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  Accident

  Sarah Streliski

  288 pages
18,50 €
ISBN : 978-2-86432-562-8

Résumé

Il s’appelle Sam, il traduit Shakespeare. Laura l’a quitté en lui laissant six mots qui sont six coups reçus en pleine poitrine.
Il se trouve dans le « virage des morts », le virage de l’accident mythique. Il se demande ce qu’il fait là. Il regarde la carcasse de l’Audi. Il regarde sa main. C’est vrai qu’il a giflé Anna. Puis la gifle lui revient comme un boomerang : Baba voudrait que Sam écrive l’histoire secrète de sa vie, celle des deux familles, celle de Léo, celle de l’accident. Voici Sam métamorphosé en Hamlet, chargé de faire éclater la vérité.


Extrait de texte

   À présent cette continuité presque trop belle me posait problème. J’avais le sentiment désagréable de m’être lentement laissé enfermer dans le théâtre de Baba. Depuis une semaine, j’avais passé des heures à réécouter en boucle les bandes numéro huit et neuf, cherchant à recomposer derrière la mise en scène du passé une hypothétique « vérité du récit ». Mais l’enchevêtrement des référents réels et imaginaires – ou si l’on préfère, concernant une imagination comme la mienne, réels et shakespeariens – me donnait l’impression d’observer les faits dans la lunette d’un appareil d’optique déréglé, et cette vérité changeait sans cesse. D’une minute à l’autre, je pouvais voir dans le même acte du personnage l’invraisemblance significative d’un mensonge, une preuve de lâcheté ou un fait digne d’admiration, et la transcription des cassettes m’apparaissait en conséquence comme un casse-tête de plus en plus compliqué.
   Je regardai mon cahier ouvert. Fin du septième chapitre. On y était. Rotation suspendue. Je pensai : « Demain, demain il faudra pourtant bien que tu attaques d’une façon ou d’une autre le huitième. »
   La difficulté de la tâche se porta dans mes muscles. Soudain physiquement fatigué, j’allai m’étendre sur le divan. Je fermai les yeux. Des images affluaient. Des sortes d’efflorescences optiques du récit de Baba, envahissantes, fragiles. À chaque fois que je fermais les yeux ça se mettait à danser sous mes paupières. Un deuxième monde.
   L’image de la petite fille couchée dans son fossé se présenta. Une image fixe glissant sur mes globes oculaires comme un phosphène, peut-être très différente de celle dont Baba avait dit « Elle est gravée là (pointant du doigt son crâne), jamais je pourrai oublier cette gosse, personne peut oublier une vision comme celle-là, c’est indélébile… », sans donner aucun détail de son apparence physique, excepté ses cheveux tressés, que j’imaginais bruns, et les taches sur sa robe, que je voyais blanche comme son visage et ses mains. Une blancheur spectrale, presque translucide. Elle disparaissait au bord du champ de ma vision pour reparaître aussitôt subitement à l’autre bord.
   Puis cette remarque me revint : « On l’a jamais enterrée, cette gosse », qui me fit brusquement ouvrir les yeux sur la rosace du plafond. Sur la signification presque matérielle de cette phrase. J’avais pu l’entendre une bonne dizaine de fois, l’écrire de ma propre main. Mon esprit avait glissé dessus.
   Il y avait pourtant là quelque chose de réel. Je percevais soudain, derrière le romantisme caricatural du suicide et des conséquences du suicide de Jeannot, la réalité concrète et triviale de ce corps humain laissé sans sépulture, abandonné aux mouches et à sa pourriture. Derrière l’idée sentimentale du Mal invisible libéré par l’explosion de la mine, les suppurations malodorantes libérées par tous les orifices du cadavre. Je me répétais : «  Quelque chose de réel… » D’une réalité primordiale, inintelligible. Du tragique à l’état pur. « Indélébile », avait dit Baba. Un reste. Persistant et solitaire comme une pierre sur laquelle le destin trébuche.



