Le 30 décembre 1905 (le 17 selon l’ancien calendrier),
jour de la fête du prophète Daniel, Daniil Ivanovitch Iouvatchov naît à
Saint-Pétersbourg où il passera, excepté le séjour forcé à Koursk,
toute sa vie. Son père, Ivan Pavlovitch, officier de marine dans sa
jeunesse, membre de l’organisation « terroriste » La Volonté du peuple,
fut condamné au bagne à perpétuité en 1883. Au retour il était devenu
profondément croyant, s’était fait adepte des idées de Tolstoï et
s’était mis à écrire des ouvrages religieux sous le pseudonyme de
Mirolioubov (paix-amour). Sa mère, Nadejda Kolioubakina, dirigeait un
refuge pour anciennes détenues.
Dès l’année 1915, il étudie à la Peterschule (école
allemande) – Harms parlait parfaitement allemand et assez bien anglais.
Il poursuit ses études à l’école de Detskoïe Selo (l’ancien Tsarskoïe)
dont sa tante maternelle, Natalia Ivanovna Kolioubakina, était
directrice.
À partir de 1924, il fréquente une école technique qu’il
abandonne vite. Dès cette année-là, il prend pour pseudonyme Harms mais
se fait aussi appeler Hharms, Hhaarms, Dandan, Charms, Carl Ivanovitch
Schusterling et a, dit-il, le don « d’allumer le malheur autour de lui
». Il fait alors la connaissance d’Esther Roussakova qui va devenir sa
première femme.
En 1925, il entre dans le groupe de Toufanov, correcteur
typographe excentrique, poète des allitérations, de la poésie sans
mots, du zaoum’ (le langage transmental de Khlebnikov et Kroutchonykh).
Toufanov se faisait appeler Vélimir II, Président du globe terrestre du
transmental, marquant ainsi son ascendance littéraire khlebnikovienne.
C’est au sein de l’ordre des transmentalistes (DSO) que Harms fait la
connaissance de Vvédenski. Leurs destins resteront étroi-tement liés
jusqu’à la fin.
En 1926, le groupe devient Le Front gauche. Tous deux le
quitteront très vite pour former avec les philosophes Drouskine et
Lipavski le groupe des Tchinari (« gradiants »). Ils entrent à l’Union
des poètes la même année et verront là, en 1926 et 1927, les deux
seules publications de leur vivant. Dans le cadre du projet théâtral
Radix, ils ont des contacts suivis avec Malévitch qui dirige l’Institut
de la culture artistique (le Guinkhouk). Mais cette amorce de relation
est sans lendemain car l’institut est contraint de fermer brusquement
ses portes.
Harms travaille alors une forme très « libre » inspirée
des scansions de la poésie populaire, avec sa non-linéarité, ses
coq-à-l’âne, ses lapsus. Il élabore tout un système de déformation des
mots et de dérapages.
La première riposte a lieu dès mars 1927, au lendemain
d’une soirée où l’apostrophe de Harms « Je ne lis pas dans les écuries
et les bordels ! » est interprétée comme une injure envers les
établissements soviétiques d’enseignement supérieur. À l’automne,
Vvédenski, Bakhtérev et Zabolotski fondent l’éphémère Obériou (Société
pour l’art réel), considérée comme la dernière manifestation des «
modernes ». 1928 voit la publication de la Déclaration Obériou, texte
manifeste qui, en même temps qu’il regrette que le premier État
prolétarien ne tienne pas compte de l’art de gauche (Filonov,
Malévitch), se pense dans l’art « révolutionnaire » de gauche. «
L’Obériou taraude la moelle du mot » et se propose d’examiner « le
heurt des significations ». Les obérioutes se réclament du réel : il
s’agit, « par le mouvement du travail de la main de sentir le monde, de
débarrasser l’objet des détritus des cultures putréfiées du passé ».
Le 24 janvier 1928, les obérioutes donnent « Trois heures
de gauche » avec lecture de vers, projection d’un film, et mise en
scène de la pièce de Harms élisabeth Bam qualifiée le lendemain dans le
Journal rouge de « chaos incompréhensible ». Un article de Nilytch dans
La Relève va définitivement clouer les obérioutes au pilori :
voyous littéraires, poésie absurde, jonglerie transmentale,
protestation contre la dictature du prolétariat. C’est une poésie
contre-révolutionnaire, une poésie de l’ennemi de classe.
Effet positif de la soirée : Samuel Marchak, qui dirige
les éditions pour enfants, invite les obérioutes à collaborer à la
revue Le Hérisson dont Oléïnikov est rédacteur.
Fin 1931, on ferme les rédactions des revues pour enfants Le Hérisson et Le Serin (le gagne-pain de Harms). Harms et Vvédenski sont arrêtés et relégués à Koursk qu’ils quitteront à l’automne 1932.
C’est le début des temps obscurs : Harms, Vvédenski,
Lipavski, Drouskine, Zabolotski, Oléïnikov se réunissent habituellement
le dimanche, ils forment Le Cercle des savants peu savants. On est
passé de la « société » au « cercle » : resserrement progressif
emblématique de la vie et de l’œuvre de Harms qui s’achèvera autour de
la flamme d’une bougie de plus en plus faible.
Car il est frappant de voir combien la poésie,
prépondérante avant 1932, se raréfie ensuite au même rythme que l’air
vital, puis se limite à la prose, essentiellement sous la forme du
récit, c’est-à-dire de l’accident, de ce qu’il advient de fortuit.
Prose aussi aléatoire que les coups portés par une société guidée par
la pulsion de mort, le récit éclaire un temps et un espace clos sur
lequel pèse une menace inexorable.
À partir de La Vieille (mai-juin 1939), Harms n’écrit plus que de la prose.
Avec les prodromes de la guerre, puis les premiers
bombardements, il sent venir sa fin catastrophique : « La première
bombe allemande tombera sur moi. »
En août 1941, à quelques jours d’écart, Vvédenski (à Kharkov) et Harms sont arrêtés.
Accusé de « propos défaitistes », menacé de la peine
capitale, Harms aurait simulé la folie et serait mort de faim ou du
traitement subi à l’hôpital psychiatrique de la prison le 2 février
1942. Sa femme Marina Malitch n’apprendra sa mort que le 4. C’est elle
qui, avec Drouskine, sauvera les manuscrits que ce dernier conservera
précieusement jusqu’à nos jours.
Longtemps restée dans l’ombre, l’œuvre de Harms ne
commencera à être publiée que dans les années soixante grâce à ses
textes pour enfants. Le premier recueil de l’œuvre « adulte » ne paraît
qu’en 1988. |