Extrait de la préface de Jean-Baptiste Godon
Zamiatine est un illustre inconnu.
Après sa mort en exil, celui qui fut l’un des plus célèbres écrivains
des années vingt a été oublié, à dessein, par la Russie – depuis vingt
ans alors – soviétique. Son roman anti-utopiste Nous autres et
le scandale littéraire qu’il a provoqué, l’année du « grand tournant »,
ont longtemps occulté le reste de sa prose. Si certains de ses récits
et nouvelles ont été republiés à la chute de l’Union soviétique, il
n’existe pas, à ce jour, d’édition intégrale de ses œuvres en Russie. Les récits les plus fameux ont été traduits de son vivant : Nous autres, La Caverne, L’Inondation… D’autres traductions sont parues dans les années soixante-dix et quatre-vingt : Les Insulaires, Province, Le Pêcheur d’hommes… Deux longs récits restaient inédits en français : Au diable vauvert et Alatyr.
On y trouve, dans la langue truculente de ses débuts, une description
ironique et tendre de l’ancienne Russie, et une nouvelle facette de
l’oublié Zamiatine.
« Je laisse rarement les gens entrer chez moi. Et, du
dehors, vous ne verrez pas grand-chose », disait-il. Entrons voir !
Nom, Prénom, Patronyme : Zamiatine, Evgueni Ivanovitch.
Alias : Le snob flegmatique, l’Anglais moscovite, le diable des lettres soviétiques.
Né le : 20 janvier 1884.
À : Lebedian, ville de la province de Tambov,
réputée alors « pour ses foires, ses Tziganes, ses tricheurs, l’âpreté
et la saveur de sa langue russe ».
Décédé le : 10 mars 1937, d’une angine de poitrine. Sa mort ne fut pas mentionnée dans la presse soviétique.
À : Paris, repose au cimetière de Thiais où il fut
inhumé le 12 mars 1937, en présence de Iouri Annenkov, Nina Berberova,
Marina Tsvetaeva et Alexis Remizov.
Profession du père : Prêtre de l’église de L’Intercession de la Vierge à Lebedian.
Profession de la mère : Fille de prêtre, pianiste et mélomane.
Situation familiale : Trigame, si l’on en croit son essai Mes femmes, les brise-glaces et la Russie.
Zamiatine épouse la même année (1908) : la carrière littéraire,
l’ingénierie navale et Lioudmila Oussova, une étudiante en médecine
rencontrée à Saint-Pétersbourg sur les barricades de la révolution
manquée de 1905. Premier et unique amour de Zamiatine, celle qui se
surnommait « la machine à écrire » participe activement au travail de
l’écrivain, relit, commente et dactylographie ses récits.
Universités : Au lycée de Voronej, Zamiatine se
distingue déjà par ses qualités littéraires. Faible en mathématiques,
il décide pourtant de suivre « la ligne de la plus grande résistance »
et prépare, en 1902, le concours d’entrée à la Faculté de construction
navale de l’Institut polytechnique de Saint-Pétersbourg. Ses études
l’amènent à sillonner les fleuves et les rivières de la Russie
occidentale, à parcourir les mers : Alexandrie, Constantinople,
Salonique, Jérusalem… De passage à Odessa, il assiste à la mutinerie du
cuirassé Potemkine, épisode qu’il relatera dix ans plus tard dans le
récit Trois jours.
Profession : En 1916, l’ingénieur naval Zamiatine
supervise la construction des brise-glaces de l’empire russe sur les
chantiers d’Angleterre. En lisant dans la presse britannique les titres
« Revolution in Russia », « Abdication of Russian Tzar », il décide de
rentrer et rejoint la Russie en septembre 1917. Il passera, dès lors,
l’essentiel de son temps avec sa femme illégitime : la littérature. La
notoriété acquise après la publication de Province en 1913 est
confirmée, à son retour d’Angleterre, par le succès des Insulaires,
satire mordante de la bourgeoisie britannique.