Revue de presse

Presse écrite

   Fluctuat.net, lundi 20 avril 2009
   Mon père, ce salaud
   par Éric Vernay

   Sarah Streliski, à qui l’on doit Le Pli (2003) se met dans la peau d’un trentenaire hanté par Shakespeare, et soudain confronté à l’histoire tumultueuse de sa famille, qui s’étend sur trois générations de non-dits et de trahisons. Roman de la paternité, de la mémoire et de la transmission, Accident impose définitivement l’écriture sinueuse et romanesque de cet écrivain.

   Obsédé par Shakespeare, Sam le traducteur est un survivant. Alors qu’il était encore bébé, son père Léo, pourtant si parfait, a fait une sortie de route. Terrible accident de voiture, auquel tous ont réchappé : Sam, ses parents, sa sœur Anna, son frère William. Sains et saufs. Trente ans plus tard, un autre « accident » : Sam se fait salement plaquer par la sublime Laura, sa compagne depuis plusieurs années. Un petit mot, et puis s’en va… Anna sa sœur veut le consoler, mais ne réussit qu’à l’agacer, et Sam, pris d’un accès de rage lui casse un bras. La famille se ligue contre Sam, en plein doute existentiel, quand le grand-père Baba débarque chez lui, à l’improviste. La raison officielle : le nonagénaire fuit sa femme, qui devient folle. Mais en réalité, il vient surtout raconter sa longue et tortueuse histoire. Pour la transmettre à son fils Léo, avec qui il est brouillé et dont il veut se faire pardonner. Sam en sera l’auditeur, et l’écrivain. Le passeur, en somme.
   Angevine de naissance, l’écrivain Sarah Streliski vit à Paris. Elle passe la moitié de son temps aux côtés de Claude Lanzmann, dont elle est la secrétaire particulière. Détail éclairant, à la lecture de son dernier roman, tant Accident s’imprègne des thèmes chers à l’auteur de Shoah : judéité, mémoire et transmission. La famille du narrateur Samuel est en partie juive. Baba – surnom du grand-père Abraham – a connu l’oppression nazie, et en témoigne à son petit-fils. Mais le sujet de Streliski, n’est pas directement la Shoah. Plutôt le passé d’une famille, noueux mélange d’Histoire (la deuxième guerre mondiale) et d’histoire personnelle (l’accident de voiture, la séparation…) – avec son lot de drames, de non-dits et de trahisons.
   Streliski décrit admirablement cet enchevêtrement baroque, à travers les discussions de Samuel et de son grand-père. Baba va bientôt mourir, et Sam doit l’écouter, pour tenter de cerner le bonhomme qu’il connaît finalement assez peu… Enregistré sur de petites cassettes audio, le destin de Baba a la valeur épique des récits historiques – valeur sans cesse mise en doute par Sam, ou au contraire romancée – mais démêle aussi les fils d’une relation houleuse de père en fils, sur trois générations. L’incompréhension qui règne, entre Baba et Léo, et entre Léo et Sam, peut-elle trouver une voie de sortie ? En sondant le passé de son grand-père, Sam traque, tel Hamlet, la vérité. Celle de sa famille, celle de son père, mais aussi la sienne, en tant qu’écrivain.
   Riche en surprises et changements de tons (du mélodrame au fantastique), sombre et tortueux, le roman de Streliski laisse émerger un style vif (bien qu’un peu relâché dans le dernier tiers), subtilement intimiste, plein d’audace, comme en atteste ce vertigineux aparté sur les enjeux philosophiques de la traduction du mot « unseen », dans Hamlet. Écrit par une femme, Accident est un beau roman « au masculin » : rarement la paternité, et la difficulté de communiquer de père à fils, aura été si justement saisie.



