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| Prix Nobel de littérature, 1966. |
1891 : Naissance de Nelly Sachs,
le 10 décembre, à Berlin, dans une famille juive assimilée de la
bourgeoisie berlinoise. 1897-1908 :
Années d’études. Nelly Sachs fréquente l’école privée Dorotheen-Schule,
dans le quartier de Moabit (Berlin) puis reçoit à partir de 1900, en
raison d’une santé précaire, un enseignement privé à domicile. De 1903
à 1908, elle fréquente de nouveau une école privée fondée par Hélène
Aubert, dont l’enseignement la marquera durablement. Dès 1908, elle
commence à écrire quelques poèmes et textes en prose. 1906 : Découverte du roman de Selma Lagerlöf, La Saga de Gösta Berling. 1907 :
Nelly Sachs entame une correspondance avec Selma Lagerlöf, à qui elle
voue une grande admiration. 1908-1909 :
Période d’intense crise psychologique, marquée par un amour malheureux
pour celui qu’elle désignera plus tard dans son œuvre – lorsque,
quelques années plus tard, il sera assassiné par les nazis – comme le
« fiancé défunt », et auquel elle dédiera nombre de poèmes. 1910-1920 :
Nelly Sachs travaille à l’écriture de nombreux sonnets ainsi que de
poèmes de forme plus libre, mais de facture toujours très classique. 1921 : Parution de Légendes et récits (Legenden und Erzählungen). 1929 : Première publication de poèmes dans un périodique berlinois, Die vossische Zeitung. 1930 : Décès du père de Nelly Sachs. Elle lui consacrera un cycle de poèmes, Mélodie silencieuse (Leise Melodie, non publié). 1933-1939 : Ses poèmes paraissent dans le quotidien Berliner Tagesblatt puis, à partir de 1936, exclusivement dans des revues juives. Sont publiés ainsi deux cycles de poèmes, Mélodies de la Bible (Melodien der Bibel) et Chants de l’adieu (Lieder vom Abschied), ainsi que des pièces pour marionnettes et Chélion, une histoire d’enfance (Chelion, Eine Kindheitsgeschichte). 1939 :
Son amie Gudrun Harlan se rend en Suède et intercède auprès de Selma
Lagerlöf et du prince Eugène, frère du roi, pour que Nelly Sachs et sa
mère puissent y trouver asile. 1940 :
Le 16 mai, Nelly Sachs et sa mère arrivent par avion à Stockholm.
Durant l’été, deux cycles de poèmes voient le jour, qui resteront
inédits : Autour du château de Gripsholm : miniatures (Miniaturen um Schloß Gripsholm) et Élégies suédoises (Schwedische Elegien). 1941 :
Rencontre avec le poète suédois Johannes Edfelt ; début d’une
longue amitié. Première parution, dans une revue, de quelques poèmes de
Nelly Sachs traduits en suédois. 1942 : Nelly Sachs effectue ses premières traductions de poésie suédoise. 1943-1945 :
Intense période d’écriture qui marque le véritable surgissement de sa
nouvelle langue poétique, et voit naître les premières œuvres dont elle
acceptera la publication après la guerre, refusant alors toute
réédition de ses œuvres antérieures : Épitaphes inscrites dans les airs (Grabschriften in die Luft geschrieben) et Ton corps en fumée à travers les airs (Dein Leib im Rauch durch die Luft) qui seront repris dans le recueil Dans les demeures de la mort. Composition des Élégies des traces dans le sable (Elegien von den Spuren im Sande),
dont bon nombre seront également reprises, sous une forme modifiée et
épurée, dans le même livre. Nelly Sachs compose aussi un poème
scénique : Éli, mystère de la souffrance d’Israël (Eli. Ein Mysterienspiel vom Leiden Israels). 1946 : Rencontre avec le compositeur Moses Pergament, qui mettra en musique Eli. Écriture du cycle Chœurs après minuit (Chöre nach der Mitternacht), qui figurera dans le recueil Dans les demeures de la mort. Début du travail sur un poème scénique consacré à Abraham, sous le titre provisoire d’Homme d’Ur (Mann aus Ur). 1947 : Écriture du cycle Le coquillage murmure (Die Muschel saust) qui fera partie d’Éclipse d’étoile. Parution, chez Aufbau-Verlag à Berlin, du recueil Dans les demeures de la mort (In den Wohnungen des Todes). Publication d’une anthologie de poésie suédoise traduite en allemand par Nelly Sachs, sous le titre De vague et de granit (Von Welle und Granit),
