Publié dans la revue
Passage 3 en
2000. Traduction de l’allemand par Bernard Banoun.
« Le couple est attablé, sur la chaussée, devant un petit
restaurant de poisson, mangeant des coquillages. Un vent venant du port
soulève comme des feuilles les coins de la nappe, on dirait qu’il
cherche des secrets. Mes jambes sont ficelées par une corde mouillée,
je suis au pied de la table. Je ne peux pas voir tous les coquillages
posés sur un lit de glace dans une grande assiette argentée. Les
piétons ne font pas attention à moi. Mon corps leur rappelle sans doute
un colis postal plutôt qu’une sirène. Le couple aspire, sirote et
soupire, il me jette de temps en temps des coquilles vides. Prudemment,
je les prends dans les doigts, et je les place entre ma peau et la
corde de paille. Les coquilles sont soit des valves en éventail, soit
des hélices. J’ai la langue desséchée et râpeuse. “Puis-je boire un
verre d’eau ?”, demandé-je. Le couple ne répond pas. »
On s’aperçoit tout de suite que les yeux de Marseille, la
ville portuaire, voient jour après jour depuis des siècles des visages
étrangers. Ici, je me suis sentie aussitôt détendue, libérée des
regards sceptiques et inquisiteurs des paysans qui me gênaient en
province. Avant d’aller à Marseille, j’avais séjourné dans une ferme
pour un projet de film. Les paysans étaient hostiles aux étrangers, et
en même temps ils voulaient les retenir. À Marseille, je pouvais me
reposer, je me promenais et faire des courses sans qu’on me voie.
« Le couple s’essuie réciproquement la bouche graisseuse
avec ses serviettes froissées tout en discutant du programme de la
soirée. Le couple veut maintenant partir voir son fils. Le couple dit
qu’il a réussi aujourd’hui un examen important. Je tente d’expliquer
gentiment que je ne peux pas venir. “Je dois me lever tôt demain, comme
toujours, et travailler toute la journée au Centre de poésie.” “Oui,
oui, on sait. Tiens-toi tranquille, et pas de prétextes à la noix !” Le
couple me charge dans le coffre et la voiture démarre. L’obscurité sent
le poisson pourri et l’huile de graissage.
Le fils ouvre la porte, il ne semble pas remarquer ma présence. Cela me
soulage de savoir que je ne dois pas lui parler. Je n’ai aucune
fonction dans cette visite, je n’ai pas la moindre envie d’être là,
mais le couple a besoin de moi. Même le fils chéri ne peut occuper ma
place. Trois verres et une bouteille sont déjà posés sur la table. Le
couple m’attache à une chaise pour que je ne tombe pas. Ils boivent du
vin et toutes les dix minutes, l’air surpris, ils disent : “Oui, on est
vraiment bien ici.” »
J’étais tous les jours de neuf à seize heures avec
d’autres auteurs et traducteurs dans la bibliothèque du Centre de
poésie. Nos textes sont traduits, mot à mot d’abord, puis adaptés dans
l’autre langue. A-t-on jamais tellement de temps pour discuter si
précisément d’une phrase, parfois même d’un seul mot ? Les voix, la
respiration, la chaleur corporelle et aussi le silence que dégageaient
les livres depuis les rayonnages.
À midi, nous mangions dans la cour intérieure de
l’ensemble de bâtiments dont fait partie le Centre de poésie. Ce
n’était pas un restaurant de luxe, il était plutôt simple et bon
marché. Si le bonheur des papilles est si grand dans ce restaurant –
pensais-je –, le niveau gastronomique de cette ville doit être très
élevé. Il y avait dans chaque bouchée un espace liquide où se
développait quelque chose de sucré. Je ne veux pas dire un goût sucré
au sens strict du terme, mais une approbation du plaisir de la langue.
Là où j’habite, à Hambourg, on méprise tout ce qui est « sucré ». Là-bas,
ni le mousseux, ni le vin ni le café ne doivent être sucrés ; même d’un
gâteau, on attend une certaine discipline, il ne doit pas être sucré,
si possible. Pourquoi donc ont-ils peur du sucré ? Un goût sucré
aurait-il quelque chose de puéril, de superflu ou de fallacieux ?