   Mouvement, avril-juin 2009
   Signifying nothing
   par Cédric Lagandré

   « Nous nous prêtons à nous-mêmes un caractère de nécessité », déplorait Georges Bataille, tant il lui semblait évident par ailleurs que, si nous sommes vivants, nous pourrions tout aussi bien être déjà morts. Le vertige de la contingence est peut-être par excellence l’expérience de la modernité, dont le présent, détaché du passé, flotte au vent, sans raison ni justification. Ce n’est pas pour rien que Sam, le héros du roman de Sarah Streliski, est traducteur de Shakespeare et s’arrache les cheveux sur Hamlet : c’est bien de la rupture avec la filiation, et avec la nécessité qu’elle confère au présent, qu’il y est question. Sam, précisément, devait être mort. Or, Sam est vivant. Abandonné par sa femme Laura, il contemple en contrebas l’épave de l’Audi immémoriale, arrêtée par miracle au bord du ravin par un acacia « signifying nothing », témoignage inaugural de sa caducité. Qu’on ne se méprenne pas : le roman « familial » de Sarah Streliski n’est pas une quête des origines. À cette question, le titre a déjà répondu : Accident, de ce vieux mot philosophique qu’Aristote opposait à la permanence de la substance. « Accident », pour pointer, aussi loin qu’on aille dans le recollement des morceaux d’histoire, le sans-raison de ce qui arrive. Seul un accident peut initier une narration, par le réseau d’interrogations que son advenue improbable fait surgir, par le chiffre qu’il constitue (pourquoi diable le père de Sam, si méticuleux, les y a-t-il tous précipités, dans ce ravin ?), en même temps qu’il dit la vanité d’une quête qui rendrait à la vie son caractère de nécessité. Car si soudain surgit Baba, le grand-père de Sam, et si Sam le traducteur se retrouve à retranscrire les bandes magnétiques sur lesquelles Baba raconte sa tumultueuse traversée de la guerre et du siècle, Sam n’est pas dupe : traduttore traditore. « Choisir entre deux trahisons, ce serait ça ma vocation ? », se demande-t-il face à l’intraduisible « unseen good old man » que Hamlet transperce de son épée, et qui, aussi bien, pourrait désigner tout cet intransmissible passé.
   Accident, le second roman de Sarah Streliski, est un grand livre de notre temps. Non au sens où il en épouserait les codes narratifs, ni même à plus forte raison où il ferait écho au besoin prétendu de « retrouver ses racines », mais parce que les problèmes qui se posent à Sam sont proprement les enjeux symboliques d’un monde flottant au-dessus de l’Histoire dont il se croit quitte. Mais qu’on se rassure : que l’exigence d’une narration – et d’une transmission – soit l’enjeu de la narration n’en fait pas un roman abscons. Il s’agit avant tout, précisément, d’une narration, généreuse, drôle, et pleine d’accidents.



   Lyon Capitale, mercredi 1er avril

   Samuel n’est pas au mieux de sa forme, il sort à peine de l’hôpital psychiatrique, sa copine vient de le quitter et son grand-père Baba, personnage des plus fantasques, a élu domicile chez lui en son absence. L’occasion pour Sam d’en découvrir un peu plus sur son passé familial… A priori rien de bien original dans l’histoire du dernier roman de Sarah Streliski. Et pourtant au fil des pages le lecteur est happé par le récit de la jeune auteure qui noue au drame familial de Sam des pièces de Shakespeare. L’œuvre prend alors une dimension nouvelle avec un fil invisible, un réseau imaginaire qui lie ce roman moderne à des problématiques de tragédies antiques : la mémoire, la trahison, la fascination, l’amour… Finalement Accident s’avère non seulement moins banal qu’il n’y paraît, mais on peut même aller jusqu’à dire que c’est un grand roman.



   Ouest France (édition Angers), jeudi 26 mars 2009
   « Écrire, c’était devenu une urgence »

   Dans son deuxième roman, l’Angevine Sarah Streliski tente de dénouer les fils d’une histoire familiale secrète.

