kosovo. Il ne reste que deux ou trois villages serbes, littéralement encerclés. Sait-on que l’on jette des pierres sur les bus qui ont gardé des inscriptions cyrilliques ? A quoi pensent les parents albanais pour laisser leurs enfants faire ça ? Il faut qu’on parle de ça, qu’on raconte. »
   Celui qui a « admiré » la Yougoslavie (« C’est le premier pays en Europe qui s’est libéré quasiment tout seul : ils ont chassé les Allemands ») dit avoir été « véritablement en colère contre François Mitterrand d’avoir cédé à Helmut Kohl quand la Croatie et la Slovénie ont réclamé leur indépendance. La guerre était dès lors inévitable. Tout ça au nom de la prétendue amitié franco-allemande. Mais pour moi ça ne vaut rien une amitié qui détruit un grand Etat ! »
   Pour montrer son opposition à la participation de l’Allemagne à la guerre, Peter Handke rend le prix Georg-Büchner (l’équivalent du prix Goncourt) en 1999. Cette même année, il quitte l’Église catholique, après qu’elle eut approuvé le bombardement de la Serbie par l’OTAN et que le pape Jean Paul II eut béatifié le cardinal d’origine croate Alojzije Stepinac, accusé d’avoir soutenu le régime oustachi, milice croate responsable de l’extermination de centaines de milliers de juifs et de Tziganes, ainsi que de sanglants massacres de Serbes. La même année, Claudio Magris tentait, dans les colonnes du quotidien italien Il Corriere della Sera, de comprendre Handke. L’écrivain italien y voyait « une réaction à l’information unilatérale qui dénonce sans cesse les crimes commis par les hommes de Milosevic mais passe sous silence ceux perpétrés par les hommes du Croate Tudjman et du Musulman Izetbegovic, pourtant nombreux et atroces, mais qui, à la différence des premiers, ne sont pas entrés dans la conscience occidentale ».
   Mais pourquoi aller à Pozarevac, sur la tombe de Milosevic ? « Je le disais dans les quelques mots que j’ai prononcés à cette occasion : le monde, le prétendu monde, sait tout sur Slobodan Milosevic. Le prétendu monde sait la vérité. C’est pour ça que le prétendu monde est absent aujourd’hui, et pas seulement aujourd’hui, et pas seulement ici (...). Je ne sais pas la vérité. Mais je regarde. J’entends. Je sens. Je me rappelle. Je questionne. C’est pour ça que je suis présent aujourd’hui. » Aujourd’hui encore, il refuse le terme de dictateur : « Il a été élu. » Et affirme être non pas « pour », mais toujours « avec » les Serbes, et « avec » la Serbie, même si, ajoute-t-il, il ne s’agit en aucun cas d’« insulter un autre peuple ».
   « Je suis seul et, quand on vit seul, on a tendance à se sentir coupable (c’est la tendance Kafka) ou magnifique. Ce sont les deux dangers. Je ne suis ni coupable ni un héros. Je suis le troisième homme », ajoute-t-il enfin.