« Le couple me dit de me lécher le pli du bras. Le vent a
déposé sur ma peau une couche légèrement salée. Sous cette couche, la
chair a un goût sucré. Ce goût me surprend, il me fait penser à de la
pourriture. Est-ce vraiment moi ? Je ne connais pas mon goût habituel.
L’insuffisante connaissance de soi. Le couple me referme comme une
chaise pliante et me dit de me lécher les rotules. La peau est
blanchâtre et sèche. Ma salive lui rend humidité et souplesse. Je dis :
“C’est sucré, ou plus exactement...” Le couple m’interrompt : “Allez,
continue ! Nous n’avons plus beaucoup de temps.” “Je n’ai pas
l’intention de négliger ma tâche, mais je ne peux pas lécher pendant
que je parle.” “Continue ! Cesse de philosopher !” »
Avant le début du tourisme volant, les Japonais devaient
prendre le bateau pour venir en Europe. Même après la construction du
canal de Suez, la traversée durait plus d’un mois, et Marseille était
généralement la première ville européenne où l’on pénétrait. Dans leurs
livres, quelques écrivains japonais importants ont écrit sur cette
ville qui représentait pour eux l’accès à l’Europe. Dans mon cas, la
première ville européenne fut Moscou. L’Europe a des allures très
différentes selon l’entrée qu’on emprunte.
« Le couple m’ordonne de ramper dans un tas d’ordures.
Cette semaine, les éboueurs font grève, on voit à chaque coin de rue
des tas haut comme un adulte. Je tire bien la langue et je me fraye un
chemin à travers une masse douceâtre. Des peaux de fruit, des sacs en
plastique, des bouteilles vides, du papier humide. Cette masse est
chauffée par le soleil, une pourriture douceâtre. Ma peau se met à
fondre, j’essaie d’avancer, mais ma chair à demi liquide tarde à me
suivre. “Mon corps n’est plus solide. J’ai l’impression de pouvoir
devenir tout ce que je veux sauf une humaine.” “Ferme-la !”, crie le
couple en me donnant un coup de pied. »
Lorsqu’en 1918, l’écrivain Tooson Shimazaki atteignit
Marseille après trente-sept jours de traversée, on lui remit au port
une lettre de son ami du Japon. L’ami savait que la lettre arriverait à
Marseille plus rapidement par la voie terrestre, à travers la Sibérie,
que le bateau. Il envoya donc la lettre le jour même du départ de
l’écrivain. Une course entre la lettre et le corps du voyageur. De nos
jours, nul ne s’étonnerait qu’une communication arrive à destination
plus vite que le voyageur. Qui volerait plus vite qu’un e-mail ?
Mais combien de temps faut-il à un poème pour rejoindre la rive d’une
autre langue ? Dans une traduction littéraire, la vitesse est restée la
même malgré l’évolution de la technique. Dans sa lenteur, elle touche
des plaies et sources de plaisir oubliées.
« Le couple regarde pendant qu’on m’opère. Quelques
minuscules escargots se sont formés sur ma langue. Il faut les couper,
sinon on ne peut plus parler sans se blesser le palais. Le médecin
attache ma langue à une table d’opération grande comme sa paume et
vaporise un anesthésique au centre de la langue. Elle tressaille, elle
veut s’enrouler jusqu’au fond de mon gosier, mais heureusement, elle ne
peut pas bouger. Avec une pincette, le médecin saisit chaque petit
morceau dur par le bout, tire dessus et le tranche avec son
coupe-ongles. Le sang noir jaillit et recouvre toute la surface de la
langue. Le couple est assis, tremblant, dans un coin et dit soudain :
“Si tu nous attaques, nous te ferons supprimer.” Qu’est-ce qui leur
fait dire ça ? Je n’ai rien fait. Pourtant, ils savent qu’un jour,
malgré moi, je tuerai quelqu’un. Le couple a l’air tout petit, aussi
petit que la pincette du médecin. C’est peut-être l’effet de la fameuse
perspective centrale. »
À Marseille, les visages ont une force d’attraction calme.
Ils font l’effet d’une réserve où l’on peut trouver à l’infini
occasions et allusions, inspirations et incitations.
Peut-être tout visage est-il comparable à un port, pensai-je, assise
seule le soir à un café près de l’eau. Or si tout visage est une sorte
de port, il est impossible d’énumérer tout ce qui y est déjà arrivé et
ce qui y arrivera.
Marseille, 1999