   Comment vous est venue l’envie d’écrire ?
   Ça m’a pris un jour, à Marseille, où j’enseignais, après avoir obtenu mon Capes. L’enseignement n’était pas une vocation : nommée à Paris, j’ai rapidement démissionné. Écrire, c’était devenu une urgence, j’avais peur de perdre quelque chose qui me venait. Depuis 2000, je suis la secrétaire particulière de Claude Lanzmann, à mi-temps. Je passe le reste du temps à écrire.
   Votre deuxième roman est-il autobiographique ?
   Il y a effectivement eu un accident de voiture dans la famille, j’ai été éjectée quand j’étais bébé, et je suis partie de cette scène primitive pour tracer une généalogie. J’ai inventé l’histoire qu’aurait pu me raconter mon grand-père en incluant des conflits relatifs aux adultères, aux non-dits. Il n’y a rien eu de tragique dans ma famille. En revanche, il y a un peu de moi dans tous les personnages.
   L’esprit de Shakespeare souffle sur votre roman. Pourquoi ?
   Pendant que j’écrivais Accident, j’ai lu tout Shakespeare. Hamlet portait le tragique de l’accident. J’ai fait se correspondre ces deux temps de l’écriture et de la lecture. Shakespeare, je m’en suis « servi »… Comme je me suis servi du personnage principal, traducteur, pour parler de transmission, de tradition.
   Comment avez-vous construit votre roman ?
   Tout n’était pas planifié dans mon esprit. Ça s’est tissé au fur et à mesure. J’avais en tête cette idée de l’accident, le noyau actif de ma vie, avec ces deux questions : d’où ça vient, d’où je viens ?



   La Marseillaise, dimanche 15 mars 2009
   Shakespearien
   par Claudine Galea

   Découverte. Histoires de famille et histoire française tissent un scénario virtuose, dans le roman de Sarah Streliski.

   Samuel est encore bébé, quand son père, Léonard, rate un virage et envoie leur Audi valdinguer, une voiture allemande et rouge, ce n’est pas anodin ainsi que le montrera la suite du livre. Ils sont là tous les cinq, Sam, Léonard, Alice la mère, Anna et Willy, la sœur et le frère. Et ils s’en sortent indemnes.
   L’accident devient le « fonde-ment mythique » de leur vie. Rien ne sera plus comme avant, comme si ce miracle avait un prix en retour.
   C’est Sam qui raconte. Hanté par l’œuvre de Shakespeare qu’il traduit, assassinats, fantômes, complots comi-tragiques sont donc ses familiers. Dans la vie quotidienne, Laura l’a quitté. Il a mis une gifle à sa sœur, avocate, et son père, juge, l’a envoyé quinze jours en HP. Quant au grand-père, Abraham dit Baba, juif communiste, sourd d’une oreille depuis que son copain Jeannot a sauté à ses côtés sur une mine pendant la Deuxième Guerre mondiale, il quitte sa femme de 90 ans, atteinte d’Alzheimer en estimant que c’est « un dernier sursaut du bon sens ».
   Désormais, il cohabite avec Sam. Sur cette trame apparemment fantaisiste, Sarah Streliski construit un scénario brillant. Car, évidemment, il y a un secret dans cette famille. Lourd de conséquences. L’une d’elles est que Léonard et Baba ne se parlent plus. Et que Sam sera le premier à en apprendre la raison. L’accident de voiture en cache un autre, antérieur, où l’harmonie familiale a crashé.
   Sarah Streliski a un talent fou, et son style n’est pas en reste de son imagination. C’est même d’abord par là qu’elle nous attrape. C’est normal pour un écrivain, mais parfois on aurait tendance à l’oublier. L’auteure manie aussi bien la comédie que l’analyse et l’onirisme. Accident est un livre incroyablement vivant, à l’image du théâtre du grand Bill, que Sarah Streliski a dû beaucoup fréquenter pour s’en faire, par moments, la fine exégète, nous offrant au passage un bonheur supplémentaire de lecture.
   On est donc saisi, dès les premières pages, par la description irrésistible de l’accident, puis habilement conduit dans la mise en place de l’intrigue et des personnages. Polyphonie des voix, construction temporelle qui évite la linéarité de la chronologie, les choix de Sarah Streliski affichent une ambition certaine. Certes le livre est long, trois cents pages, et l’auteur aime détailler caractères et situations, mais c’est à ce prix qu’une épaisseur romanesque se crée. Accident ne s’avale pas tout cru, à l’image d’ailleurs de possibles « modèles », romans noirs, classiques, ou encore les shakespeariens Lear et Hamlet.
   L’histoire de Sam est bientôt suspendue à celle d’un autre, Baba. Le grand-père s’enregistre, le petit-fils écrit, afin de défaire 1’héritage écrasant qui a conduit père et fils (Baba et Léo) à la rupture et au silence. Le legs d’une époque où l’intime et le politique avaient des accents douloureux. Et problématiques. Car, comme le dit Sam à sa sœur Anna – scellant aussi la réconciliation des hommes et des femmes et la fin des conflits – « le contexte historique est un personnage de l’histoire de leur famille ». On attend le prochain roman de Sarah Streliski.