Zamiatine devient alors un acteur majeur de la vie littéraire
foisonnante des années vingt. Il collabore à de nombreuses revues,
organise des conférences, publie, avec Gorki, les grands classiques de
la littérature étrangère, enseigne la technique de la prose, inspire et
anime le courant littéraire des Frères de Sérapion, composé de
jeunes auteurs tels que Lounts, Ivanov,
Zochtchenko, Kaverine et Polonskaïa. Mais Zamiatine se fait également
théoricien de la littérature, déterministe et parfois même dogmatique
lorsqu’il énonce dans À propos du synthétisme en 1922 : « Il existe
trois écoles en art, il n’y en a point d’autres. L’affirmation, la
négation et la synthèse. » L’affirmation, poursuit-il, c’est le
réalisme, le naturalisme : Tolstoï, Zola, Repine, Rubens. La négation,
c’est le symbolisme, l’idéalisme : Blok, Verlaine, Botticelli, Vroubel.
Puis vint le synthétisme, le néo-réalisme : Nietzsche, Picasso,
Annenkov, Zamiatine. Les réalistes décrivaient l’homme et la vie, les
symbolistes évoquaient Dieu et la mort. Les néo-réalistes en font la
synthèse. Leurs procédés impressionnistes conjuguent le corps et
l’esprit… Malgré les fonctions officielles que Zamiatine occupe dans la
littérature soviétique, il ne cessera de fustiger l’asservissement au
régime de certains écrivains prolétariens, craignant, dès 1921, « que
la littérature russe n’ait plus qu’un avenir : son passé ». Cette «
très mauvaise habitude de dire non pas ce qui est convenable à un
instant donné, mais ce qui semble être la vérité », habitude qu’il
confesse dans sa lettre à Staline, explique en partie l’épaisseur de
son casier judiciaire. Casier judiciaire : Bolchevik de la première heure, Zamiatine est
arrêté à l’issue de la révolution de 1905, incarcéré plusieurs mois
dans la prison de la rue Chpalernaïa à Saint-Pétersbourg et assigné à
résidence à Lebedian. Il est relégué cinq ans plus tard à Sestroretsk,
au bord du golfe de Finlande, puis à Lakhta où il séjourne deux ans,
seul dans « le silence blanc de l’hiver et vert de l’été ». Il y écrit
le récit Province qui signe son entrée dans la vie littéraire. « Si
j’existe dans la littérature russe, je ne le dois qu’à la police de
Saint-Pétersbourg », conclut-il dans son Autobiographie. Le jeune
auteur bénéficie de l’amnistie octroyée à l’occasion du tricentenaire
de la dynastie des Romanov et rentre à Saint-Pétersbourg où il publie
Au diable vauvert en 1914. Le récit, jugé antimilitariste et
licencieux, est interdit par la censure, son auteur est relégué à Kemi,
en Carélie. Les temps changent : en 1919, Zamiatine est interrogé par le nouveau
régime sur ses liens supposés avec le mouvement social-révolutionnaire.
