Fulgurance de Pierre Michon par Olivier Maillart
Remarquable absence du monde moderne chez Pierre Michon. On a bien la chute de l’Empire romain, l’Irlande semi-légendaire de la christianisation, le Moyen Âge, le 17e ou le 18e siècle, bref les décors ne manquent pas, qui nous enchantent par la minutie de la reconstitution, la vérité des êtres qui s’y meuvent. Art d’enluminure précis et précieux, qui pour se réaliser contourne l’aujourd’hui. Il y a certes Vies minuscules, le premier coup d’éclat (1984), ou La Grande Beune (1996), mais vous observerez qu’il y est alors toujours question d’un monde qui meurt, d’un monde déjà mort, celui d’une province lointaine et paysanne que les bienfaits de l’industrieuse modernité ne vont pas tarder à faire disparaître. Il ne s’agit évidemment pas de formuler un reproche à l’artiste (qui, après tout, représente bien ce qu’il veut : nul ne reproche à Kafka la rareté de ses descriptions du Paris de la Belle Époque), plutôt de commencer à cerner, pour mieux le comprendre, un premier évitement. Au contemporain, Michon préfère l’antique, au naturalisme le légendaire (même un passage à la bibliothèque François-Mitterrand, relaté dans Corps du roi, doit revêtir les habits du conte pour devenir digne de récit), au romanesque une forme brève qui doit autant à la vie de saint qu’à la fiction d’histoire borgésienne. Il serait pourtant absurde de considérer Michon comme un petit-maître fin-de-siècle, briquant ses textes comme autant de miniatures en bois précieux, fuyant une époque pour lui indicible sinon à travers la langue du merveilleux. Certes, si l’on devait jouer au jeu des références et des modèles, on se tournerait plus volontiers vers le Flaubert de La Légende de saint Julien l’Hospitalier ou de La Tentation de saint Antoine que vers celui de L’Éducation sentimentale et de Bouvard et Pécuchet ; le grand romantique, esthète et sadisant, polisseur de mots, musicien, l’auteur presque décadent façonné par Mario Praz dans sa célèbre étude sur le « romantisme noir » plutôt que le grand romancier réaliste et ironique. Il y a en effet chez Michon une sorte de raffinement du bien-dire qui l’éloigne du roman, art dont il avoue l’embarras dans lequel il le plonge, art du Père (la référence serait plutôt Faulkner), inatteignable en sa perfection, et qui condamne l’écrivain à chercher une autre voie, non seulement du côté du fragment (à la totalité impossible s’oppose alors le monde en miettes), mais d’une prose dont la beauté tend à se suffire, au détriment du monde qu’elle vise. S’il en était exactement ainsi cependant, les choses seraient trop simples. On peut bien adresser à Michon le reproche de Sainte-Beuve à Flaubert (« Il a du style, il en a même un peu trop »), il serait caricatural de l’y enfermer, de même qu’il est vain d’imaginer deux Flaubert, un romantique et un réaliste, hermétiquement séparés l’un de l’autre. Chez Michon, le plaisir du mot n’exclut jamais le goût des mondes durs et raffinés, dont il parvient admirablement à restituer la vérité à hauteur d’homme : L’Empereur d’Occident (1989), Mythologies d’hiver (1997), Abbés (2002), autant de proses où l’existence d’individus rugueux et cruels est racontée avec force, où la remontée dans le temps semble interroger l’essence d’une civilisation volontiers maudite par ses héritiers mêmes, et qui éblouit pourtant encore l’écrivain – pour preuve, son usage récurrent de quelques mots éclatants : empereur, roi, Rimbaud, Occident. C’est que l’art de Pierre Michon, s’il s’exprime dans une langue qu’on sent gorgée de culture, en des tableautins précieux, diffère de celui de Borges en ce qu’il vise, non le vertige, mais la fulgurante saisie du monde par un corps qui vit. Ce n’est pas le gouffre d’une bibliothèque infinie qui fascine l’auteur de Vie de Joseph Roulin (1988), mais la pointe qui transperce le monde brusquement compris, senti, vécu en une épiphanie heureuse et fugace. On comprend la fascination de Michon pour la peinture, pour les tableaux inconnus et rêvés de Watteau ou de tel élève de Piero della Francesca, pour la rage de Van Gogh et les visions angoissées de Goya, quand c’est précisément à un art visionnaire qu’il aspire, qu’il s’agisse d’un réveil joyeusement éclairé par le soleil, dans la maison de ses grands-parents (Vies minuscules), de la sublime vision d’une femme qui s’accroupit pour pisser (Le Roi du bois), ou encore d’un paysage enfin saisi, transfiguré par une peinture qu’il a fallu elle-même, au préalable, débarrasser de l’amoncellement de sens déversé par la science et l’usage marchand dont elle est l’objet. Il faut ici citer longuement ; lorsque la poésie est à ce point incarnée, on ne voit en effet pas pourquoi elle ne pourrait être considérée comme l’un des moyens du romanesque. C’est donc la fin de la Vie de Joseph Roulin :