   Le Magazine littéraire, n°484, mars 2009
   par Victor Pouchet

   Comment une trahison a eu, a, ou aura lieu, à quel moment et pourquoi ? » C’est à partir de cette question propre aux tragédies shakespeariennes que se déploie le deuxième roman de Sarah Streliski. Sam, le narrateur d’Accident, traduit Shakespeare justement. Il est aussi chargé d’écrire l’histoire de son grand‑père Baba qui lui dicte ses mémoires. Comme par contagion, le passé de ce vieil homme haï par ses enfants semble se jouer à son tour sur une scène dramatique. À la manière du tragédien, Sam remonte jusqu’à la trahison originelle de Baba, Sarah Streliski enchevêtrant finement le réel et l’imaginaire, c’est‑à‑dire le réel et le shakespearien. Dans le récit de deux familles juives qui se déchirent après la Seconde Guerre mondiale, on retrouve les haines indélébiles des Montaigu et des Capulet ; dans la figure de Baba transparaît le sublime désespoir du roi Lear seul sur la lande. Et c’est sur les traces d’Hamlet que le héros traque les secrets et les spectres du passé. L’auteur observe et relie entre elles les blessures de toute une famille, comme autant de conséquences de cet « accident » initial. De là, elle élève un roman moderne et émouvant, élaboré comme on tisse et démêle « un réseau arachnéen de remords, de culpabilité et de révolte ».



   Jérusalem Post, édition française, n°930, du 17 au 23 février 2009
   Souffrance rêveuse et rêves morts
   par Anne-Laure Jourdain

   « C’est le jeune jobard que j’étais à trente ans, c’est sur moi que tombe le filet de nœuds coulants, comme si les malheurs de la guerre ça n’avait pas suffi, et plus tu te débats, et plus tu résistes, plus tu te retrouves piégé et pour finir haï par tes propres enfants. » Ainsi parle « Baba », le grand-père Abraham, à son petit-fils Samuel, par la voix d’un enregistreur. Un premier accident du « destin » entraîne toute une succession d’accidents, la deuxième génération y survit, et la troisième y passe. À moins qu’elle ne parvienne à tisser les liens manquants.
   C’est à Samuel, jeune traducteur de Shakespeare, que ce rôle est échu de tisser les fils des histoires, de retracer les motifs et de leur rendre leurs coloris d’origine. Seulement, il n’a pas que ça à faire : Laura vient de le quitter après lui avoir fait connaître l’extase et la fascination. Qu’est-ce donc qu’un amour menacé par la jalousie et l’abandon ? La confiance si la parole n’est que duplicité ? Pire encore, mieux vaut souffrir adolescent, riche de tous les avenirs possibles, qu’abandonner sa singularité pour rejoindre un modèle de groupe : mariage convenu, relations convenues, enfants aux prénoms convenus… La souffrance rêveuse est encore préférable aux rêves morts. Voici les questionnements où se débat Samuel lorsque Abraham, ce grand-père vivant comme quatre, l’arrache à sa mélancolie. Baba s’est enfui de chez lui et il n’a nulle part où aller, alors tout naturellement, il demande à s’installer chez Samuel, qui justement est seul puisque Laura l’a quitté…
   Les rapports père-fils sont tout aussi problématiques. Voici Samuel arrivant chez son père Leo, qui a organisé avec Alice sa mère un repas pour la parution de sa traduction de Shakespeare : « L’accolade de Leo s’était terminée par la même remarque [...] affirmant qu’il n’avait jamais douté de ma réussite – c’était d’ailleurs un réflexe commun à toutes les connaissances que je croisais depuis quelque temps [...], comme si un dispositif de déclenchement de cette protestation eût été caché à l’endroit de leur dos où mes mains se posaient au moment de l’embrassade [...]. »
   Cette histoire de famille se tisse et se dévoile dans une langue savoureuse, lumineuse, pleine de finesse et de couleurs, où l’humour et la clarté empêchent au tragique de dominer.



