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  Bernard Simeone

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Annexes

Bernard Simeone le franc-traducteur

    Bernard Simeone ou de l’activité rutilante : écrivain, poète et romancier, critique littéraire, directeur de la collection de littérature italienne, « Terra d’altri », chez Verdier, et traducteur de littérature italienne contemporaine (poésie notamment). Frappante est la qualité de son travail et l’ampleur, en si peu de temps (1985-2001), de sa bibliographie (j’en possède une mise à jour complète par l’auteur au 15 avril 2000 de 42 pages !), surtout en tant que traducteur (de Caproni à Bufalino en passant par Luzi, Fortini, Sereni, Bertolucci, Erba, Biamonti, Doninelli, D’Arzo, Magrelli et Buffoni et tant d’autres, plus de quarante titres rien qu’en volumes !).
     Le calembour contenu dans le titre de cet article, franc-traducteur – Bernard aimait beaucoup la polysémie des mots – introduit bien son rapport à la traduction car il rappelle un épisode emblématique et signale sa hantise de la précision, la rigueur d’exégèse de son travail de traducteur et de critique : lors de la parution en France de la traduction d’un recueil de poésies de Giorgio Caproni, Il Franco Cacciatore, par Philippe di Meo, sous le titre Le Franc-tireur, Simeone, dans un compte-rendu (« Giorgio Caproni et le paradoxe du chasseur » in La Quinzaine littéraire, n° 546, 15-31 janvier 1990) mettait en relief qu’une meilleure traduction du titre aurait été « Le Franc-chasseur », pour différentes raisons liées non seulement à la fidélité aux mots (chasseur-tireur) mais également pour des résonances, entre autres, avec le titre (Arômes chasseurs) d’un des auteurs français les plus aimés par Caproni : René Char. Un tout petit épisode pour mettre en évidence la théorie de la traduction qu’il professait : celle d’une troisième langue qui, dépassant la dichotomie usée des belles infidèles et des fidèles laides, visait surtout à mettre en valeur la polysémie des mots. Il disait : « À partir du moment où je parle de la traduction, je devine bien qu’autrement mais avec la même obstination, je repose la question du rapport entre un corps et un texte. Question qui se confond vite avec la continuité même, douloureuse et heurtée, de la parole et de la vie. Mais dans la traduction comme dans la “vie” (dont elle est sans doute une des grandes figurations, entre survenue et mimétisme), la qualité et la puissance séminale des renaissances sont liées à la profondeur et à l’authenticité des morts qui les ont précédées. Il faut mourir un peu à soi-même et à son écriture (et, au-delà d’elle, à sa propre langue) pour dire qu’on a tenté de traduire. » (cf. « Petite phénoménologie de la traduction poétique », in La Quinzaine littéraire, supplément au n° 613,1-15 décembre 1992.)
     Il m’est difficile ici en quelques mots non seulement de cerner une activité de presque vingt ans mais aussi de résister à la tentation dans ce bref article de parler de mon rapport de grande amitié avec Bernard Simeone. Parce qu’avec sa mort j’ai perdu aussi son humour fin, son intelligence géniale. Je l’ai rencontré en 1983, lors de mon année d’assistant de langue italienne à Lyon. J’étais encore étudiant à l’École d’Interprètes et Traducteurs de Trieste et cherchais un sujet, original et contemporain, pour mon mémoire de maîtrise. L’un des professeurs d’italien du lycée Ampère de l’époque, Serge Pioli, me signala ce jeune auteur qui venait de publier son premier roman, Figures de silence, qui avait comme toile de fond l’Italie. Je dévorai le roman et voulus en connaître l’auteur. Il habitait encore chez ses parents, à Villeurbanne, et c’est dans ce même appartement que je l’ai vu pour la dernière fois, malade, dans les jours qui suivirent la présentation de Cavatine, son second et dernier roman, au printemps 2000. La boucle était bouclée. Dix-huit ans entre les deux romans. Dix-huit ans d’amitié, de traductions, de colloques (Sète, Colorno), et d’échanges d’idées sur la traduction. Dix-huit ans de travail acharné, dévouant presque religieusement toute sa vie à la littérature afin d’« être reconnu », comme il me le confessait aux moments où il se laissait aller avec moi à des réflexions amères sur ce choix, qui était le sien, d’avoir épousé l’écriture. Dix-huit ans pendant lesquels je l’ai traduit, j’ai rédigé des mémoires, une thèse et des études sur lui ; je suis devenu son traducteur italien et un spécialiste de toute son œuvre, et je l’ai soutenu dans les moments d’amertume, comme lui m’a épaulé et a toujours encouragé mon travail de traducteur. Nous avions presque le même âge mais il fut pour moi, dans le domaine de la traduction, un Maître. Je pense aux séances de travail de Bernard avec des écrivains italiens – Mario Luzi, Luciano Erba, Francesco Biamonti – auxquelles j’ai eu la chance d’assister ; véritables cours de traduction pratique. Certes, traduire un écrivain qui était à son tour traducteur a été un double défi, mais stimulant, un travail qui allait au fond de nous-mêmes, qui faisait sourdre moments de joie et d’angoisse, un travail fait non seulement de mots mais surtout d’émotions, de sentiments. Et la dernière traduction, celle de Cavatine, a été la plus difficile. Je ne parle pas des difficultés de traduction (certes, il y en eut !). Elles étaient dues à la présence inéluctable de sa maladie. Il assistait mon travail en souffrant, entre deux hospitalisations, entre deux séances de chimiothérapie, parfois me cachant son état de santé pour m’inciter à lui poser de nouvelles questions sur cette traduction. Et finalement, le couronnement de nos efforts : la parution en Italie, chez un éditeur de renom, Bollati-Boringhieri. Mais il y avait un fond de tristesse dans nos cœurs car, tous deux, nous savions, sans nous 1’avouer, sans dire un mot, sans vouloir y croire vraiment, que le pire était aux aguets, qu’il n’assisterait probablement à aucune présentation de Cavatina en Italie.
     Je crois que la meilleure façon d’achever cet hommage, pour un mélomane, tel que l’était Bernard, est de lui dédier quelques extraits du texte de « L’adieu » du Chant de la Terre de Mahler (dans la traduction française de Jacques Lasserre), l’une des œuvres qu’il aimait le plus et qui accompagne mélodiquement un des plus beaux chapitres de son premier roman. Une œuvre que Mahler aurait voulu nommer Chant de la douleur de la terre, chant, en ce moment, de la douleur d’un ami :
     « Il souffle une brise fraîche à l’ombre de mes pins./ Je suis là attendant mon ami./ Je l’attends pour un dernier adieu./ J’ai tant d’envie, ami, à tes côtés,/ de partager la beauté de ce soir ! [...] Il descendit de cheval et lui donna/ La coupe de l’adieu. [...] Il parla, et sa voix était voilée/ Ô mon ami,/ sur cette terre, le bonheur ne m’a pas souri. Où vais-je ? je vais errer dans les montagnes. Je cherche le repos pour mon cœur solitaire. Je vais vers mon pays, mon refuge. Pour moi, plus jamais d’horizons lointains. Calme est mon cœur, et il attend son heure !/ Partout, la terre bien-aimée/ Fleurit au printemps et verdit de nouveau!/ Partout et éternellement, l’horizon sera bleu. Éternellement… éternellement. »

Antonino Velez, Topo, septembre-octobre 2001