à la question : « Regrettez-vous d’avoir quitté et souhaitez-vous
réintégrer le Parti bolchevique ? », Zamiatine, flegmatique, répond : «
Non ». La Tcheka, devenue Guépéou, s’intéresse de nouveau à l’écrivain
en 1922. Il est incarcéré quelques semaines dans le même couloir de
cette même prison de la rue Chpalernaïa où le régime tsariste l’avait
enfermé dix ans plus tôt. L’« indécrottable agent dormant de la Garde
blanche […] luttant par ses œuvres contre le pouvoir soviétique »
échappe à l’exil, mais pas à l’anathème : l’affaire
Zamiatine-Pilniak-Ehrenbourg éclate dans la presse à l’été 1929. On
reproche à ces auteurs de publier des œuvres antisoviétiques à
l’étranger. Il s’agit, pour Zamiatine, du roman Nous autres dont les
traductions anglaise et tchèque sont parues en 1924 et 1927 sans son
consentement. Zamiatine démissionne de l’Association des écrivains, la
publication de ses œuvres est suspendue, sa pièce La Puce est
retirée de l’affiche. Zamiatine fait alors preuve d’une audace folle. Dans une lettre
adressée à Staline, il dénonce « la peine de mort littéraire » à
laquelle il est condamné, moque la docilité des écrivains prolétariens
et demande l’autorisation de quitter la Russie sans perdre son
passeport soviétique. Sa requête, appuyée par Gorki, est satisfaite en
octobre 1931. Il quitte Moscou pour Berlin, d’où il rejoint Paris en
février 1932. Descendance : « Mes enfants sont mes livres ; je n’en ai point d’autres
», écrit Zamiatine. En vingt-neuf ans de travail, il en aura eu
relativement peu, si peu, selon l’écrivain Alexis Remizov, « que l’on
pourrait presque les emporter sous le bras, si chacun d’eux ne pesait
le poids du plomb ». Son premier récit : Seul, publié en 1908, évoque sur un ton intimiste
et angoissé son expérience de l’univers carcéral. Province (1913), Au
diable vauvert (1914) et Alatyr (1915) présentent une Russie
provinciale, burlesque et colorée. Le style ornemental mêle
régionalismes, expressions figées et langage familier. Les Insulaires,
publié en 1917, est à la vieille Angleterre ce que Province était à la
Russie d’antan : une satire acide et gaie. Dans le roman Nous autres,
l’ingénieur D-503 construit au XXVIe siècle une machine destinée à
soumettre l’univers au pouvoir de l’état unique dirigé par le
Bienfaiteur. D-503 s’éprend d’I-330, une jeune femme souffrant
d’imagination, et s’engage à ses côtés dans la lutte qui l’oppose au
bonheur totalitaire. La lecture politique évidente a fait oublier les
liens étroits qu’entretient ce texte avec le reste de l’œuvre de
Zamiatine. Province et Alatyr s’intéressent à la Russie du passé, Nous
autres à celle du futur. C’est là l’unique différence : le style sobre
et policé de Nous autres résulte avant tout de la logique du skaz,
langue littéraire du récit parlé. L’auteur polyglotte emprunte la
langue du milieu qu’il décrit : Province regorge de régionalismes, Les
Insulaires d’anglicismes, Nous autres de soviétismes. Après la révolution, la prose zamiatinienne prend une orientation
nouvelle, l’auteur se consacre essentiellement à l’écriture de récits
brefs : Le Nord (1918), La Caverne (1920), Mamaï (1920), La Chambre
d’enfants (1920), L’Inondation (1929), Une rencontre (1935). La
phrase s’écourte, le style s’épure, la tension psychologique remplace
le rire satirique, au discours imagé succède l’image intégrale. Zamiatine tente d’échapper à la censure en se tournant vers le théâtre.
Il signera plusieurs pièces dont Les Feux de la Saint-Dominique sur
l’Inquisition espagnole et La Société des honorables sonneurs, une
adaptation du récit Les Insulaires. La Puce, inspirée du Gaucher de
Leskov, connaît un franc succès à Moscou. Mais les répétitions de sa
dernière pièce Attila (1928) seront suspendues avant la première.
Durant ses années d’exil, Zamiatine écrit très peu : quelques nouvelles
et le scénario de l’adaptation cinématographique des Bas-fonds, tournée
par Jean Renoir en 1936. Signe particulier : De son propre aveu, le citoyen Zamiatine souffre
d’hérésie chronique. Il passera, en effet, toute sa vie en marge des
courants dominants : Anglais moscovite, ingénieur écrivain, fils de
prêtre et bolchevik, garde-blanc pour la Tcheka… Seule l’hérésie fait
vivre le monde, écrit-il en 1920, elle est la source de toute création. [...]
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