comprenant notamment des textes d’Edith Södergran, Dan Andersson, Karin
Boye, Pär Lagerkvist, Johannes Edfelt, Gunnar Ekelöf, Olof Lagercrantz,
Erik Lindegren, Karl Vennberg... 1947-1948 :
Nelly Sachs découvre les conférences données par Hugo Bergmann sur les
grands philosophes du judaïsme. Elle poursuit l’écriture d’Éclipse d’étoile. 1949 : Publication à Amsterdam, chez Bermann-Fischer, du recueil Éclipse d’étoile (Sternverdunkelung). 1950 : Mort de la mère de Nelly Sachs. Nelly Sachs écrit la première partie d’un journal intitulé Lettres de la nuit (Briefe aus der Nacht) qu’elle poursuivra dans les périodes les plus difficiles ; il demeurera inédit. Peter Huchel publie deux de ses poèmes dans la revue littéraire Sinn und Form
qu’il dirige à Berlin Est : « Quand à l’approche de
l’été... » (« Wenn im Vorsommer ») et « Peuples de
la terre » (« Völker der Erde »). 1951 : Première parution d’Eli,
en langue allemande, à Malmö (Suède), à l’initiative du germaniste
allemand – et ami de Nelly Sachs – Walter A. Berendsohn. Rencontre avec Lenke Rothmann, jeune femme peintre d’origine hongroise, survivante des camps. 1953 : Écriture du cycle En défaillance derrière les paupières (In Ohnmacht hinterm Augenlid), après un séjour en hôpital et une assez lourde opération. 1954 : L’Heure d’Endor (Die Stunde zu Endor) et Sous l’étoile polaire (Unterm Polarstern). 1956 :
Écriture d’un bref texte autobiographique qui tente de dire la peur et
le danger quotidiens vécus dans les dernières années à Berlin : Vie sous la menace (Leben unter Bedrohung). Ce texte paraît dans la revue Ariel (il restera le seul texte en prose de Nelly Sachs). Achèvement du poème scénique sur Abraham commencé dix ans plus tôt, dont la version définitive s’intitule Abraham dans les déserts de sel (Abram im Salz). 1957 : Début du travail sur le poème scénique La chute de Samson traverse les millénaires (Simsom fällt durch Jahrtausende). Nelly Sachs entame une correspondance amicale avec le jeune auteur allemand Peter Hamm. Parution en Allemagne du recueil Et nul n’en sait davantage (Und niemand weiß weiter) et d’une seconde anthologie de poésie suédoise, Même ce soleil est sans patrie (Auch diese Sonne ist heimatlos). En décembre, début de la correspondance avec Paul Celan. 1958 :
Le jeune poète allemand Hans-Magnus Enzensberger rend visite à Nelly
Sachs à Stockholm. Publication d’un recueil de Johannes Edfelt traduit
du suédois par Nelly Sachs : Le Pêcheur d’ombres (Der Schattenfischer). Création à la radio allemande d’Eli, adapté par Alfred Andersch. 1959 : Travail sur les poèmes scéniques En vain sur un bûcher (Vergebens an einem Scheiterhaufen) et Qu’est-ce qu’une victime ? (Was ist ein Opfer). Eli, opéra de Moses Pergament, est créé à la radio suédoise. Parution à Stuttgart (Deutsche Verlags-Anstalt) de Fuite et métamorphose (Flucht und Verwandlung). 1960 :
Le prestigieux prix Droste de la ville de Meersburg est décerné à Nelly
Sachs. Elle se rend en Allemagne, pour la première fois depuis son
émigration en 1940, pour le recevoir. Elle ne reste pas plus d’une
journée sur le sol allemand et se rend à Zurich, où elle rencontre Paul
Celan (qui évoquera cette rencontre dans le poème Zürich zum Storchen), puis à Paris. À
son retour, Nelly Sachs est victime d’une profonde dépression et
effectue un premier séjour en hôpital psychiatrique. 1961 : Le recueil Route vers le néant de toute poussière (Fahrt ins Staublose) paraît en Allemagne chez Suhrkamp. Fondation du prix Nelly Sachs de la ville de Dortmund, dont elle est la première lauréate. 1962 : Nouveau séjour à l’hôpital psychiatrique. Écriture de la première partie d’Énigmes en feu (Glühende Rätsel, recueil également connu en France sous le titre Brasier d’énigmes grâce à Lionel Richard). Parution chez Suhrkamp des poèmes scéniques réunis sous le titre Signes dans le sable (Zeichen im Sand), ainsi que d’un recueil de Gunnar Ekelöf traduit par Nelly Sachs. 1963 : Écriture de la seconde partie d’Énigmes en feu. Parution d’un recueil du poète suédois Erik Lindegren traduit par Nelly Sachs : Car nos ailes sont notre seul nid (Weil unser einziges Nest unsere Flügel sind). 1964 : Publication des deux premières parties d’Énigmes en feu. Réunion du groupe 47 à Sigtuna et à Stockholm : Nelly Sachs rencontre à cette occasion plusieurs des membres du groupe. 1965 :