   Ouest France, vendredi 6 février 2009
   Sarah Streliski signe Accident
   propos recueillis par Martine Sabourault

   Après Le Pli, Sarah Streliski, née à Angers en 1973, vient d’écrire Accident. Le roman déroule des séquences d’un film qui pourrait être qualifié d’autofiction, mais qui s’en émancipe avec humour.

   Comment est née l’idée de ce roman dans lequel Sam, traducteur de Shakespeare un peu perdu, se trouve obligé d’héberger un grand-père paria dans sa propre famille, qui lui demande d’écrire l’histoire secrète de sa vie ?
   Je traite de la filiation et donc de la mémoire. Du temps. Est-ce que la mémoire aide à vivre ou fait écran ? Dans la vie, l’accident, c’est certes ce qu’on ne maîtrise pas, ni ne prévoit, mais plus largement, c’est ce qui « arrive ». Une explosion-implosion de la réalité.

   Dans ce roman, il y a une subjectivité assumée, même si vous refusez l’autofiction. Vous avancez comme un archéologue, mais aussi avec distance et implication ironique, voire comique, ce n’est pas tout à fait le livre de l’intranquillité ?
   Ça l’est en partie, mais l’intranquillité consciente inclut pour moi une certaine forme de rire. Hamlet, le fils, l’homme de la conscience moderne, inquiète, se change en bouffon pendant tout un acte. J’ai mis en place la construction de mon roman à partir de ce motif réel, grave, (j’ai effectivement été éjectée d’une Audi avant d’apprendre à parler) qui tenait enroulé en lui toute une bobine imaginaire dont j’ai progressivement tiré le fil. La trame narrative est inventée. Si j’écris une histoire partant de cet événement familial (l’accident), forcément je caricature les fonctionne-ments de ma famille qui sont ceux de toutes les familles. En restant dans Shakespeare, le côté du père est dans l’épique comme avec Lear. Sur ce mode, ma narration évoque trois générations confrontées à la transmission et à la trahison.

   Vos personnages ne sont pas méchants. Pas assez peut-être ?
   C’est peut-être, je peux le concevoir, que la bonté trop simple dont se plaint Sam, j’en suis moi-même encore captive. Mais cela dit, ce manque de méchanceté fait aussi partie d’une lâcheté réelle assez caractéristique du monde contemporain.

   Vous travaillez à Paris aux côtés de Claude Lanzmann, comment trouvez-vous le temps de votre propre temps ?
   Je prends celui d’écrire dès que je peux, les après-midi. Travailler pour un homme qui aime tant les livres, qui lui-même écrit beaucoup, est forcément un avantage. On pense mieux, entouré de gens qui pensent. Ensuite, il sait exactement de quoi il s’agit et respecte mon propre temps.



