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Annexes

Tribune juive, propos recueillis par Laurent Cohen et Dov Mimoun

      La pensée française est un apport pour Israël
      Une école doctorale (philosophie et littérature) de l’université Paris VII à Jérusalem ! À sa tête : Benny Lévy, philosophe, et écrivain, qui évoque ici la genèse du projet.

     Tribune juive : Pourriez-vous préciser les grandes lignes du projet que vous venez d’inaugurer à Jérusalem ?
     Benny Lévy : En novembre 1996, nous avons ouvert une école doctorale dans les locaux de l’Alliance française. L’idée remontait à l’année précédente : il y a, à Jérusalem, une francophonie « écrasée » – car dépourvue de lieu d’expression à la hauteur de sa présence. La facilité, pour un anglo-saxon par exemple, de s’exprimer et de s’inscrire dans le paysage israélien n’existait pas pour un francophone. Il s’agissait donc de susciter un lieu où la manière propre qu’ont les français de penser puisse se faire entendre. D’emblée, nous avons compris que ce ne pourrait être un simple centre culturel – car d’une part, il en existe déjà, et de l’autre, lorsque l’on se trouve dans une telle situation de pauvreté foncière, il n’y a qu’un seul remède : la pensée.

     T.  : Qu’entendez-vous par « lieu de pensée » ?
     B. L : Il n’est pas question de faire apparaître au public israélien des facettes ou des produits de la culture française. Il existe des institutions qui s’y consacrent déjà. En fait, il s’agit pour nous de faire entendre ce qui, dans la langue française, peut intéresser au plus profond ; or, le plus profond, c’est la pensée. Et là, se pose une question fondamentale : y a-t-il une manière propre à la France de penser ? La réponse, c’est oui. Il s’est passé quelque chose, entre Sartre et Lévinas, qui mérite d’être entendu ici.

     T.  : Justement : pourquoi cet Institut – que l’on aurait pu imaginer ailleurs, à Amsterdam ou à Madrid – a-t-il vu le jour ici ? Souhaitiez-vous importer un peu du « climat universitaire » français à Jérusalem ?
     B. L : Certainement. Par rapport à la violence du débat israélien, une certaine forme de civilité, inhérente à la manière française d’exposer, était souhaitée. Mais ce point demeure secondaire. Le fond, c’est cette façon qu’a eu la pensée française de vivre l’ébranlement de la « fin de la philosophie » actualisée par les événements de la Seconde Guerre mondiale – à Auschwitz. Cette approche-là, donc, devrait intéresser au plus haut point les intellectuels ici.

     T.  : Concrètement, quelle voie suivra le jeune doctorant qui se présente à vous ?
     B. L : Viennent à nous non seulement les doctorants, mais ceux qui sont à la veille de le devenir. Nous proposons deux choses : l’accès au doctorat et le doctorat. En France, l’accès au doctorat, c’est le DEA, qui est un diplôme national. Il se trouve que le DEA est aujourd’hui une institution un peu lourde – puisqu’elle suppose des agréments du ministère. Il y a une formule plus souple et qui est équivalente au DEA : c’est un diplôme de l’Université qui donne précisément accès au doctorat. Pour quelqu’un qui aurait fait un cursus universitaire israélien, cela correspond à la fin du MA. Donc, l’étudiant israélien francophone – puisque c’est de lui qu’il s’agit – qui serait en fin de MA mais n’aurait pas fait son mémoire final, peut préparer chez nous le diplôme universitaire (tout bachelier ayant quatre années d’enseignement supérieur peut s’inscrire). Nous sommes en train de négocier des conventions avec les universités pour qu’il y ait une équivalence entre le diplôme universitaire et le mémoire de MA, à l’image des cotutelles de doctorat (un étudiant peut ainsi obtenir deux doctorats : un français et un israélien, pour un travail qui aura été dirigé par un directeur de thèse français et un israélien). Bien entendu, le diplôme universitaire suppose une certaine assiduité d’environ une centaine d’heures de cours. Ceci est ensuite sanctionné par un mémoire d’une cinquantaine de pages. Enfin, quelqu’un qui a fait le DEA à Paris peut venir chez nous s’inscrire en doctorat. Auquel cas, il n’a pas d’astreinte à des participations.

     T.  : Du point de vue des enseignants, des noms prestigieux sont accolés à votre Institut.
     B. L : Le noyau permanent de notre institut se compose de moi-même et de Mickaël Sebban. Pour les séminaires permanents de la semaine, nous avons associé deux professeurs de Jérusalem, le premier est affilié à l’École biblique, le second est du CNRS. Ils assurent un séminaire permanent de littérature, et moi, celui de philosophie. Quant à Mickaël Sebban, il enseigne Foucault dans le cadre d’une initiation à la lecture de textes philosophiques. Sur ces bases, se greffent des missions d’enseignement assurés, entre autres, par Kristéva, Finkielkraut, Dixaut, Milner ou encore Derrida.

     T.  : Beaucoup d’intellectuels, notamment très marqués par Sartre, ont du mal à vous situer aujourd’hui : votre « passage » du maoïsme vers la Thora représente-t-il une fracture, un désaveu d’une certaine culture occidentale au profit d’un retour à un singularisme identitaire, ou au contraire, y voyez-vous l’accès à une forme d’universalisme suprême ?
     B. L : En ce qui me concerne, je rappelle un fait : c’est du sein de mon dialogue quotidien avec Sartre que j’ai entrevu l’hébreu – et je pense que j’ai fait entrevoir certaines choses à Sartre. Quand je lis une page de Talmud aujourd’hui, j’ai encore les accents de mon dialogue avec Sartre. Il est donc clair que je ne vois pas une cassure dans le sens où il s’agirait d’oublier le chemin qui m’a conduit là où je suis. Entre la philosophie et la pensée d’Israël, il y a une intrigue complexe. La question sera sans aucun doute au cœur du travail de l’Institut.

     T.  : Mais en quoi Sartre est-il donc à l’œuvre lorsque vous abordez une page de Talmud ?
     B.  : Les gens croient aux idées simples : Sartre, ce serait la gauche et l’athéisme ; quant à Israël, c’est le monothéisme ; donc, il n’y a aucun rapport. C’est exactement ça le type de réactions israéliennes élémentaires qu’il va falloir concasser méthodiquement dans notre Institut. Il suffit de lire Sartre un tout petit peu attentivement pour comprendre qu’il est tourmenté par le réel du juif, et ce, au fond, depuis ses premiers textes.

     Propos recueillis par Laurent Cohen et Dov Mimoun, Tribune juive, 23 janvier 1997