Second voyage en Allemagne pour la remise du Prix de la Paix du
Syndicat du Livre allemand à Francfort. À cette occasion, premier et
seul voyage de Nelly Sachs à Berlin depuis son exil forcé en 1940. Écriture de la troisième partie d’Énigmes en feu. 1966 : Écriture de la quatrième et dernière partie d’Énigmes en feu et du long poème La quête de celle qui cherche (Die Suchende). Le 10 décembre, Nelly Sachs se voit décerner, conjointement avec Joseph Agnon, le Prix Nobel de littérature. 1967 : Publication en France de Brasier d’énigmes et autres poèmes,
traduit et préfacé par Lionel Richard (Lettres Nouvelles), ainsi que de
nombreuses traductions en anglais, danois, hébreu, portugais,
norvégien, suédois, espagnol, italien... Nelly Sachs est faite citoyenne d’honneur de la ville de Berlin. 1968 : Nouveau séjour en hôpital psychiatrique. Traductions de Nelly Sachs en japonais, coréen et hongrois. 1969 : Opération d’un cancer et long séjour à l’hôpital. Publication de Présence à la nuit, seconde anthologie de poèmes de Nelly Sachs traduite par Lionel Richard (chez Gallimard). Première représentation d’Eli à l’Académie des Arts de Berlin. 1970 : Paul Celan se suicide, en avril, à Paris. Nelly Sachs meurt à Stockholm, le 12 mai. 1971 : Parution des derniers poèmes de Nelly Sachs chez Suhrkamp sous le titre Partage-toi, nuit ! (Teile dich Nacht). Notice biographique et bibliographique établie par Blandine Chapuis. |

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Aux éditions Verdier |
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Chez d’autres éditeurs |
Brasier d’énigmes et autres poèmes, traduit par Lionel Richard, Denoël/Les Lettres Nouvelles, 1967. Présence à la nuit, traduit par Lionel Richard, Gallimard, 1969. Éli suivi de Lettres et d’Énigmes en feu, traduit par Martine Broda, Hans Hartje et Claude Mouchard, Belin, 1989. Correspondance Nelly Sachs/Paul Celan, traduit par Mireille Gansel, à paraître chez Belin. |

Transfuge, septembre 2005
Nelly Sachs, une vie sous la menace
par Myriam Anissimov
En 1907, Selma Lagerlöf, célèbre romancière suédoise,
future lauréate du prix Nobel 1909, reçut la lettre d’une jeune
admiratrice qui venait de lire La Saga de Costa Berling. Âgée
de seize ans, la demoiselle qui vivait à Berlin se nommait Nelly Sachs.
Elle était l’auteur de quelques poèmes et textes en prose.
Cinquante et une années plus tard, l’Académie suédoise lui
décernerait à son tour le prix Nobel de littérature, récompense qu’elle
partagerait avec le romancier israélien de langue hébraïque, Samuel
Joseph Agnon. Nelly Sachs était la première femme de lettres juive à
recevoir cette distinction. À la noble assemblée qui venait de
consacrer leurs œuvres, cette femme timide déclara, non sans arrogance
: « Agnon représente l’État d’Israël. Je représente la tragédie du
peuple juif. » En disant cela, elle n’avait pas voulu signifier que son
œuvre était supérieure à celle d’Agnon, qu’elle n’aimait d’ailleurs
pas. En prononçant cette phrase lapidaire, elle avait voulu attirer
l’attention de l’assistance sur le sens qu’elle donnait à sa poésie,
aux drames religieux qu’elle avait écrits. De fait, Nelly Sachs avait
voué sa vie au « peuple juif assassiné », s’il m’est permis d’emprunter
cette formule à Itzhak Katzenelson, le grand poète juif de langue
yiddish, gazé à Auschwitz, auteur d’un chef-d’œuvre, Le Chant du peuple juif assassiné, écrit au camp de concentration de Vittel.
