Trente nuits de noce, ou plus. Quand Guillaume sous la robe a vu le cuir serré à cru, la peau fine de la taille écorchée, il s’est échauffé lui aussi. Sa chasse se poursuit dans la nuit, il traque et trouve, il laisse filer et ramène, il tient. Ils bondissent, ils s’effondrent – et non, ce ne sont pas ces poses grotesques qu’on dit à Cluny, ces gestes frénétiques que font les damnés, mais les gestes justes de l’hallali, de la mise à mort. Emma corne sa propre prise, elle la corne juste. Son corps est là et corne, il est là-bas aussi fait de pierres blanches qui miroitent sous la lune, de gros oiseaux y frappent du bec des oiseaux plus petits, les moines y chantent. Quand il l’étreint le soir elle entend complies, quand il la prend au petit jour c’est matines. La vie est un chant. À la première lune d’hiver de nouveau les cottes grises et les peaux de loup, or çà maître, or çà, le sanglier. Le maître revient le soir suspendu par les pieds aux arçons, dégoulinant. Gaucelin excelle, il en ramène plus que tous, il veut qu’elle voie que cette débauche de cuirs entaillés et de soies sanglantes, c’est pour elle. On l’envie. Un soir au banquet Hugues, un compagnon de Gaucelin qui est resté là tout l’hiver et qui mange au bas bout, s’en prend à Gaucelin qui a estoqué un porc que lui-même, Hugues, avait cueilli au gîte. Ils ont beaucoup bu, on rit, et puis on ne rit plus : Hugues dit que Gaucelin n’est pas bon seulement pour prendre les bêtes que d’autres ont levées, que pour les femmes que d’autres ont débusquées, il est bon aussi. Il nomme la comtesse. Guillaume la fait lever et tenir devant lui. Elle est très droite et pâle, elle nie. Gaucelin ne dit rien. Guillaume le bannit. Il est en selle sous la lune, il va à la cour d’Anjou. Le comte ne répudie pas Emma, parce que la maison de Blois est forte et tient dans sa pince la maison d’Anjou, pour d’autres raisons peut-être. Mais il ne la regarde plus. Emma jusqu’à Noël dort seule, elle entend vigile et matines, elle porte jour et nuit la peau de porc serrée, elle pense à son pouvoir, elle garde son espérance. |