Le Magazine littéraire, octobre 2005
par Tâm Van Thi
Parmi toutes les images auxquelles nous sommes confrontés
chaque jour, il en est parfois une qui s’impose dans notre vie. Partant
de cette observation, « L’image », nouvelle collection des éditions
Verdier, donne l’occasion à Claude Esteban, Anne Serre et Alain Lévêque
d’évoquer une figure tenant une place essentielle dans leur pensée,
leur oeuvre, leur expérience. Claude Esteban parle ainsi de sa
fascination pour La Vocation de saint Matthieu et le Caravage,
soulignant « la surabondance de la vie [...] sous les espèces tactiles
des tissus, la consistance des corps, la matérialité sensuelle des
formes ». Ode au peintre baroque, ce jubilatoire Ordre donné à la nuit
ne se cantonne pas aux oeuvres du Cinquecento, et Claude Esteban nous
offre une analyse aussi fine qu’inspirée des tableaux de Giorgione,
Monet ou encore Picasso.
Loin de ces chefs-d’oeuvre picturaux, Anne Serre part
quant à elle d’une carte de tarot pour aborder son histoire
personnelle. À l’affût des moindres signes pouvant lui révéler la
logique secrète qui, sous couvert de hasard, gouverne les événements («
il faut être d’une vigilance extrême [...] pour que vous parviennent
toutes les indications qui plus tard réunies, examinées, étudiées, vous
permettront de progresser un peu »), elle se lance ainsi dans une
lecture ésotérique de sa vie. Dans un tout autre registre, Claude
Esteban navigue entre le Massif central et l’Amérique des grands
espaces, celle du Wild West et de l’Ontario, pour décrire la quête d’un
paradis terrestre où le langage se trouverait en parfaite adéquation
avec la nature, « d’un lieu résonnant où la parole jaillirait comme
d’une source ».
Trois livres creusent la même question : « S’il puise
traditionnellement son vocabulaire dans les formes de la réalité
extérieure, le langage imagé tend, non moins que les mots, à
s’abstraire de celle-ci », explique Alain Lévêque. Matière première de
la création, le langage peut-il être séparé de son ancrage dans le
monde réel ? Et chacun, à l’instar de Claude Esteban, de revenir à la
difficile tâche de l’écrivain : « Les mots, même assemblés par un souci
tenace, ne faisaient qu’accentuer un manque, un écart toujours décevant
entre mon désir et la réalité, ces deux horizons de notre devenir,
irréconciliables tout autant qu’inséparables. » |