S’expliquant sur ses écrits, qu’elle désignait par le mot
« choses » (en allemand « Sachen »), Nelly Sachs affirma : « J’ai
constamment tenté d’élever l’indicible à un niveau transcendantal, afin
de le rendre supportable dans cette nuit de la nuit, pour donner une
idée de la sainte obscurité dans laquelle la crainte et la tristesse
demeurent cachées. »
Léonie Sachs était née le 10 décembre 1891 à Berlin dans
une famille juive de la bourgeoisie berlinoise assimilée, qui habitait
une élégante demeure près du Tiergarten. Assez fortunés, Margarete et
William, ses parents, confièrent d’abord l’éducation de leur fille
unique à l’école privée Dortheen-Schule, dans le quartier de Moabit.
À cause de sa santé délicate, Nelly reçut à partir de 1900
les leçons de précepteurs à domicile. La petite fille rangée étudia la
musique et la danse. La maison ne manquant pas de bibliothèques, le
goût de la lecture fut inculqué très tôt à la fillette, qui fut ensuite
à nouveau inscrite dans une école privée, fondée par Hélène Aubert,
dont l’enseignement exerça sur elle une puissante influence.
Selma Lagerlöf ne laissa pas la lettre de son adoratrice
sans réponse. Une abondante correspondance s’ensuivit entre Stockholm
et Berlin. Au mois de novembre 1921, Nelly Sachs eut la joie d’envoyer
à Selma Lagerlöf son premier recueil inédit et dédicacé, Légendes et Récits.
Ces textes, assez conventionnels, trahissent l’influence du mysticisme
juif et chrétien, mais surtout de la poésie romantique de Hölderlin et
de Novalis.
Extrêmement réservée et fragile, Nelly Sachs se montra
incapable de se détacher de sa mère, qui la couvait. Sa mélancolie
s’aggrava lorsqu’elle s’éprit d’un jeune homme qui allait être
assassiné par les nazis. Cet amour inspira à Nelly Sachs de nombreux
poèmes. Walter Berendsohn, un de ses amis, décrit ainsi « le fiancé
défunt » : « Il n’était pas juif, et n’était pas issu d’une bonne
famille. Il appartenait à un réseau de résistance contre le nazisme. Il
fut torturé sous mes yeux, puis exécuté. » Nelly Sachs devait ne jamais
se marier.
Les poèmes de Nelly Sachs furent publiés pour la première fois dans Die vossiche Zeitung, à Berlin en 1929. Un an plus tard, William Sachs, son père décédait. Inconsolable, elle lui dédia un cycle de poèmes, Mélodies silencieuses, qui demeure inédit. Nelly vécut désormais avec sa mère jusqu’à la mort de cette dernière, en 1950.
Quelques poèmes parurent dans le périodique berlinois Berliner Tagesblatt
entre 1933 et 1936. Puis, jusqu’en 1939, son travail fut exclusivement
publié dans des revues juives, à cause des lois antisémites de
Nuremberg, promulguées en 1934. Deux cycles parurent : Mélodies de la Bible et Chants de l’adieu, ainsi que des pièces pour marionnettes et Chélion, une histoire d’enfance.
Après la Nuit de Cristal, les Juifs d’Allemagne furent
déportés à Dachau, puis dans les camps d’Europe orientale. La famille
de Nelly Sachs disparut dans la Shoah. Expulsée, cette dernière se vit
obligée de louer un appartement de sa maison à Paul Hofmann, le futur
commandant du camp d’extermination de Maidanek. Avant qu’elle ne parte
dans un camp à son tour, son amie Gudrun Harlan décida de partir pour
la Suède afin d’intercéder auprès de Selma Lagerlöf et du prince
Eugène, frère du roi. Elle obtint que Nelly Sachs et sa mère fussent
accueillies sur le sol suédois. Les deux femmes arrivèrent par avion à
Stockholm le 16 mai 1940. La communauté juive mit à leur disposition
une pièce et une cuisine dans la maison du Bergundsstrand 23. Les deux
femmes allaient y vivre jusqu’à leur mort. Nelly qui prenait soin de sa
mère le jour, écrivait la nuit.
S’étant familiarisée avec la langue de son pays
d’adoption, Nelly Sachs effectua ses premières traductions de poésie
suédoise. C’est désormais de cette manière qu’elle assura sa
subsistance. Elle traduisit en allemand une anthologie de la poésie
suédoise, sous le titre De Vague et de granit, mais ses deux premiers cycles de poèmes écrits à Stockholm ne furent pas édités.