Qui dira ce qui est beau et en raison de cela parmi les hommes vaut cher ou ne vaut rien ? Est--ce que ce sont nos yeux, qui sont les mêmes, ceux de Vincent, du facteur ou les miens ? Est-ce que ce sont nos cœurs qu’un rien séduit, qu’un rien éloigne ? Est-ce toi, jeune homme qui es assis chez Antoine Vollard, qui as posé à côté de toi ton chapeau et avec feu entretiens de très jolies femmes à propos de la peinture ? Ou vous, toiles perchées dans Manhattan, marchandises qui dans vos lubies théophatiques réjouissez les dollars et ce faisant sans doute approchez un peu de Dieu, aussi ? Est-ce toi, Browning ? C’est toi peut-être, Vieux Capitaine coiffé d’azur qui regardes un petit tas bleu de Prusse tombé sur un chemin ; c’est vous, bêtes blanches, savantes et muettes, dont loin d’ici rue des Récollettes on touche le volume exact, qui connaissez ce qu’exactement valent trois francs ; c’est vous, corbeaux là-dessus volant que nul ne saurait acheter, dont on n’a pas l’usage, qui ne parlez pas et n’êtes mangés que dans les pires disettes, dont Fouquier même ne voudrait pas à son chapeau, chers corbeaux à qui le Seigneur a donné des ailes d’un noir mat, un cri qui casse, un vol de pierre, et par la bouche de Linné Son serviteur le nom impérial de Corvux corax. C’est vous, chemins. Ifs qui mourrez comme des hommes. Et toi soleil.
Cela s’écrit de nos jours, en français, c’est là le travail d’un auteur qui marche et qui respire encore. Et l’on veut nous faire croire qu’il n’y a plus de littérature digne de ce nom en France, que le seul salut possible vient d’outre-Atlantique, qu’il faudrait rendre les armes et baisser les pavillons ! Comme c’est curieux. Certes, on l’a dit, Michon tourne le dos au temps présent, bâtissant des mondes disparus avec la minutie de Flaubert reconstruisant Carthage. À propos de ce dernier, Walter Benjamin pointait le caractère nécessairement réactionnaire (à ses yeux) d’une acedia qui s’apitoyait sur les maîtres d’autrefois pour mieux les faire revivre avec les illusions de l’art. Il est vrai que le monde traité par Michon dans ses récits meurt à la veille de notre temps. Nulle mélancolie pourtant dans sa prose, nul désir d’un impossible retour en arrière (d’un retour à quoi, d’ailleurs ?). Ce que Michon montre du passé de l’Occident, c’est une immense dépense : la profusion de son verbe ne sert jamais qu’à dire la profusion des énergies, des corps qui se heurtent et se pénètrent, des arts enfin. On songe à Bataille évidemment, et les fresques des premiers hommes ne sont sans doute pas évoquées sans raison, dans La Grande Beune. Mais que vaut l’écriture de cette énergie, par nos temps de péril ? L’Europe, écrivait quelque part Cioran, disparaîtra la première, parce que de toutes les civilisations c’est elle qui s’est le plus dépensée. Michon sait faire de ses proses l’épopée en morceaux de cette dépense somptuaire et sacrée, en pure perte, vaste bûcher où flambent royaumes, peintures et écrivains. Mais ces récits n’en sont pas cependant la simple récapitulation finale, « postmoderne », l’encyclopédie grandiose et minuscule qui donnerait à voir la vie d’une galerie de fous, de pauvres gens et aussi, parfois, de quelques génies. Il y passe une énergie renouvelée qui, si elle trouve parfois son carburant dans un masochisme curieux (Michon aime raconter les occasions où il se fait casser la gueule), ne s’en déploie pas moins, au présent, au service d’une foi qui sert autant Dieu que la littérature. On remarquera d’ailleurs que Michon s’inspire fréquemment de photographies pour entamer telle histoire, et raconter tel ou tel homme. Non pour s’épargner d’écrire des descriptions, à la manière d’un André Breton, mais parce qu’il semble croire, comme Roland Barthes, que « la Photographie a quelque chose à voir avec la résurrection ». Pour chaque personnage qu’il évoque et arrache à l’oubli, l’écrivain reconduit le service (plutôt que le miracle) que les damnés suppliaient Dante d’accomplir, lorsqu’il remonterait parmi les vivants
Mais quand tu seras sur la douce terre, rappelle-moi, je te prie, à la mémoire des hommes (Enfer, VI, 88-89).
Pour les individus comme pour les œuvres, c’est peut-être cela qu’opère l’écriture de Pierre Michon : dans la fulgurance de l’épiphanie, la résurrection du monde qu’est chaque homme, et la possible persistance d’une civilisation cachée au cœur de phrases qui sont encore, lorsqu’elles sont lues, Vie.
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