   Technikart, février 2009
   par Julien Bisson

   […] Sarah Streliski. Auteure d’un premier roman paru dans le quasi-anonymat en 2003 chez Gallimard (Le Pli), cette Parisienne de 35 ans a, depuis, rebondi chez Verdier grâce au bon flair des frangins Ruffel (directeurs de la collection « Chaoïd »). Avec Accident, elle livre un récit ensorcelant, qui jongle entre les époques et les narrateurs sans pour autant s’essouffler. Au cœur de l’intrigue, Samuel, un traducteur de Shakespeare à la dérive. Largué par sa copine, enfermé en institut psychiatrique après une bête claque lancée à sa sœur, le jeune homme trouve, à son retour chez lui, son grand-père Abraham, dit Baba, personnage fantasque et mystérieux qui a ici élu domicile. C’est le début d’une étrange relation entre les deux hommes, qui voit l’aïeul égrener l’histoire secrète de la famille à son petit-fils. D’auditeur fasciné, Sam va devenir le récipiendaire de ce destin tourmenté, avant de prendre la plume pour faire éclater la vérité.
   Tragédie égarée à la lisière du burlesque, hantée par la figure de Shakespeare et de son Hamlet vengeur, cet Accident témoigne d’une maîtrise romanesque habile, malgré une construction parfois gigogne et quelques longueurs pardonnables. Il affirme surtout le désir d’une littérature féminine ambitieuse, loin des carcans psycho qui l’enserrent trop souvent. Girl power, mec !



   Livres hebdo, vendredi 28 novembre 2008
   L’Audi perchée
   par Jean-Maurice de Montremy

   Quitté par Laura, revenu d’un institut psychiatrique, Sam retrouve chez lui son grand-père, en fugue.

   L’Audi rouge familiale manque le virage et, miraculeusement, se retrouve perchée au-dessus du ravin, retenue par un acacia. Tel est le souvenir fondateur de Sam – souvenir qu’il retrouve lorsqu’on l’interne dans un institut psychiatrique (« maison de repos », préfère dire son père), non loin du lieu de l’accident. Car on a expédié le jeune homme se faire soigner après qu’il a violemment giflé sa sœur. Il faut dire que Sam, quitté par Laura, son grand amour, sombrait dans la dépression, et que sa sœur l’avait très maladroitement taquiné pour le sortir de l’hébétude.
   Laura, la belle infidèle, est actrice. Quant à Sam, il s’échine depuis des mois sur une autre belle infidèle : sa traduction d’Hamlet. La question du spectre, notamment – le spectre du père d’Hamlet, assassiné –, lui pose bien des difficultés.
   Revenu chez lui, au sortir de la maison de repos, Sam y trouve son grand-père Abraham, dit « Baba », quatre-vingt-dix ans passés. Baba vient de fuguer et squatte en quelque sorte le logis de son petit-fils, auquel il entreprend de raconter sa vie, marquée par l’engagement dans la Résistance et le communisme.
   Durant les quelque cent premières pages d’Accident, le lecteur va donc de surprise en surprise, pris par le tour à la fois fantasque et dramatique de ces rencontres et de ces péripéties. Comme Hamlet, et comme le spectateur d’Hamlet, il voit s’accumuler des indices – crime, folie, passé qui ne passe pas... – et comprend que les surprises ne font que commencer jusqu’au moment où tout se précipitera, au sens du précipité chimique. Une Audi perchée (un véhicule allemand, et rouge, c’est important) ; une traduction-trahison de Shakespeare ; une pièce spectrale ; les récits de Baba ; la figure du père de Sam, juge rigoureux…
   Alliant toujours le tissage énigmatique d’images et de thèmes à des syncopes inattendues, souvent cocasses, le récit plonge dans l’histoire familiale. Les origines juives – une installation en Bretagne dans les années 1910 – y comptent moins que la guerre, la Résistance et le communisme. C’est à ce moment que s’est joué quelque chose entre deux familles « rouges » : une brouille digne de celle qui dresse, dans une autre pièce de Sha-kespeare, les Capulets contre les Montaigus.
   Déjà auteure d’un roman chez Gallimard (Le Pli, 2003), Sarah Streliski (née en 1973) fait preuve, dans Accident, d’une belle maîtrise des tons et des registres. Elle évite les solutions trop attendues qui guettent les intrigues fondées sur le « secret de famille », tout comme elle se garde des poncifs de la littérature mémorielle. Détournant ces genres, elle les remet dans le droit chemin. Ce qui n’est pas le moindre paradoxe d’un accident.

Radio et télévision

« Dans quelle éta-gère », par Monique Atlan, France 2, mardi 26 janvier 2009 à 8h50