Nelly Sachs sortit peu à peu de son isolement lorsqu’elle
rencontra le poète suédois Johannes Edfel, qui l’aida à faire publier
quelques poèmes dans une revue.
Pendant les années de guerre, Nelly Sachs connaît une
intense période de création, au cours de laquelle elle élabore sa
nouvelle langue poétique. À l’instar de son ami Paul Celan, elle va
refonder la langue des assassins. Tous deux, en introduisant dans la
langue allemande l’apport hébraïque, auront relevé le défi de Theodor
Adorno qui avait affirmé que toute éloquence, toute poésie seraient
impossibles, barbares, après Auschwitz. Primo Levi avait reformulé
ainsi la phrase : « Après Auschwitz on ne peut plus écrire de poésie
que sur Auschwitz. »
Au lendemain de la Shoah, Nelly Sachs accepte la
publication de son œuvre en refusant toute réédition de ses écrits
antérieurs à la guerre. Tout ce qu’elle écrit est marqué par le
mysticisme juif, par la tragédie de l’anéantissement, ainsi qu’en
témoignent les titres de ses poèmes – Dans les demeures de la mort, Route vers le néant de toute poussière, Même ce soleil est apatride, Les Cheminées de pierre – et un texte autobiographique sur la peur dans les dernières années vécues à Berlin – Vie sous la menace. Un de ses plus célèbres poèmes, ô les cheminées, commence ainsi :
ô les cheminées
Sur les demeures de la mort si bien imaginées
Quand le corps d’Israël monta dissous en fumée au travers de la fumée
Comme une étoile qui devint noir…
Elle découvre les conférences d’Hugo Bergmann sur les
grands philosophes du judaïsme, rencontre Lenke Rothmann, jeune femme
peintre d’origine hongroise, survivante des camps, entretient à partir
de 1957 une correspondance très intense avec Paul Celan, lit les contes
hassidiques, la Bible, le Zohar, la Kabbale.
Survient la mort de sa mère, en 1950. Nelly traverse une
grave dépression. D’autres crises prendront un caractère paranoïaque,
si bien qu’elle sera hospitalisée pendant de longues périodes dans des
hôpitaux psychiatriques. Ces épisodes délirants, que Nelly Sachs
qualifie d’ « effroyables » dans ses lettres à Paul Celan, se
poursuivront jusqu’à sa mort. Cependant, malgré la maladie psychique,
malgré un cancer auquel elle succombera, Nelly Sachs continuera
d’écrire, notamment des poèmes scéniques d’inspiration juive et
biblique :
Eli, mystère de la souffrance d’Israël
Abraham dans les déserts de sel
La chute de Samson traverse les millénaires
En vain sur un bûcher
Qu’est-ce qu’une victime ?
La Suède accorde à Nelly Sachs la nationalité suédoise en
1953, l’Allemagne découvre son œuvre et lui décerne en 1960 le
prestigieux prix Droste de la ville de Meersburg. Pour le recevoir,
Sachs accepte de se rendre pour la première fois dans son pays natal
depuis son émigration, mais ne reste qu’une journée sur le sol
allemand, avant de rejoindre Paul Celan à Zurich. Ils se retrouveront
quelques jours plus tard à Paris. Au retour de ce séjour exaltant à
Paris, durant lequel Nelly Sachs séjourne chez Paul Celan et sa femme
Gisèle Lestrange, elle sombre dans la dépression et est hospitalisée
pour la première fois dans un service psychiatrique. En même temps que
sa notoriété ne cesse de grandir.
Nelly Sachs se voit décerner le prix Nobel de littérature
le 10 décembre 1966, puis est faite citoyenne d’honneur de la ville de
Berlin l’année suivante. Malgré cette reconnaissance internationale,
Sachs est à nouveau hospitalisée dans un hôpital psychiatrique. La
maladie l’accable : infarctus en 1967, nouvelle hospitalisation dans
une clinique psychiatrique en 1968, opération d’un cancer au printemps
1969. Au terme de plusieurs séjours à l’hôpital, Nelly Sachs devient
grabataire. Autour du 20 avril 1970, Paul Celan se suicide en se jetant
dans la Seine ; le 12 mai suivant, Nelly Sachs meurt à Stockholm. Elle
avait peu de temps auparavant écrit à son cher Celan, dont l’œuvre est
aussi née de la Shoah : « Nous vivons tous deux au pays invisible. »
Dans la solitude et l’exil, elle avait noté en 1956 : « Le plus haut
souhait sur terre : mourir sans être assassiné. » |

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